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Full text of "Dimanche des enfants : journal de récréations"

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LE  DIMANCHE 

DES  ENFANTS 


Imprimerie  de  Djcessois,  .ri5 ,   quai  des  Grands-Augustins. 
(Près  le  Pont-Neuf.) 


LE  DIMANCHE 


DES  ENFANT 


JOURNAL 


DES   RÉCRÉATIONS 


Êomc  premier. 


PARIS 

LOUIS  JANET,  LIBRAIRE-ÉDITEUR,  RUE  SAINT-JACQUES,  59, 

AU    FONT)    DE     LA    COL'R. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/dimanchedesenfan01pari 


TABLE 


DES  MATIÈRES   CONTENUES   DANS   CE   VOLUME. 


PUges 

Le  Dimanche  des  Enfants.  .     .         1  J.  N.  Bouilly. 

Le  Dimanche  de  la  Passion.      .        5  Symphor  Vaudoré. 

Les  traîneaux  du  roi  Louis  XVI.        6  Mme  Anna  des  Essarts. 

Le  Dimanche  des  Rameaux.     .        9  Symphor  Vaudoré. 
Goutte  d'eau;  —  féerie  de  la 

nature 10  Mme  Fanny  Richomhë. 

Le  Dimanche  de  Pâques.     .     .  22  Symphor  Vaudoré. 

Longchamps 24  Anonyme. 

L'Enfant  martyr 25  Léon  Guérin. 

L'Invention  de  la  sainte  Croix.  33  Symphor  Vaudoré. 

Edouard  I,  roi  d'Angleterre.  .  34  Mrae  Claire  Brunne. 

Histoire  deTobie  et  de  son  fils.  41  Symphor  Vaudoré. 

Robert  Sorbon 44  Mme  Eugénie  Fov. 

Histoire    merveilleuse  du   roi 

Pépin 53  Léon  Guérin. 

Le  jour  de  l'Ascension.       .     .  57  Symphor  Vaudoré. 

La  partie  de  Chasse.      ...  68  Mme  Philippoteaux. 

L'aveugle  d'Amboise.     ...  71  Anonyme. 

La  fête  de  la  Pentecôte.      .     .  73  Symphor  Vaudoré. 
Un    empereur    parrain    d'un 

paysan 74  De  Sainte-Marguerite. 

Histoire    merveilleuse   du   roi 

Charlcmagne 78  Léon  Guérin. 

Le  jour  du  Saint-Sacrement.  .  101  Symphor  Vaudoré. 

La  biche  de  Sertorius.  .     .     .  102  Auguste  Bourjot. 

Jehan  de  Brie 105  Mrae  Eugénie  Foa. 

Le  petit  coin 121  J.  N.  Bouilly. 

Une    visite    à   l'empereur    du 

Grand-Mongol 129  Louis  Chrétien. 


Saint- Vincent  de  Paul.  .    .    . 

m 

La  première  croix  de  l'école.  . 

136 

137 

Histoire    miraculeuse  de   Jo- 

142 

La  pipe  turque, 

152 

L'orphelin  de  Constantine.  .    . 

156 

Voyage  aux  Antipodes.  .    .     . 

162 

Histoire  de  Ruth 

170 

Pauvre  chien 

173 

Histoire  de  Melle  Caroline  La- 

177 

186 

Jacques  Amyot 

192 

19!) 

La  fête  d'un  bon  père,    .     .     . 

207 

Syniphor  VaudobÈ. 
Anonyme. 

M"u  Caroline  Valchehe. 

Syniphor  Valdoré. 
Louis  Chrétien. 
Alphonse  Pqortibb. 
Léon  Glérin. 
Syniphor  Valdork. 
Louis  Chrétien. 

Louis  de  Toireil. 
Mme  Claire  Brinne. 
Mme  Phii.iim'oteai  \. 

.1.    X.     Boi'ILLY. 

Noël  Gobn. 


Il\    Dl     LA   TABLE. 


LISTE 

DES    VIGNETTES    DE    CE    VOLUME 

DESSINS     DE    M.    LOUIS    LASSALLE- 


1.  Les  traîneaux  de  Louis  XVI 6 

2.  Goutte  d'eau; — féerie  de  la  nature 10 

3.  L'enfant  martyr 25 

4.  Robert  Sorbon 44 

5.  Histoire  merveilleuse  du  roi  Pépin 53 

6.  Histoire  merveilleuse  de  Charlcmagne 78 

7.  Jeban  de  Brie 105 

8.  Le  petit  coin 1^1 

(j.  Le  fagot  de  bois  mort 137 

1,0.  L'orphelin  de  Constantine 15(» 

11.  Histoire  de  Ruth , 170 

12.  Deux  petits  pains 18(! 

13.  La  tirelire. lyy 


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LE 

DIMANCHE  DES  ENFANTS 

JOURNAL  DES  RÉCRÉATIONS. 


LE  DIMANCHE  DES  ENFANTS 


A  L'EDITEUR. 

J'ai  lu,  Monsieur  et  cher  ami,  avec  le  plus  vif  intérêt,  le  plan 
que  vous  m'avez  communiqué  ,  d'un  journal  hebdomadaire  ayant 
pour  titre  :  Le  Dimanche  des  Enfants,  Journal  des  Récréations. 
J'y  trouve  enfin  ce  que  je  n'ai  pu  rencontrer  complètement  dans 
les  nombreuses  productions  de  ce  genre ,  qu'on  offre  à  la  jeu- 
nesse; je  veux  dire  :  ce  désir  exclusif  du  bien,  cette  idée  constante 
de  frapper  les  jeunes  intelligences  par  des  traits  vrais,  attachants 
et  variés;  de  leur  faire  parcourir  le  premier  sentier  de  la  vie, 
sans  les  fatiguer  ;  de  leur  en  montrer  les  écueils  sans  les  effrayer  ; 
de  leur  apprendre  à  les  éviter  par  leurs  propres  forces  et  sans 
danger;  en  un  mot,  de  les  classer  insensiblement,  et  sans  qu'elles 
s'en  doutent ,  parmi  ces  adeptes  qui  doivent  se  signaler  un  jour 
par  de  hautes  vertus,  des  talents  de  premier  ordre  et  des  droits 
sacrés  à  l'estime  générale ,  à  ce  faisceau  sacré  des  gloires  de  la 
patrie. 

Une  pareille  entreprise  est  difficile  à  soutenir  ;  je  ne  saurais 
vous  le  dissimuler.  II  faut  plus  de  courage  et  de  force  qu'on  ne  se 
l'imagine,  pour  disposer  les  jeunes  âmes  aux  impressions  qu'on 
veut  leur  donner;  pour  les  conduire  vers  des  sites  où  luit  la  lu- 
mière céleste  ,  sans  qu'elles  trouvent  sur  leurs  pas  la  fatigue  et 
l'ennui.  Il  ne  suffit  pas  au  Mentor  de  donner  la  main  à  son  élève; 
il  faut  souvent  laisser  croire  à  l'enfant  qu'il  dirige  à  son  tour  son 
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maître,  et  le  mène  au  but  par  de  nouveaux  sentiers.  L'amour- 
propre  satisfait  de  l'élève  le  fait  redoubler  alors  de  zèle,  de  per- 
sévérance; et  se  croyant  au  moins  de  moitié  dans  la  découverte, 
il  se  livre  ensuite  avec  joie  et  confiance  à  tout  ce  que  son  guide 
voudra  lui  faire  connaître. 

J'en  ai  fait  moi-même  l'épreuve  dans  une  circonstance  que  je 
vais  vous  raconter  le  plus  brièvement  que  je  le  pourrai....,  car  il 
faut  toujours  que  je  conte,  moi!..  J'étais  allé  passer  l'été  au  joli 
village  de  Châtenay,  près  Sceaux,  Ma  fille  avait  alors  dix  à  douze 
ans,  et  son  plus  grand  plaisir  était  de  faire  avec  moi  des  prome- 
nades dans  les  bois  de  Verrières,  dont  l'immense  étendue  offre 
des  sites  agrestes  et  ravissants.  Entraînés  par  la  fraîcbeur  des  om- 
brages qu'embellissaient  les  chants  des  oiseaux,  nous  pénétrions 
fort  avant  dans  le  bois;  et  après  deux  heures  de  marche,  nous 
nous  trouvâmes  tout  à  fait  égarés.  Ma  fille  n'eut  pas  peur  :  elle 
était  sous  l'égide  de  son  père  ;  mais  cédant  à  la  fatigue,  à  la  cha- 
leur du  soleil  qui  s'était  élevésur  nos  têtes,  elle  s'endormit  à  mes 
côtés,  à  l'ombre  d'un  massif  de  coudriers,  dont  j'avais  doucement 
enlacé  les  rameaux  au-dessus  de  la  jeune    dormeuse.  Au  bout 
d'une  heure,  elle  se  réveilla  en  me  disant  :  «  Père,  où  sommes- 
nous  donc?  —  Ma  foi,  je  n'en  sais  rien;  mais  je  ne  serais  pas 
surpris  de  nous  trouver  au  milieu  de  la  forêt.  —  Et  comment 
en  sortir?  —  En   prenant  pour  guide  un  fanal  qui  ne  trompe 
jamais  :  le  soleil.  Si  tu  veux  m'aider,  nous  pourrons  retrouver 
le  vrai  chemin  qui  conduit  à  notre   demeure.  —  Ah!  je  ne   de- 
mande  pas  mieux   :    explique-loi....   Et  déjà  le   désir  pétillait 
dans  son  regard.  Le  village  de  Châtenay,  ajoutai-je,   est.  situe 
au  nord-est  des  bois  de  Verrières.    Eh  bien  !  voyons ,  en  mar- 
chant, de  quel  côté  le  soleil  portera  notre  ombre  ;  si  c'est  en 
arrière,    nous  allons   vers    le  midi,  et  nous  tournons    le  dos  à 
notre  village.  —  Mais  si  nous  marchons,   notre  ombre  en  avant, 
me  répliqua  vivement  l'apprentie  géographe  ,  nous   regagnons 
notre  demeure.   Oh  !  laissez-moi  faire  cette  épreuve.  »  Après 
une  heure  et  demie  de  marche,  en  effet  nous  aperçûmes  les  hauts 
arbres  qui  bordent  la  route  de  Versailles  à  Choisy,et  bientôt  nous 
traversâmes  notre  joli  village.  Ma  tille  ne  se  lassait  pas  d'admirer 


l'expédient  si  naturel  et  si  simple  que  j'avais  puisé  dans  V Emile 
de  J.-J.  Rousseau;  elle  conçut  un  penchant  invincible  pour  la 
géographie  ,  et  ne  tarda  pas  à  devenir  une  des  jeunes  personnes 
les  plus  instruites  dans  cette  partie  de  l'éducation. 

Voilà  comme  le  premier  rayon  qu'on  fait  luire  dans  une  jeune 
intelligence,  et  qu'on  lui  laisse  développer  elle-même,  se  grave  à 
jamais  dans  sa  pensée  et  l'excite  par  degrés  à  orner  son  esprit  et 
son  cœur;  voilà  ce  que  je  vous  conseille  de  faire  le  plus  souvent 
que  vous  le  pourrez  dans  votre  Journal  des  Récréations.  N'offrez 
jamais  aux  enfants  que  des  sujets  à  leur  portée;  attachez-les  sur- 
tout par  le  charme  de  la  narration;  elle  seule  a  plus  de  pouvoir 
sur  le  premier  âge  que  le  savoir  le  plus  profond,  que  l'art  d'ensei- 
gner le  plus  expérimenté!  J'en  ai  fait  souvent  l'épreuve  dans  ma 
carrière  de  vieux  conteur,  et  j'ai  vu  jusqu'aux  enfants  des  rois  quit- 
ter leurs  jeux  brillants,  négliger  les  précepteurs  les  plus  célèbres 
qu'ils  chérissaient,  pour  venir  entendre  lire  une  historiette  qui 
louait  une  de  leurs  qualités ,  ou  blâmait  un  de  leurs  défauts. 
Charles  Perrault,  la  comtesse  d'Aulnoy,  le  comte  de  Caylus  et 
Berquin,  se  sont  fait,  parmi  la  jeunesse,  plus  de  prosélytes  que 
tous  les  Docteurs  des  diverses  Facultés.  Fénélon  lui-même  eut 
recours  à  la  narration  pour  captiver  l'attention  du  jeune  duc  de 
Bourgogne,  pour  alimenter  son  imagination  dévorante.  Ce  fut  par 
des  fables  et  des  historiettes  qu'il  prépara  son  cher  et  brillant 
élève  à  sentir  et  apprécier  un  jour  les  beautés  héroïques,  les 
hautes  leçons  que  renferme  Télémaque. 

Mais,  pour  arriver  au  but  qu'ont  atteint  ces  illustres,  ces  pré- 
cieux amis  de  l'enfance,  il  faut  s'appuyer  constamment  sur  tout 
ce  qui  est  pur,  sur  tout  ce  qui  est  vrai  :  il  faut  prendre  ses  ta- 
bleaux dans  la  nature,  et  les  esquisser  de  manière  à  ce  que  le 
jeune  lecteur  s'y  retrouve  lui-même  et  se  dise  :  «  Oh  !  c'est  bien 
moi  !  »  11  s'identifie  aussitôt  à  tous  les  caractères  qu'on  lui  peint, 
à  tous  les  personnages  qu'on  lui  présente  ;  il  suit  enfin  à  la  piste 
le  narrateur  dans  les  sentiers,  même  les  plus  arides,  où  il  voudra 
l'engager. 

Attachez-vous  donc,  Monsieur  et  bon  ami ,  à  ne  choisir  vos  col- 
laborateurs que  parmi  les  véritables  amis  de  l'enfance  ;  à  n'ad- 


mettre  dans  votre  publication  que  les  écrits  de  ceux  qui,  plus 
heureux  et  plus  fiers  d'instruire  que  de  briller,  connaissent  le 
mieux  les  mouvements  et  les  sympathies  d'un  jeune  cœur,  sa- 
vent bien  les  développer,  les  préparer  par  degrés  à  cette  habitude 
constante  du  vrai,  à  ce  désir  de  s'instruire  de  tout  ce  qui  conduit 
à  une  honorable  réputation  et  aux  prérogatives  d'une  célébrité 
méritée.  Je  sais,  par  expérience,  que  ces  grands  résultats  exigent 
baucoup  de  soins,  une  constance  à  toute  épreuve,  et  môme  une 
dissimulation  de  son  propre  mérite ,  pour  ne  pas  effrayer  l'é- 
lève de  la  distance  qu'il  lui  faudra  parcourir...  Mais  aussi  quelle 
douce  jouissance,  quel  contentement  de  soi-même ,  lorsqu'après 
avoir  conduit  un  grand  nombre  de  jeunes  lecteurs  dans  une 
route  longue  et  souvent  escarpée,  on  s'aperçoit  qu'aucun  d'eux 
n'a  éprouvé  d'ennuis ,  de  fatigue ,  que  tous  l'ont  gravie  avec  in- 
térêt et  constance  !  L'arbrisseau  qu'on  n'avait  fait  que  greffer, 
commence  dès  lors  à  porter  quelques  fruits,  et  bientôt  il  de- 
viendra l'un  des  plus  beaux  ornements  d'un  jardin  fertile. 

Toutefois  pénétrez-vous  bien  de  cette  vérité  :  C'est  aujour- 
d'hui parmi  les  femmes  que  vous  rencontrerez  les  talents  qui 
s'identifieront  le  mieux  à  votre  honorable  entreprise;  les  femmes 
possèdent,  plus  que  nous,  l'heureux  don  de  s'insinuer  dans  les 
jeunes  Ames  ;  elles  ont  une  grâce  inimitable  à  y  semer  le  pre- 
mier grain  qu'elles  fécondent  d'un  sourire  ,  d'une  caresse  ;  elles 
savent  faire  aimer  l'instruction,  à  l'aide  d'un  charme  insensible 
auquel  s'abandonne  la  jeunesse  avec  un  plaisir  toujours  nou- 
veau ,  avec  une  aveugle  confiance.  Elles  possèdent  surtout  ce 
mot  du  cieur,  ce  prestige  du  goût ,  cet  entraînement  de  style  qui 
produit  bien  plus  d'effet  que  les  mâles  expressions  et  les  préceptes 
sententieux  de  nos  orateurs  de  lycées.  Associez-vous  donc  à  des 
collaboratrices  dont  le  savoir  est  embelli  de  la  modestie,  chez  qui 
l'art  d'écrire  est  un  délassement  et  non  pas  un  métier  ,  dont  la 
narration  est  toujours  naturelle  ,  attachante,  variée...  Je  pourrais 
vous  citer,  en  ce  genre,  plus  d'un  parfait  modèle. 

Enfin,  Monsieur  et  bon  ami,  comme  on  voit  dans  l'automne 
des  feuilles  desséchées  se  mêler  parmi  les  fleurs ,  je  tâcherai  d'ou- 
blier que,  pour  moi ,  l'heure  de  la  retraite  a  sonné  ;  et  si  par 


5 

hasard ,  dans  le  dernier  sentier  de  la  vie  qui  me  reste  à  parcourir, 
j'apercevais  quelques  épis  échappés  à  la  faucille  des  grands 
moissonneurs  du  jour,  je  m'empresserai  de  les  glaner  pour  vous 
les  offrir.  Mais  ne  vous  attendez ,  de  grâce ,  qu'à  de  simples  nar- 
rations. La  vieillesse  et  l'enfance  ne  se  plaisent  ensemble  que  par 
l'attrait  de  la  causerie,  où  l'une  raconte  ce  qu'elle  a  recueilli  pen- 
dant sa  longue  carrière ,  où  l'autre  thésaurise  pour  embellir  la 
sienne.  Aussi  le  conteur  qui  sent  bien  toute  l'importance  de  sa 
vocation ,  a-t-il  sans  cesse  le  plus  grand  soin  de  ne  semer  que  du 
bon  grain  dans  le  nouveau  champ  qu'il  cultive.  Les  premières 
impressions  influent  si  puissamment  sur  notre  destinée,  et  la  mé- 
moire du  cœur  est  si  fidèle,  que  le  narrateur  de  la  jeunesse  ne 
doit  pas  exprimer  une  seule  pensée,  proférer  une  seule  parole  , 
sans  songer  que  la  trace  en  est  ineffaçable,  et  sans  répéter  sans 
cesse  ces  belles  paroles  de  Juvénal  :  Maxima  debetur  puero  reve- 
rentïa...  «  L'enfance  ne  saurait  être  trop  respectée....  » 

J.-N.  BOUILLY. 


LE  DIMANCHE  DE  LA  PASSION 


L'Eglise  célèbre  aujourd'hui  l'une  de  ces  tristes  cérémonies, 
qui  servent  à  nous  rappeler  les  souffrances  d'un  Dieu.  Après 
trente  ans  d'une  vie  obscure,  Jésus-Christ  s'était  mis  à  parcourir 
la  Judée,  pour  y  prêcher  sa  sublime  religion  et  y  répandre  les  lu- 
mières de  son  Évangile.  Chacun  de  ses  pas  était  marqué  par 
de  nouveaux  bienfaits.  Il  allait,  guérissant  les  malades,  redressant 
les  boiteux,  ressuscitant  les  morts,  répondant  aux  questions  des 
sages;  et  quand  les  mères  lui  amenaient  leurs  petits  enfants,  il  les 
accueillait  avec  bonté  et  les  bénissait  sur  sa  route. 

Malgré  les  miracles  de  cette  vie  pleine  de  bonnes  œuvres,  il 
ne  put  s'attirer  que  la  haine  des  Juifs,  peuple  ingrat  et  cruel,  qui 
ne  croyait  pas  aux  plus  grands  prodiges,  et  persécutait  la  vertu. 
Ils  se  saisirent  de  lui,  le  traînèrent  devant  un  juge  timide  et  in- 
juste, qui  le  condamna  malgré  son  innocence.  Il  fut  battu  de  ver- 


ges,  insulté  par  ses  ennemis  ,  abandonné  par  ses  amis ,  condutt 
enfin,  portant  sa  croix,  jusqu'au  Calvaire,  où,  crucifié  comme  un 
criminel  entre  deux  voleurs,  il  expira. 

La  religion  chrétienne  a  voulu,  mes  chers  enfants,  honorer  par- 
ticulièrement toutes  les  douleurs  que  dut  éprouver  l'homme-Dieu, 
si  indignement  traité,  objet  de  tant  de  calomnies.  Phihïd\i  signifié 
souffrance.  Le  Dimanche  de  la  Passion  est  donc  consacré  à  ré- 
veiller, dans  l'Ame  du  chrétien,  le  souvenir  des  souffrances  de  Jé- 
sus-Christ, souffrances  inouïes,  dont  pouvait  seul  triompher  l'a- 
mour infini  d'un  Dieu.  Vous  n'entendez  plus  de  cantiques  de 
joie,  vous  ne  voyez  plus  d'ornements  magniliques;  les  statues  des 
saints  sont  couvertes  d'un  long  voile,  la  croix  du  sanctuaire  se 
cache  derrière  une  draperie  lugubre,  et  il  règne  partout  un  air 
de  désolation  et  de  religieuse  tristesse. 

Cependant  cette  croix,  objet  de  nos  larmes,  est  aussi  la  cause 
de  notre  joie,  puisque  c'est  elle  qui  nous  a  sauvés.  Voilà  pour- 
quoi l'Eglise  ouvre  en  même  temps  le  cœur  des  chrétiens  à  l'es- 
pérance ;  pourquoi ,  prosternée  devant  l'autel ,  la  foule  chante 
ensemble  l'hymne  Vexilla  Régis,  et  s'écrie  : 

Je  vous  salue,  ô  croix,  noire  unique  espérance  ! 


LES  TRAINEAUX  DU  ROI  LOUÏS  XVI 


Dix  heures  sonnaient  à  Saint-Louis ,  de  Versailles,  lorsqu'un 
pauvre  ouvrier  entra  dans  une  maison  voisine  de  cette  église.  Il 
monta  silencieusement  un  étroit  escalier,  et  quand  il  fut  tout  au 
haut  de  la  maison,  il  frappa  trois  fois  à  la  porte  d'une  espèce  de 
grenier.  Une  petite  fille  vint  lui  ouvrir,  et  il  se  trouva  dans  une 
misérable  chambre  où  l'attendaient  une  femme  et  plusieurs  en- 
fants. A  sa  vue,  une  exclamation  de  joie  s'échappa  de  toutes  les 
bouches. 

—  C'est  papa,  crièrent  les  enfants,  il  nous  apporte  du  pain! 


ItVii  drame  aux  îv  Fouis  XVI. 


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7 

A  ces  mots,  le  vieil  ouvrier  tomba  sans  force  sur  une  chaise  ;  il 
n'eut  pas  le  courage  de  répondre  à  ses  enfants,  car  il  n'avait  point 
de  pain  à  leur  donner. 

—  Eh  bien!  Michel,  dit  la  femme  d'une  voix  attristée. 

—  Hélas!  ma  bonne  Jacqueline,  répondit  celui-ci,  j'ai  couru 
et  je  n'ai  pu  trouver  d'argent.  Je  suis  entré  chez  plusieurs  bou- 
langers, mais  ils  n'ont  plus  voulu  me  vendre  de  pain  à  crédit  ;  ce- 
pendant je  promettais  de  les  payer  le  plus  tôt  possible.  Pam  !  c'est 
qu'ils  savent  bien  que  prêter  au  pauvre,  c'est  souvent  donner. 

—  Mon  Dieu!  murmura  Jacqueline,  quand  ils  t'auraient  donné 
un  morceau  de  pain,  ils  n'auraient  pas  été  ruinés  pour  cela. 

—  C'est  vrai,  femme;  mais  tout  le  monde  n'est  pas  charitable. 

—  Comment  faire? 

Et  chacun  se  mit  à  pleurer,  car  il  est  bien  cruel  de  ne  pas  pou- 
voir manger,  quand  on  a  faim! 

Cependant  la  journée  s'avançait  et  les  enfants  pleuraient  tou- 
jours. Jacqueline  dit  à  son  mari  : 

—  Mon  ami,  veille  aux  enfants,  moi  je  vais  sortir  à  mon  tour. 
Peut-être  serai-je  plus  heureuse. 

Et  elle  quitta  la  pauvre  chambre  et  descendit  dans  la  rue.  Mais 
elle  ne  réussit  guère  mieux  que  Michel;  depuis  longtemps  ils  de- 
vaient au  boulanger,  et  celui-ci  ne  voulait  plus  leur  vendre  de 
pain  à  crédit.  Désespérée  et  n'osant  rentrer  au  logis  sans  appor- 
ter de  quoi  manger  à  ses  pauvres  enfants,  Jacqueline  s'assit  sur 
un  banc  de  pierre  et  cacha  sa  tête  dans  son  tablier,  pour  dérober 
ses  larmes  aux  passants.  Tout  à  coup  elle  entend  qu'on  lui 
adresse  la  parole.  Etonnée ,  elle  regarde  et  voit  deux  messieurs 
devant  elje. 

—  Qu'avez-vous?  lui  demandèrent-ils  avec  bonté. 

Alors  Jacqueline  se  mit  à  leur  raconter  ses  malheurs  :  elle  leur 
dit  que  la  rigueur  de  l'hiver  avait  fait  fermer  tous  les  ateliers,  que 
les  ouvriers  ne  pouvaient  plus  travailler,  tant  le  froid  engourdis- 
sait leurs  mains,  qu'enfin  cette  détresse  publique  et  une  ma- 
ladie de  son  mari  les  avaient  jetés  dans  la  plus  affreuse  misère. 
Touchés  de  son  récit ,  les  inconnus  la  regardaient  avec  pitié;  ils 
tirèrent  de  leur  bourse  quelques  pièces  d'or  et  les  donnèrent  à  la 


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femme  de  l'artisan,  en  lui  répétant  plusieurs  fois  comme  pour  la 
rassurer  : 

—  Ne  pleurez  plus ,  nous  aurons  soin  de  vous  ;  on  vous 
enverra  de  l'argent  et  des  vêtements  pour  votre  petite  famille  ; 
dans  quelques  jours  vous  aurez  du  bois,  car  le  Roi,  qui  est 
de  nos  amis,  s'occupe  en  ce  moment  d'en  faire  distribuer  à  tous 
les  malheureux.  Le  vilain  hiver  de  1788  est  si  rigoureux! 

Jacqueline ,  après  avoir  remercié  mille  fois  ses  bienfaiteurs, 
courut  acheter  du  pain  et  quelques  autres  provisions,  et  remonta 
joyeusement  chez  elle.  Quel  bonheur  c'était  pour  elle  de  pouvoir 
apporter  à  ses  pauvres  enfants  une  nourriture  qui  leur  avait 
manqué  depuis  si  longtemps! 

—  Mais  qui  t'a  donc  donné  tout  cet  argent,  ma  chère  femme? 
demandait,  en  pleurant  de  joie,  le  vieux  Michel. 

—  Ce  sont  deux  beaux  messieurs.  Ils  se  disent  comme  çà 
les  amis  de  notre  bon  roi. 

—  Eh  bien!  vivent  le  Roi  et  ses  amis!  s'écria  galment  Michel. 
Le  chagrin  s'oublie  si  vite,  alors  qu'il  est  passé. 

Quelques  jours  après ,  Louis  XVI  rencontra  à  la  porte  du  Pa- 
lais la  reine  qui  revenait  avec  ses  dames  d'honneur,  d'une  course 
de  traîneaux.  Comme  la  brillante  société  vantait  avec  enthou- 
siasme cette  sorte  d'amusement.... 

— Et  moi,  mesdames,  interrompit  le  roi,  en  montrant  les  voitu- 
res chargées  de  bois  qui  passaient  au  loin,  voilà  mes  traîneaux  ! 

—  Ce  sont  là,  en  effet,  des  plaisirs  bien  dignes  de  vous,  répliqua 
avec  émotion  la  reine  !  Je  serai  toujours  heureuse  de  les  partager. 

Deux  heures  plus  tard,  une  de  ces  voitures  déposait  une  voie 
de  bois  devant  la  porte  de  Michel;  et  la  pauvre  famille  recevait 
en  même  temps  un  paquet  renfermant  du  linge,  de  l'argent  et 
une  petite  rente  sur  l'Etat. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  peindre  la  joie  de  ces  braves  gens, 
qui  avaient  enduré  tant  de  souffrances.  A  ce  trait  de  bonté  toute 
royale,  ils  reconnurent  bientôt  leurs  bienfaiteurs:  c'étaient 
Louis  XVI  et  Marie-Antoinette. 


LE  DIMANCHE  DES  RAMEAUX 


Ce  dimanche  se  nomme  ainsi  à  cause  des  rameaux  de  buis  ou 
de  laurier  que  tous  les  fidèles  portent  à  la  procession;  et  il  nous 
rappelle  l'entrée  solennelle  de  Jésus-Christ  à  Jérusalem. 

Ce  fut  un  bien  beau  jour  que  celui-là,  mes  chers  enfants;  assis 
sur  une  ânesse  recouverte  de  manteaux,  Jésus  s'avançait  entouré 
de  ses  disciples,  comme  un  conquérant  paisible  qui  va  se  rendre 
maître  d'une  grande  ville  sans  combattre.  Le  peuple  ayant  appris 
son  arrivée,  sortit  en  foule  au-devant  de  lui,  et  coupant  çà  et  là 
des  branches  d'arbres ,  il  les  effeuillait  sous  ses  pas  ou  les  agitait 
en  l'air  en  s  écriant  :  «  Gloire  au  fils  de  David  !  » 

Cependant,  ce  même  peuple  allait  bientôt  condamner  à  mort 
celui  qu'il  reconnaissait  pour  son  Dieu.  Jésus-Chrit  le  savait,  et 
il  voulait  nous  apprendre  par  là  qu'il  ne  faut  se  fier  ni  au  bonheur 
ni  aux  triomphes  passagers  du  monde. 

Les  rameaux  que  les  Juifs  portèrent  autrefois  devant  le  Sau- 
veur, étaient  des  branches  de  palmier  (sorte  d'arbre  très-com- 
mun dans  leur  pays)  ;  mais  nous  n'en  avons  point  chez  nous,  et 
nous  prenons  à  leur  place  des  branches  de  buis  que  le  prêtre 
bénit  au  commencement  de  l'office.  Anciennement,  on  se  servait 
de  longues  baguettes  garnies  de  feuilles  et  de  fleurs  :  voilà  pour- 
quoi ce  dimanche  est  encore  appelé  Pâques  fleuries. 

Après  la  bénédiction  et  la  distribution  des  rameaux,  on  fait 
une  longue  procession,  qui  figure  la  marche  triomphante  de 
Jésus-Christ,  et  l'on  sort  de  l'église  en  chantant: 

Fille  de  Sion.  sois  remplie  d'allégresse; 
Fille  de  Jérusalem,  laisse  éclater  ta  joie. 
Voici  votre  roi  qui  vient  à  vous. 

C'est  un  roi  juste  et  bon.  Il  est  pauvre;  il  vient  à  vous  monté 
sur  une  ànesse. 

Au  retour  de  la  procession ,  les  portes  se  trouvent  fermées  ;  on 
i  2 


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s'arrête  alors  ;  le  prêtre  célébrant  s'approche,  et  frappant  plusieurs 
coups  avec  le  bâton  de  la  croix,  il  dit  : 

«  Ouvrez-vous,  portes  éternelles,  ouvrez-vous,  et  le  roi  de 
gloire  entrera.  » 

Les  chantres  placés  dans  l'intérieur  de  l'église  demandent  : 

«  Quel  est  ce  roi  de  gloire  ? 

»  (Test,  répond  le  prêtre,  le  Seigneur  fort  et  puissant,  ter- 
rible, invincible  dans  les  batailles.  C'est  le  Dieu  des  armées. 
Ouvrez-vous,  portes  éternelles,  laissez  entrer  le  roi  des  rois.» 

On  chante  trois  fois  en  latin  les  mômes  paroles,  et  le  prêtre 
frappe  autant  de  fois  à  la  porte ,  toujours  avec  le  bâton  de  la  croix. 
Cette  porte  s'ouvre  enfin  et  laisse  passer  la  procession,  qui  re- 
tourne au  chœur. 

Cette  dernière  cérémonie  a  pour  but  de  nous  apprendre,  mes 
chers  enfants,  le  mystère  de  notre  rédemption.  L'église  repré- 
sente le  ciel,  que  la  faute  de  nos  premiers  parents  nous  a  fermé, 
et  dont  la  croix  de  Jésus-Christ  pouvait  seule  ouvrir  les  portes. 

L'évangile  de  ce  jour  est  le  plus  long  de  l'année  ;  car  on  y 
raconte  la  Passion  du  Sauveur,  son  agonie  au  jardin  des  Olives, 
sa  condamnation,  sa  souffrance  et  sa  mort.  Quand  on  arrive  au 
moment  où  l'homme-Dieu,  victime  de  son  amour,  rendit  le 
dernier  soupir,  il  se  fait  un  profond  silence,  et  tout  le  monde 
baise  la  terre  en  signe  de  douleur  et  de  repentir. 

Je  vous  ai  donné  l'explication  courte  et  simple  de  cette  fête. 
Tâchez  de  la  bien  comprendre ,  et  de  ne  jamais  oublier  les  grandes 
choses  qu'elle  nous  enseigne. 


GOUTTE-D'EAU 

FÉERIE  DE  LA  NATURE 

Le  Génie  des  Génies  venait  de  créer  un  fleuve  majestueux 
qu'il  envoyait  à  la  terre:  il  tenait  sa  baguette  élevée ,  prêt  à  se- 


(£auttr    iV(J:nn  . 


• 


• 


Il 

couer  une  légère  et  brillante  goutte  d'eau  qui  s'y  trouvait  encore 
suspendue ,  lorsque  celle-ci  prit  la  parole. 

Vous  me  direz  peut-être  :  Comment  une  goutte  d'eau  prenait- 
elle  la  parole  ?  Sans  doute  ce  n'était  pas  de  la  même  manière  que 
vous,  mes  enfants,  car  le  Génie,  en  la  créant,  ne  lui  avait  pas 
donné  les  mêmes  organes;  mais  Goutte-d'eau  ,  comme  chacune 
des  œuvres  du  Génie  des  Génies,  avait  une  langue  à  elle  que  le 
Génie  entendait  fort  bien  ,  car  c'était  lui  qui  la  lui  avait  donnée. 
11  prêta  donc  l'oreille  aux  accents  de  sa  créature  ,  et  Goutte-d'eau 
lui  parla  ainsi  : 

O  grand  Génie  !  mon  père  ,  arrête-toi  un  instant  avant  de  dé- 
cider de  ma  destinée  ;  mes  nombreuses  sœurs  forment  les  fleuves, 
les  rivières,  les  mers,  leur  sort  est  glorieux,  sans  doute ,  mais 
elles  ne  peuvent  sortir  des  limites  que  tu  leur  as  assignées  ;  et 
moi ,  je  voudrais  être  libre. 

—  Qu'entends-tu  par  là?  répondit  le  Génie.  —  Je  voudrais , 
reprit-elle,  errer  à  mon  gré  sur  la  terre  ;  je  voudrais  jouir,  selon 
mon  désir  ou  mon  caprice,  de  toutes  les  belles  choses  que  tu  as 
créées,  m'enivrer  du  parfum  des  fleurs,  jouer  sur  le  vert  feuil- 
lage ,  me  balancer  dans  les  airs....  —  Imprudente  !  sais-tu  bien  ce 
que  tu  me  demandes?  Que  ferais-tu  seule,  sans  appui?  Là-bas 
dans  la  mer,  au  milieu  de  tes  nombreuses  sœurs ,  tu  serais  forte 
de  votre  union;  mais,  sur  la  terre,  toi,  pauvre  petite  Goutte-d'eau, 
jouet  du  moindre  zéphir  ou  du  plus  pâle  rayon  de  soleil ,  que  de- 
viendras-tu? —  Mon  père,  reprit  doucement  Goutte-d'eau,  il  est 
vrai,  je  suis  bien  chétive  ;  cependant,  si  tu  le  veux,  je  saurai 
résister;  si  tu  le  veux,  je  puis  être  bonne  à  quelque  chose;  que 
dis-je!  je  peux  faire  du  bien. 

Vous  voyez,  mes  enfants,  que,  si  Goutte-d'eau  avait  de  l'am- 
bition ,  au  moins  elle  n'était  pas  une  sotte,  elle  comprenait  son 
insuffisance:  c'était  de  l'esprit,  on  mieux  que  cela,  du  jugement. 
Le  Génie  en  jugea  ainsi,  car  il  lui  dit:  Goutte-d'eau ,  je  suis 
content  de  toi;  ton  audace  me  plaît,  et  je  veux  t'accorder  ce 
que  tu  désires.  Cependant  écoute  :  je  t'avais  faite  pour  aller  aug- 
menter ce  beau  fleuve  qui ,  rapide  et  majestueux ,  roule  ses  flots 
vers  la  mer  ;  une  fois  arrivée  là,  pour  toi ,  plus  de  danger,  une  vie 


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heureuse,  cl  indépendante;  la  mer,  \ois-tu,  c'est  une  puissance 
que  les  humains  craignent  et  révèrent;  ils  n'osent  troubler  son 
repos,  ils  n'osent  l'asservir.  Calme,  ils  la  regardent  avec  amour, 
tempétueuse,  ils  l'admirent;  quelques-uns  môme  vont  jusqu'à  lui 
offrir  des  sacrifices' 

— Tout  cela  est  bien  beau  !  dit  Goutte-d'eau  ;  mais  ce  bonheur, 
cette  puissance  me  tentent  peu  ,  je  leur  préférerais  la  liberté.  Et 
puis,  l'immensité  de  la  mer  doit  être  un  séjour  bien  monotone, 
tandis  que  la  terre  me  parait  si  verdoyante  et  si  belle  ! 

—  Certainement,  dit  le  Génie;  mais  il  faut  acheter  ses  faveurs 
par  un  rude  travail.  Et  puis,  elle  est  remplie  d'écueils  que  ta 
faiblesse  ne  pourra  surmonter.... 

— Si  tu  le  veux,  dit  Goutte-d'eau,  je  serai  assez  forte.  Quant  au 
travail,  je  le  préfère  au  repos.  D'ailleurs  ,  tous  ces  êtres  qui  four- 
millent sur  la  terre,  qui  tourbillonnent  dans  les  airs,  ils  sont 
faibles  aussi,  et  cependant  chacun  a  sa  mission  ;  donne-m'en  donc 
une  à  mon  tour,  je  serai  iière  de  me  rendre  utile  dans  ton 
œuvre. 

— Tu  as  réponse  à  tout,  dit  le  Génie;  cependant,  plus  tu  m'in- 
téresses ,  plus  je  devrais  résister  à  ta  prière ,  dont  tu  ne  peux 
entrevoir  les  conséquences,  tandis  que  moi  je  connais  l'avenir; 
mais  tu  le  veux,  et  je  ne  me  sens  pas  la  force  de  te  résister  :  aussi 
bien,  tôt  ou  tard,  tu  étais  appelée  à  jouer  ton  rôle  sur  la  terre; 
car,  toute  petite  que  tu  es ,  tu  as  une  place  à  remplir,  une  car- 
rière à  fournir,  du  bien  à  faire.  Va  donc  accomplir  la  tâche  de 
toute  créature, rien  dans  la  nature  ne  doit  être  inutile;  mais  mal- 
heur à  ce  qui  sera  ou  mauvais  ou  méchant  !  Souviens-toi  aussi 
que  ceux  que  j'aime  ,  je  les  éprouve. 

Cela  dit,  le  Génie  secoua  légèrement  sa  baguette,  et  Goutte- 
d'eau  alla  tomber  blanche,  limpide  et  rondelette,  dans  la  co- 
rolle d'une  rose  qui  venait  de  s'ouvrir  aux  rayons  du  malin. 

C'était  par  un  beau  jour  du  mois  de  mai ,  le  ciel  était  radieux, 
la  terre  parée,  les  fleurs  exhalaient  de  délicieux  parfums!  Goutte- 
d'eau  admirait  cette  belle  nature  ,  et  elle  se  sentait  heureuse  d'y 
occuper  une  petite  place;  ensuite  elle  se  prit  a  songer  à  tout  ce 
que  le  Génie  lui  avait  dit  d'écueils,  de  dangers,  d'ennemis,  de  corn- 


13 

bats,  et  elle  pensa  que  c'était  pour  l'éprouver  ;  car  elle  ne  voyait 
rien  dans  ce  monde  si  riant  qui  répondît  au  tableau  que  lui  avait 
fait  le  Génie. 

Elle  en  était  là  de  ses  réflexions  ,  lorsqu'un  zéphir  folâtre  ,  en 
voltigeant  dans  l'air,  vint  raser  du  bout  de  son  aile  le  rosier  qui 
lui  servait  de  palais  :  la  rose  ébranlée  sur  sa  tige ,  se  pencha ,  et 
Goutte-d'eau,  tombant  sur  la  terre,  vit  sa  robe  diaphane  souillée 
par  ce  contact.  Goutte-d'eau  maudit  d'autant  plus  le  zéphir 
qu'elle  n'avait  pas  des  ailes  comme  lui  pour  se  porter  d'un  en- 
droit à  un  autre.  Cependant  une  feuille  jaunie  était  tombée  près 
d'elle;  Goutte-d'eau  s'y  blottit,  heureuse  d'avoir  trouvé  une  si 
bonne  place,  quoiqu'elle  ne  valut  pas  la  première.  Elle  s'y  roulait, 
croyant  y  faire  un  long  séjour;  mais  le  malin  zéphir  s'amusa  en- 
core à  souffler  la  feuille,  et  Goutte-d'eau  se  trouva  portée  sur  le 
bord  d'un  chemin,  près  d'une  délicate  fleur  bleue,  que  vous 
connaissez  sans  doute  sous  le  doux  nom  de  Pensez-à-moi.  La 
gentille  fleur,  née  dans  un  petit  coin  aride  et  pierreux,  tressaillit 
de  plaisir  en  voyant  Goutte-d'eau;  elle  se  pencha  vers  elle,  et  lui 
dit: 

Sois  bénie!  charmante  Goutte-d'eau  ;  sans  doute  que  le  Génie 
t'envoie  pour  me  rafraîchir;  viens  donc  près  de  moi ,  descends 
vers  mes  racines,  tu  me  rendras  la  vie. 

Goutte-d'eau,  sensible  à  cette  prière,  allait  peut-être  s'y  rendre, 
lorsqu'un  sentiment  d'orgueil  s'empare  d'elle  :  —  Quoi  se rai s- je 
venue  pour  si  peu?  Cette  fleurette  des  champs,  placée  au  hasard 
sur  le  bord  d'un  chemin ,  doit  être  bien  peu  de  chose  aux  yeux 
du  Génie  des  Génies!  et  passer  mon  temps  à  la  rafraîchir  ne  serait 
pas  une  mission  bien  utile  ni  fort  intéressante. 

—  Pensez-à-moi  reprit  d'un  ton  doux  :  —  Le  service  que  je 
te  demande  en  ce  moment,  qui  sait  ?  je  puis  te  le  rendre  à  mon 
tour.  Tes  ennemis  sont  les  miens  ;  plus  heureuse  que  moi,  tu  peux 
te  soustraire  à  leur  malice  en  te  cachant  dans  le  sein  de  la  terre: 
moi,  je  suis  attachée  au  sol.  Heureusement  que  le  Génie  ne 
m'oublie  pas,  et  lorsque  le  vent  m'a  ébranlée  ou  que  le  soleil 
m'a  desséchée,  le  Génie  envoie  des  milliers  de  gouttes  d'eau  qui 
chaque  jour,  tombant  en  rosée,  viennent  consoler  ses  petites  fleurs, 


14 

et  je.  prends  ma  part  de  ces  consolations:  avec  un  peu  de  patience 
j'attendrai  le  soir.  Mais  toi,  le  vent  ne  te  laissera  pas  tranquille  ; 
et  puis  le  soleil  monte  sur  l'horizon,  et  malheur  au\  gouttes  d'eau 
qu'il  verra  attardées  sur  la  terre!  il  les  aspirera,  et  elles  devien- 
dront ses  captives.  Près  de  mes  racines  je  t'offre  donc  un  abri ,  et 
ce  soir,  au  coucher  du  soleil,  lorsque  le  vent  sera  calme,  tu  mon- 
teras doucement,  tu  te  joueras  dans  l'atmosphère,  et  tu  te  po- 
seras sur  les  plus  belles  fleurs. 

Goutte-d'eau  n'avait  écouté  qu'une  partie  de  ce  discours  : 
cette  idée  que  le  soleil  la  ferait  monter  dans  les  cieux  ,  l'avait 
subjuguée  ;  elle  refusa  donc  les  offres  et  les  prières  de  la  Heur,  et 
se  mit  à  considérer  ce  ciel  d'azur  où  elle  pourrait  voyager  au  gré 
de  son  envie. 

Goutte-d'eau  était  née  curieuse,  et,  disons-le  tout  bas,  un  peu 
égoïste;...  et  puis  elle  aimait  le  changement:  ce  sont  ces  défauts 
de  caractère  qui  lui  avaient  fait  redouter  le  sort  paisible  que  lui 
destinait  d'abord  le  Génie.  Elle  se  reprochait  bien  un  peu  de  re- 
fuser un  service,  mais  elle  s'excusait  en  pensant  que  la  fleurette 
pouvait  attendre  jusqu'au  soir. 

Au  milieu  de  ses  hésitations,  elle  fut  emportée  bien  loin  de  là, 
sur  le  sable  du  chemin;  elle  se  tenait  toujours  sur  sa  feuille  pour 
ne  pas  se  mêler  à  la  poussière,  lorsque  le  soleil,  du  haut  de  son 
trône  la  voyant  briller  comme  un  diamant,  darde  sur  elle  un  de  ses 
ravons  de  midi,  et  Goutte-d'eau  est  aspirée,  et  la  voilà  transportée 
dans  les  nues.  D'abord  elle  fut  enchantée,  car  elle  se  trouva  là 
avec  de  nombreuses  compagnes;  et  si  la  terre  lui  avait  paru  belle, 
le  ciel  avait  bien  d'autre  charmes!  —  Que  je  suis  heureuse,  se 
dit-elle,  de  n'avoir  pas  écouté  Pensez-à-moi.  Que  parlait-elle  de 
captivité  ?  la  prison  que  le  soleil  nous  donne  est  spacieuse  et 
brillante,  et  puis  j'y  suis  en  bonno  société. 

Goutte-d'eau  et  ses  compagnes  n'avaient  qu'à  parcourir  l'es- 
pace du  ciel,  elles  y  formaient,  en  se  réunissant,  de  jolis  nuages 
qui ,  reflétant  les  rayons  du  soieil ,  se  coloraient  de  pourpre , 
d'opale,  do  rubis.  Dans  leurs  jeux  vagabonds  et  capricieux,  elles 
s'amoncelaient ,  et  l'on  eût  dit  des  troupeaux  de  moutons  dont 
la  blanche  ot  moelleuse  toison  se  dispersait  ensuite  dans  le  ciel 


15 

en  flocons  légers,  comme  lorsqu'elle  tombe  sous  les  ciseaux  du 
tondeur  de  brebis.  Ensuite  Goutte-d'eau  et  ses  compagnes 
imitaient  les  vagues  de  la  mer,  puis  elles  se  découpaient  en 
sombre  silhouette  pareilles  aux  têtes  sourcilleuses  des  hautes 
montagnes. 

Les  journées  se  passaient  enjeux  de  cette  sorte,  qui  d'abord 
avaient  enchanté  Goutte-d'eau;  mais  toujours  jouer  devient  mo- 
notone à  la  longue  et  finit  par  ennuyer ,  fatiguer  même ,  et 
Goutte-d'eau  en  arriva  à  maudire  sa  prison  dorée. 

Un  jour,  un  mugissement  lointain  annonce  l'arrivée  d'un  en- 
nemi formidable.  Ce  n'était  plus  ce  zéphir  qui,  sur  la  terre,  avait 
tourmenté  Goutte-d'eau,  mais  un  cruel  vent  du  nord,  qui  accou- 
rait avec  furie  des  régions  du  pôle  glacé  ,  renversant  tout  sur  son 
passage.  Goutte-d'eau  et  ses  compagnes  se  réunirent  pour  lui 
faire  tête,  et  une  guerre  acharnée  commença;  des  bataillons  de 
gouttes  d'eau  formant  de  gros  nuages  noirs,  sont  poussés  en  sens 
contraires  et  ballottés  dans  les  airs;  ils  s'entrechoquent,  s'enflam- 
ment; l'éclair  brille,  le  tonnerre  gronde,  et,  dans  cette  affreuse 
mêlée,  Goutte-d'eau  et  ses  compagnes  subissent  l'influence  du 
contact  avec  les  méchants  ;  elles  sont  changées  en  grêle  par  le  vi- 
lain vent  du  nord.  Le  soleil  alors  la  chasse  du  ciel,  elles  se  préci- 
pitent sur  la  terre,  sans  s'inquiéter  de  la  dévastation  qu'elles 
vont  y  porter. 

Un  champ  couvert  d'arbres  fleuris  voit  tomber  ce  nuage  dé- 
vastateur ;  en  un  instant,  fleurs,  fruits  sont  brûlés,  hachés,  dé- 
truits !  Le  triste  laboureur  contemple  avec  désespoir  cette  scène 
de  désolation,  il  pleure  ses  peines  perdues,  et,  avec  elles  ,  la  sub- 
sistance de  sa  famille  ;  il  maudit  le  fléau,  et  Goutte-d'eau  se  rap- 
pelle ces  paroles  du  Génie  :  «  Malheur  à  ce  qui  sera  ou  mauvais 
ou  méchant!...  » 

Le  laboureur,  dans  sa  colère ,  balaie  tous  ces  grêlons  :  Allez  , 
dit-il;  si  vous  avez  dévasté  mon  champ,  vous  me  le  paierez  en 
allant  moudre  mon  blé  ;  et  il  les  pousse  dans  la  rivière ,  où  un  re- 
gard du  soleil  leur  rendit  leur  première  forme. 

Les  bords  de  la  rivière  que  côtoyait  Goutte-d'eau  étaient  boisés 
et  tapissés  de  fleurs;  elle  aurait  bien  voulu  s'y  arrêter  un  peu  et 


Kl 

jouir  de  leur  charmant  aspect,  mais  un  pouvoir  surnaturel  l'en- 
tratne  avec  violence,  et  la  force  à  entrer  dans  un  étroit  canal  qui 
conduit  à  un  moulin.  Là,  une  roue  immense  barre  le  passage  et 
présente  ses  larges  aubes;  il  faut  se  faire  jour,  le  courant  presse  , 
Goutte-d'eau ,  ainsi  que  ses  compagnes,  se  précipitent  sur  les  au- 
bes de  la  roue,  qui  cèdent  à  cet  effort;  la  roue  tourne  sur  elle- 
même,  et  Goutte-d'eau,  froissée,  fatiguée  de  ce  rude  cboc,  est  lan- 
cée dans  les  airs  par  le  retour  de  la  roue;  elle  alla  tomber  sur  une 
large  et  brillante  feuille  de  platane,  et,  là,  elle  trouva  plusieurs  de 
ses  compagnes ,  que  l'élan  de  la  roue  y  avait  aussi  jetées.  Encore 
brisées  de  leur  cbute ,  elles  s'applaudirent  d'avoir  échappé  a  ce 
danger,  d'autant  plus  qu'elles  entendaient  dans  le  lointain  le  tic- 
tac  de  plusieurs  autres  moulins  ,  qu'il  aurait  fallu  faire  mouvoir 
comme  le  premier. 

Pendant  que  Goutte-d'eau  se  reposait,  se  lissait  et  redevenait 
transparente  comme  du  cristal,  une  gentille  birondelle  qui  cou- 
vait ses  petits, appela  Goutte-d'eau  et  ses  compagnes:  —  J'ai  bien 
soif,  leur  dit-elle,  et  je  ne  puis  laisser  mes  petits,  car  je  crains 
les  oiseaux  de  proie;  si  vous  vouliez  me  rafraiebir  un  peu?  Mon 
ami  est  allé  me  cbercher  à  manger,  mais  il  ne  m'apportera  pas  à 
boire,  et  le  Génie  vous  envoie  si  près  de  moi  peut-être  à  dessein. 

Goutte-d'eau  fut  encore  retenue  par  un  sentiment  d'égoïsme,  et, 
pour  n'avoir  pas  la  peine  de  faire  un  refus,  elle  se  glissa  à  terre 
sur  un  rosier  qui  était  au  pied  du  platane  ,en  se  disant  :  Mais  si 
l'on  était  dans  le  monde  pour  toujours  s'occuper  des  autres , 
quand  donc  s'occuperait-on  de  soi?  C'est  au  génie  à  pourvoir  aux 
besoins  de  L'hirondelle  ;  moi,  j'ai  été  assez  secouée  tout  à  l'heure 
dans  cet  horrible  moulin  ,  pour  rester  un  peu  tranquille.  Et  la 
voilà  se  logeant  de  nouveau  dans  la  corolle  d'une  rose;  elle  s'y 
arrondit,  s'y  roule  et  s'arrange  cette  fois,  croyant  y  faire  un  long  sé- 
jour, pendant  que  ces  compagnes  s'étaient  réunies  pour  désaltérer 
l'hirondelle,  et,  du  sein  de  la  rose,  elle  put  entendre  les  remercie- 
ments de  la  mère  et  les  joyeux  accords  du  père,  qui,  à  son  retour, 
célébra  cette  bonne  action. 

Goutte-d'eau  éprouvait  un  peu  de  honte...  Vint  à  passer  près 
du  rosier  une  rieuse  et  fraîche  jeune  fille,  avec  un  seau  à  la  main; 


17 

voir  la  rose,  s'en  emparer,  la  mettre  à  son  corset  fut  l'affaire  d'un 
instant  ;  et  elle  continua  sa  route  en  chantant,  jusqu'au  puits  où 
elle  allait  chercher  de  l'eau.  Mais  en  se  penchant  sur  le  bord,  elle 
fait  un  cri  :  Ah!  ma  belle  rose!...  Et  la  fleur  était  tombée  dans  le 
puits,  et,  avec  elle,  Goutte-d'eau. 

La  voilà  cette  fois  réellement  captive,  et  elle  n'a  pas  le  droit  de 
se  plaindre,  car,  en  y  songeant,  la  cause  première  de  son  malheur 
est  son  égoïsme;  elle  ne  voit  d'autre  moyen  de  sortir  de  là  qu'en 
allant  servir  aux  usages  de  la  vie  des  hommes;  triste  alternative  ! 
Elle  déplorait  son  sort,  lorsqu'arrivent  divers  ouvriers  qui  se 
mettent  en  devoir  de  placer  une  pompe  dans  le  puits  où  elle  se 
trouve.  Quel  peut  être  l'objet  de  ce  travail  ?  Elle  l'apprit  bientôt. 
Cette  pompe  devait  faire  monter  l'eau  à  un  réservoir  qui  lui-même 
alimentait  une  machine  à  vapeur. 

Grande  rumeur  parmi  les  compagnes  de  Goutte-d'eau.  Aux 
premiers  coups  de  pompe,  ce  fut  bien  une  autre  affaire!  elles  se 
serrent  les  unes  contre  les  autres,  se  refoulent  au  fond;  peines 
perdues  ,  il  leur  fallut  monter  par  l'étroit  tuyau,  et  les  voilà  en- 
tassées dans  le  réservoir  d'où  même  elles  tremblent  de  sortir, 
car  elles  aperçoivent  tout  près  un  ennemi  dont  elles  redoutent  la 
méchanceté. 

Bon  gré  mal  gré,  leur  tour  venu,  on  les  force  à  entrer  dans  une 
énorme  chaudière  que  l'on  soumet  à  l'action  d'un  feu  ardent;  le 
feu,  le  plus  mortel  ennemi  de  l'eau,  lui  qui  est  né  pour  lui  faire 
sans  cesse  la  guerre,  la  voilà  livrée  sans  défense  à  sa  cruauté. 

Goutte-d'eau  et  ses  compagnes  commencent  à  se  plaindre ,  elles 
frémissent,  tournoient  vivement  autour  de  la  chaudière,  cherchant 
une  issue;  le  désir  de  la  liberté  doublant  leurs  forces,  elles  réussis- 
sent à  pousser  un  piston  qui  leur  livre  un  étroit  passage  par  le- 
quel elles  s'échappent  en  donnant  une  secousse  à  la  machine  ;  et 
celle-ci,  ô  prodige!  marche  d'elle-même  1. 

1  La  machine  à  vapeur,  dont  la  découverte  et  l'application,  en  France,  sont  dues 
a  Denis  Papin,  né  à  Blois  vers  le  milieu  du  dix-seplième  siècle,  s'adapte  comme 
moteur  à  toutes  sortes  d'usines  ,  de  manufactures  et  aux  chemins  de  Ter.  Sa  mar- 
che est  produite  par  le  jeu  d'un  piston  qui  s'élève  et  s'abaisse  alternativement  dans 
un  tuyau  cj  lindrique  en  communication  avec  une  chaudière,  où  la  vapeur  se  forme 
par  l'action  du  feu  que  l'on  entrelient  dessous. 

i.  3 


18 

Pondant  que  les  hommes,  étonnés  de  leur  découverte,  l'admi- 
rent et  se  félicitent  d'avoir  su  tirer  de  l'eau  un  si  grand  secours, 
Goutte-d'eau,  toute  brûlante  encore,  s'échappait  par  un  petit 
canal ,  et  chacune  de  ses  autres  compagnes,  pressée  de  sortir  de 
la  chaudière,  prenant  la  même  route,  poussait  à  son  tour  le  pis- 
ton, et  faisait  ainsi  continuellement  mouvoir  la  machine. 

Goutte-d'eau  sui\it  le  cours  d'un  petit  ruisseau  qui  la  con- 
duisit à  une  jolie  fontaine  ombragée  de  saules.  Elle  y  trouva  de 
nouvelles  compagnes,  et  leur  conta  ses  malheurs,  sa  eapti  ité  et 
les  peines  qu'elle  avait  eues  pour  la  faire  cesser.  —  Enfin,  dit-elle 
en  finissant  son  récit,  me  voilà  parmi  vous,  j'espère  que  je  ne 
crains  pins  rien;  on  est  Lien  ici,  ma  foi,  et  je  m'y  établis. 

Elle  n'avait  pas  achevé  qu'un  paysan  arrive  à  la  fontaine  pour 
s'y  désaltérer;  il  s'agenouille  sur  le  bord,  puise  de  l'eau  avec  sa 
main,  et  Goutte-d'eau,  par  hasard,  est  une  de  celles  qui  se  trouvent 
prises.  Elle  voit  avec  effroi  le  gouffre  qui  s'ouvre  pour  l'englou- 
tir, lorsqu'un  mouvement  trop  pressé  du  buveur  renverse  à  terre 
une  partie  du  liquide;  Goutte-d'eau,  heureusement  pour  elle, 
échappe  à  ce  nouveau  péril  et,  dans  son  cœur,  elle  bénit  mille 
fois  le  Génie.  Revenue  de  sa  frayeur,  elle  n'eut  pas  l'envie  de 
retourner  à  la  fontaine  ;  se  rappelant  les  paroles  de  Pensez-à  moi  : 
—  Oui,  dit-elle,  avec  un  soupir,  si  j'eusse  été  plus  obligeante,  je 
me  serais  épargné  ces  ussicitudes....  Enfin  je  vais  cette  fois  suivre 
le  conseil  que  j'ai  méprisé  ;  ce  monde,  tout  beau  qu'il  est,  ren- 
ferme trop  de  dangers  pour  une  pauvrette  comme  moi  :  je  vais  me 
réfugier  dans  la  terre.  Là  ,  au  moins,  je  serai  tranquille. 

Goutte -d'eau  alors  filtra  doucement  parmi  les  sables,  et  elle 
descendit  bien  avant,  bien  avant ,  ne  se  croyant  jamais  assez  loin 
des  hommes  et  de  leurs  machines.  Elle  arriva ,  après  un  long 
voyage,  jusqu'à  un  courant  d'eau  souterraine;  elle  fut  très-contente 
de  retrouver  là  encore  des  êtres  de  son  espèce  ;  elle  leur  demanda 
asile,  et  jouit,  dans  ce  nouveau  séjour,  d'une  douce  paix,  tant  que 
le  souvenir  de  ses  malheurs  fut  présent  à  sa  pensée.  Peu  à  peu  il 
s'effaça  ,  et  à  la  longue  cette  vie  uniforme  sembla  bien  monotone 
à  Goutte-d'eau,  elle  en  arriva  même  jusqu'à  regretter  ses  tour- 
ments passés. 


19 

Enfin  un  bruit  inaccoutumé  lui  rappela  les  hommes  et  leurs 
gigantesques  travaux.  En  effet,  au  moyen  d'outils  et  de  bras, 
l'homme  perçait  la  terre,  et,  non  content  de  l'eau  qu'il  possédait 
à  sa  surface,  il  allait  lui  demander  celle  qu'elle  recelait  dans  son 
sein.  Cette  eau,  qu'il  forcerait  à  monter  sur  le  sol,  acquerrait 
une  puissance  bien  plus  grande  ;  il  le  savait,  et  son  génie  et  sa  per- 
sévérance travaillaient  avec  efforts  à  trouver  cette  eau  dont  il 
avait  deviné  l'existence. 

Les  travailleurs  étaient  déjà  descendusbien  avant,  et  l'élément  ne 
paraissait  pas;  Goutte-d'eau  et  ses  compagnes  tremblaient  dans 
leur  asile  ;  le  grincement  de  la  tarière  résonnait  au-dessus  d'elles. 
Un  instant  les  ouvriers  s'arrêtent  découragés:  ils  sont  tentés 
d'abandonner  leur  travail.  Goutte-d'eau  ne  sait  si  elle  doit  s'ap- 
plaudir ou  craindre  de  voir  sa  retraite  respectée  :  mais  un  coup 
désespéré  se  fait  entendre,  et  la  voûte  est  brisée;  une  ouverture 
laisse  pénétrer  le  jour  ! 

Des  cris  de  joie  signalent  la  victoire  des  hommes ,  et  Goutte- 
d'eau  et  ses  compagnes,  forcées  par  un  pouvoir  irrésistible,  mon- 
tent en  tournoyant,  par  l'orifice  qui  leur  est  ouvert,  jusqu'à  la 
surface  de  la  terre  ;  et  par  suite  de  cet  élan,  elles  s'élèvent  en 
gerbes  brillantes  dans  les  airs,  puis  retombent  une  à  une  dans  le 
bassin  de  marbre  destiné  à  les  recevoir. 

C'était  un  puits  artésien  que  les  hommes  venaient  d'inventer1, 
et,  grâce  à  cette  découverte ,  Goutte-d'eau  était  revenue  sur  la 
terre.  Elle  éprouva  d'abord  une  vive  satisfaction;  mais  bientôt  il 
lui  fallut  veiller  sans  cesse  à  sa  conservation,  n'échappant  qu'avec 
peine  à  ceux  qui  conspiraient  sa  perte.  L'un  voulait  la  forcer 
d  entrer  dans  un  prosaïque  seau,  et  Goutte-d'eau  se  voyait  avec 
dégoût  destinée  aux  bourgeois  usages  delà  cuisine.  D'autres  vou- 


1  Les  puits  artésiens  ou  fontaines  jaillissantes,  au  moyen  desquels  on  fait  mon- 
ter à  ia  surface  rie  la  terre  les  eaux  d'un  courant  souterrain  ,  provenant  d'une 
source  plus  élevée  que  le  niveau  du  sol,  sont  connus  depuis  plus  d'un  siècle  en 
Allemagne  et  en  Italie;  en  France,  les  premières  recherches  à  cet  égard  ont  eu 
lieu  dans  la  province  de  l'Artois,  u'où  vient  le  nom  de  puits  artésiens. 

Les  travaux  qui  les  produisent  s'exécutent  à  l'aide  de  la  sonde  ou  tarière  du 
mineur  et  du  fontaiuier. 


20 

laient  lui  faire  nettoyer  les  nies  ci  emporter  toutes  leurs  immon- 
dices. Elle  fuyait  aujourd'hui  leurs  poursuites,  niais  demain  poui- 
rait-elle  s'y  dérober  encore  ? 

Cependant  un  autre  ennemi  auquel  elle  ne  songeait  guère 
arrivait  à  grands  pas  :  c'était  l'hiver.  Les  fleurs,  les  fruits  avaient 
disparu;  les  feuilles  jtunies  jonchaient  déjà  la  terre,  et  les  oi- 
seaux voyageurs  parlaient  de  leur  départ  et  des  rigueurs  du  froid 
auxquelles  ils  allaient  se  soustraire.  Goutte-d'eau,  tremblante  à 
leurs  récits,  aurait  voulu  les  suivre  dans  de  plus  doux  climats , 
mais  que  faire  ?  Elle  y  pensait,  quand  elle  voit  sur  les  arbres  voi- 
sins les  oiseaux  arriver  en  foule  :  c'était  le  rendez-vous  général. 

Plusieurs  hirondelles,  en  attendant  le  signal,  venaient  se  bai- 
gner dans  le  bassin.  Goutte-d'eau,  jugeant  le  moment  propice,  fait 
à  l'une  d'elles  la  prier  de  l'emmener,  et  disant  cela,  elle  se  plaçait 
déjà  sur  les  ailes  de  l'oiseau. — T'emmener?  lui  dit  l'hirondelle,  je  ne 
sais  trop  pour  quelle  raison  je  me  chargerais  de  toi;  lu  réponds  si 
bien  aux  prières  qu'on  t'adresse!  n'ai-jepas  vu  cette  jolie  Pensez-a- 
moi  essuyer  tes  refus!  et  moi,  ai-je  été  plus  heureuse  quand  je  t'ai 
demandé  un  service  ?  Va  ,  ma  mie  ,  tu  es  aussi  froide  que  la  glace 
qui  va  te  servir  de  prison.  Adieu,  sois  moins  égoïste  à  l'avenir  , 
si  tu  veux  à  ton  tour  trouver  de  l'aide  dans  le  monde.  Cela  dit, 
l'hirondelle  secoua  ses  ailes,  s'éleva  dans  les  airs  en  chantant,  et 
Goutte-d'eau,  un  instant  après,  les  vit  partir  toutes  ensemble. 

L'hiver  arriva  ;  Gouile-d'eau  espérait  encore  se  soustraire  à 
son  pouvoir;  ce  fut  en  vain.  Emprisonnée  sous  une  glace  épaisse, 
elle  y  demeura  captive  avec  ses  compagnes  jusqu'au  moment 
où  le  printemps,  venant  à  son  tour  régner  sur  la  terre ,  chassa 
l'hiver;  sous  sa  douce  influence,  Goutte-d'eau  reprit  sa  première 
l'orme,  mais  ce  temps  d'esclavage  et  de  pénitence  n'avait  pas 
été  perdu  "pour  elle.  En  récapitulant  sa  vie  passée,  elle  avait 
rougi  d'elle-même.  Ce  qu'elle  avait  fait  de  bon  ou  d'utile,  c'était 
malgré  elle,  et  le  bien  qui  s'était  présenté  à  faire,  elle  l'avait 
négligé.  Ses  souffrances,  auxquelles  elle  n'avait  pas  su  se  résigner, 
avaient  eu  pour  cause  première  son  égoïsme.  Alors  elle  se  rap- 
pela Pensez  à-moi,  l'hirondelle,  le  champ  dévasté,  et  elle  s'écria  : 
—  Oh  !  le  génie  ne  m'avait  pas  créée  pour  être  ainsi  personnelle,  et 


21 

ce  n'était  pas  là  ce  que  je  lui  avais  promis.  Si  je  pouvais  sortir  de 
ma  prison,  comme  je  réparerais  la  nullité  de  ma  vie  passée  ! 

Elle  était  sortie  de  sa  prison ,  et  ses  résolutions  n'avaient  pas 
été  vaines  ;  Goulte-d'eau  ,  entièrement  changée  ,  mettait  son 
plaisir  à  obliger,  tant  que  c'était  en  son  pouvoir,  et  pensait  aux 
autres  avant  de  penser  à  elle-même. 

Un  soir  qu'elle  et  ses  compagnes  s'ébattaient  joyeusement  à  la 
douce  clarté  de  la  lune,  leur  ennemi  mortel  vint  à  paraître  :  mais 
cette  fois  il  dirigeait  ses  attaques  contre  l'homme.  Le  feu,  car 
c'était  lui,  pénétrant  dans  une  grande  habitation,  y  couve  d'abord 
en  silence,  puis,  éclatant  avec  furie,  dévore  tout  ce  qu'il  rencontre. 
Les  victimes  crient  et  implorent  du  secours,  les  animaux  mugis- 
sent et  poussent  de  tristes  hurlements.  Goutte-d'eau,  à  la  vue  de 
cet  affreux  désastre,  est  émue  de  pitié;  elle  voudrait  porter  secours 
à  ceux  qui  souffrent,  elle  se  sentirait  le  courage  et  la  force  de  lut- 
ter contre  le  tléau  dévastateur.  L'homme,  qui  connaît  l'antipathie 
de  l'eau  pour  le  feu,  compte  trouver  en  elle  un  bon  auxiliaire;  des 
pompes  portatives  sont  adaptées  au  bassin,  et  Goutte-d'eau  et  ses 
compagnes,  répondant  à  cet  appel ,  s'empressent  de  courir  dans 
l'étroit  conduit  qu'on  leur  présente,  et  les  voilà  tombant  à  l'im- 
proviste  sur  cet  ennemi  redoutable,  à  qui  elles  font  une  rude 
guerre.  Le  feu,  vaincu  parleurs  efforts,  se  calme,  s'arrête,  et 
Goutte-d'eau  et  ses  sœurs,  victorieuses,  filtrant  au  travers  des  dé- 
combres, forment  un  ruisseau  qui  va  s'épancher  dans  la  rivière. 

Cette  rivière  parcourait  une  province  qu'elle  fertilisait,  et 
puis  elle  allait  se  perdre  dans  un  beau  fleuve ,  qui  portait  la 
richesse  dans  une  vaste  étendue  de  pays,  dont  il  favorisait  le 
commerce. 

Là,  Goutte-d'eau  commença  une  vie  nouvelle  ,  une  vie  active, 
mais  par  cela  même  heureuse;  tantôt  côtoyant  des  bords  fleuris, 
elle  rafraîchissait  leurs  productions,  elle  embellissait  leur  aspect; 
tantôt  elle  portait  les  bateaux  que  l'homme  conliait  au  liquide  élé 
ment,  et  s'acquittait  de  mille  autres  travaux  aussi  utiles.  Goutte- 
d'eau  remplissait  sa  tâche  avec  bonheur,  car  elle  s'était  formée,  et 
profitait  de  son  expérience.  Enfin,  après  une  longue  carrière,  elle 
arriva  jusqu'à  la  mer.  Là,  elle  put  se  convaincre  de  la  sagesse  des 


Sfl 

paroles  du  Génie.  Au  milieu  de  cet  espace  immense,  plus 
d'ennemis  à  craindre.  Goutte-d'eau  ,  réunie  à  ses  innombrables 
sœurs,  n'avait  plus  rien  à  redouter;  le  l'eu  ne  pouvait  plus  l'attein- 
dre, l'hiver  était  sans  action  sur  elle.  Si  parfois  encore  les  resta 
osaient  lutter  de  force,  c'étaient  de  véritables  jeux,  dont  Goutte- 
d'eau  et  ses  compagnes  sortaient  toujours  victorieuses. 

Goutte-d'eau  jouissait  d'autant  plus  de  sa  situation,  qu'elle 
avait  connu  de  mauvais  jours,  et  elle  disait  au  Génie  avec  recon- 
naissance: —  Maître,  tu  as  été  bien  indulgent  pour  moi,  merci! 
sois  aussi  bon  pour  toutes  les  imprudentes  qui,  ainsi  que  moi, 
voudraient  diriger  leur  destinée. 


LE  DIMANCHE  DE  PAQUES 


Vous  savez,  mes  chers  enfants, que  la  fête  de  Pâques  est  la 
plus  grande  fête  de  l'année  :  je  veux  vous  raconter,  en  quelques 
mots  ,  son  origine  et  son  histoire. 

Les  Hébreux,  après  être  restés  longtemps  esclaves  dans  la 
terre  de  l'Egypte,  en  sortirent  enfin  par  ordre  de  Dieu,  sous  la 
conduite  de  Moïse.  Ce  ne  fut  point  sans  beaucoup  de  peine  ;  car  ils 
avaient  rendu  de  nombreux  services  à  Pharaon  ,  et  ce  roi  avare 
et  cruel  ne  voulait  point  les  laisser  partir.  Mais  Dieu,  qui  est  plus 
puissant  que  les  rois,  lit  plusieurs  miracles  pour  le  punir  de 
sa  méchanceté,  et  il  délivra  malgré  lui  son  peuple  de  la  servi- 
tude. 

Cependant,  comme  les  Hébreux  étaient  fort  ingrats  et  qu'ils 
oubliaient  promptement  les  bienfaits,  le  Seigneur  ordonna  à  Moïse 
d'établir  une  fête  qui  leur  rappelât  le  souvenir  de  leur  délivrance. 
Cette  fête  fut  la  fête  de  Pâques  (c'est-à-dire  :  passage),  ainsi 
nommée,  parce  qu'ils  avaient  passé  la  mer  Rouge  à  pied  sec. 

Ce  jour-là,  on  tuait  un  agneau  dans  chaque  famille;  on  le  man- 
geait avec  des  laitues  sauvages,  debout,  un  bâton  à  la  main,  et 
en  costume  de  voyageur.  Quand  les  petits  enfants  étonnés  de- 


23 

mandaient  la  cause  de  ces  cérémonies  extraordinaires ,  leurs  pa- 
rents ne  manquaient  pas  de  leur  en  donner  l'explication;  et  le 
souvenir  de  la  délivrance  miraculeuse  se  conservait  ainsi  dans 
chaque  maison. 

L'agneau  de  pâqucs,  ou  autrement  l'agneau  pascal,  représen- 
tait celui  que  leurs  pères  avaient  autrefois  mangé  avant  de  quitter 
l'Egypte  ;  mais  c'était  encore  une  autre  figure,  mes  chers  enfants  : 
le  véritable  agneau,  c'est  Jésus-Christ,  mort  innocent  sur  la  croix 
pour  nous  ouvrir  le  ciel  et  nous  délivrer  de  la  servitude  de  nos 
mauvais  penchants.  La  fête  de  Pâques  nous  rappelle  donc  à  nous 
la  résurrection  de  notre  Sauveur,  lorsque,  passant  de  la  mort  à  la 
vie,  il  sortit  glorieux  du  tombeau. 

Voilà  pourquoi  l'Eglise,  après  les  quarante  jours  de  jeûnes 
et  de  prières,  fait  entendre  tout  à  coup  les  chants  les  plus 
joyeux.  La  Semaine-Sainte  a  été  consacrée  aux  douleurs  de 
la  Passion;  hier  encore ,  ce  n'était  que  désolation  et  tristesse; 
aujourd'hui,  ce  sont  les  voix  unies  des  fidèles,  célébrant  le 
triomphe  de  leur  divin  rédempteur  et  répétant  avec  les  anges  : 
Alléluia. 

Alléluia  est  un  vieux  mot  de  l'ancienne  langue  des  Hébreux , 
qui  signifie  :  Louer  et  remercier  le  Seigneur. 

Il  y  eut  une  époque  où  les  huit  jours  qui  suivent  le  dimanche 
de  Pâques,  étaient  autant  de  fêtes  ;  les  chrétiens  nouvellement 
convertis  y  remerciaient  Dieu  de  leur  baptême;  ils  étaient  vêtus 
de  blanc  et  tenaient  un  cierge  à  la  main.  C'est  en  mémoire  de  cet 
usage  que  les  chantres  n'ont  point  de  chapes  aux  vêpres  et  à  la 
procession  qui  les  suit. 

Enfin,  vous  aurez  sans  doute  remarqué,  mes  chers  enfants,  ce 
grand  cierge  qui  reste  au  milieu  du  chœur  jusqu'à  la  Pentecôte, 
et  qu'on  porte  le  soir,  à  la  tête  de  la  procession.  C'est  l'image  de 
la  nuée  lumineuse  qui  conduisait  les  Hébreux  égarés  dans  le  dé- 
sert ,  ou  plutôt  celle  de  Jésus-Christ  lui-même,  de  l'Homme-Dieu 
ressuscité,  qui  doit  nous  servir  de  modèle,  guider  nos  pas  dans  le 
chemin  de  la  vertu  et  nous  éclairer  comme  un  divin  flambeau. 

Que  le  jour  de  Pâques  soit  donc  aussi  pour  vous  un  jour  de 
fête,  ô  mes  jeunes  amis!  Aimez  et  adorez  de  tout  votre  cœur,  ce 


Dieu  fait  homme  qui  vous  a  tant  aimés;  soyez  dociles  à  la  vniv  de 
Jésus  qui  vous  appelle,  et  dit  encore  ces  mots  si  doux  : 
«  Laissez  venir  à  moi  les  petits  enfants.  » 


LONGCHAMPS 

Saint  Louis  lit  présent  à  sa  sœur  Isabelle  de  France  d'une 
somme  équivalant  à  400,000  francs  à  peu  près  de  notre  mon- 
naie. La  princesse,  qui  avait  le  désir  d'élever  une  sainte  maison , 
fit  l'acquisition  d'un  champ  plus  long  que  large,  dit  le  /<>//</  champ, 
situé  sur  la  rive  droite  de  la  Seine.  L'abbaye  de  Longchamp  y 
fut  fondée  en  1260,  sous  le  nom  de  l'Humilité  de  Notre-Dame. 

Sous  Louis  XV,  jeune  roi,  Marie  Leckzinska,  sa  femme,  eut  le 
désir  d'aller  à  l'abbaye  de  Longchamp  passerdans  le  recueillement 
quelques  jours  de  la  semaine  sainte.  Le  vendredi  saint,  le  roi 
assistant  aux  ténèbres,  les  lamentations  de  Jérémie  y  furent  chan- 
tées par  des  voix  de  religieuses  si  fraîches  et  si  pures,  que  le  mo- 
uarque  en  fut  profondément  touché.  L'année  suivante,  il  y  re- 
tourna entendre  l'office  des  ténèbres  avec  la  reine  ,  et  toute  la 
cour  les  suivit.  Des  voix  admirables  chantèrent  les  leçons,  chacun 
exalta  la  beauté  de  ces  chants  sacrés,  et  le  roi  disait:  «  Je  vous 
»  l'avais  bien  dit.  »  Ce  devint  à  la  cour  un  usage  d'aller  le  mer- 
credi,  le  jeudi  et  le  vendredi  saints,  entendre  chanter  les  ténè- 
bres. La  ville  prit  part  à  ce  plaisir.  Une  foule  joyeuse  et  parée 
encombra  l'avenue  de  Longchamp. 

La  révolution  de  93  lit  déserter  cette  promenade;  quand  le 
calme  reparut  en  France,  on  reprit  la  route  de  Longchamp;  mais 
hélas!  l'abbaye  qui  servait  de  but  à  ce  plaisir,  avait  été  arrachée 
de  ses  fondements  par  la  tourmente  révolutionnaire. 

Aujourd'hui,  si  vous  allez  à  Longchamp,  vous  verrez  un  village, 
puis  une  ferme;  entrez-y,  le  soleil  d'avril  peut  vous  avoir  donné 
le  besoin  de  vous  rafraîchir;   vous  trouverez  là  une  tasse  de  bon 
lait,  puis  vous  verrez  quelques  ruines,  quelques  pierres  éparses 
Voilà  tout  ce  qui  reste  de  l'abbaye  royale  de  Lonijchamp. 


*  '(£  ufnnt  nmrtijr 


e  rroifre  - 


'     I 


25 

L'ENFANT    MARTYR. 

I. 

Au  milieu  de  la  plus  belle  forêt  de  France ,  dans  cette  om- 
breuse vallée  qui  domine  majestueusement  le  palais  de  Fon- 
tainebleau, vous  voyez  un  grand  obélisque  dont  la  blancheur  n'est 
encore  obscurcie  que  par  une  légère  teinte  de  vétusté.  Des  ro- 
chers pittoresques ,  tapissés  d'une  sombre  verdure ,  l'entourent  à 
peu  de  distance  ;  et ,  tout  auprès,  des  bouleaux  jeunes  et  effilés, 
aux  rameaux  flexibles  et  penchés  comme  ceux  du  saule,  semblent 
pleurer  sur  ce  monument.  Approchez-vous-en,  et,  quoique  la 
main  des  hommes  ait  promené  sur  cette  pierre  un  couteau  stu- 
pide,  vous  y  pourrez  découvrir  encore  la  trace  de  plusieurs  noms 
révérés  et  de  quelques  dates  historiques. 

L'obélisque  de  Fontainebleau  avait  été  construit  pour  consa- 
crer les  diverses  époques  heureuses  d'un  règne  qui  bientôt  pour- 
tant ne  marcha  plus  que  d'infortunes  en  infortunes;  et  ces  dates, 
mal  grattées  ,  que  vous  distinguerez  encore  sur  ses  quatre  faces, 
sont  celles  d'un  mariage  auguste  et  de  trois  naissances  royales. 

Les  noms,  les  voici  :  Marie-Antoinette  d'Autriche,  Louis- 
Joseph  dauphin  de  France,  Marie-Thérèse  de  France,  et  Louis- 
Charles  duc  de  Normandie. 

Marie-Antoinette  suivit  son  malheureux  époux,  Louis  XVI,  à 
l'échafaud  ;  Louis-Joseph  mourut  avant  d'avoir  été  témoin  du 
malheur  de  sa  famille;  Marie-Thérèse  est  aujourd'hui  madame  la 
duchesse  d'Angoulême,  et  chacun  sait  que  la  douleur  et  l'exil  ne 
se  sont  pas  encore  lassés  d'éprouver  sa  haute  piété  Le  duc  de 
Normandie  devint  dauphin  de  France  après  la  mort  de  son  frère; 
et  c'est  le  martyre  de  ce  royal  et  malheureux  enfant  que  je  viens 
vous  retr:  cer  ici,  pour  que  vous  pleuriez  sur  lui,  et  pour  que  vous 
appreniez  enfin,  par  un  mémorable  exemple,  que  le  sort  des  en- 
fants des  rois  n'est  pas  plus  à  envier  souvent  que  celui  de  ces  rois 
eux-mêmes. 

Que  de  fêtes,  de  pompes  cependant  entourèrent  !e  berceau  du 


26 

second  fils  de  Louis  XVI  et  de  Marie-Antoinette  !  La  santé  débile 
du  premier  dauphin  avait  inspiré  de  si  vives  inquiétudes,  que 
Dieu  semblait  veiller  sur  la  France  et  la  protéger  jusque  dans 
l'avenir  en  faisant  naître  le  duc  de  Normandie.  Devenu  dauphin, 
le  petit  prince  fut  environné  de  soins  et  de  respects  plus  grands 
encore,  et  il  savait  reconnaître  ces  soins  et  ces  respects  par  une 
grâce  enfantine  et  charmante  qui  le  rendait  encore  plus  cher;  et, 
parfois ,  il  répondait  aux  acclamations  de  la  foule  à  laquelle  on  le 
montrait,  par  des  baisers  qu'il  lui  envoyait  de  sa  petite  main.  — 
«  Oh!  maman-reine!  disait-il  un  jour  à  sa  mère  qui,  seule,  com- 
mençait à  redouter  les  nuages  qui  s'amoncelaient  autour  du  trône; 
oh  !  maman-reine  !  qu'il  est  bon  d'être  aimé,  comme  cela,  de  tout 
le  monde  !  chaque  fois  que  les  Français  me  voient,  on  dirait 
qu'ils  veulent  tous  m'embrasser!  —  Pourvu  que  ce  ne  soit  pus 
pour  l'étouffer,  se  dit  Marie-Antoinette  en  elle-même,  en  laissant 
échapper  un  soupir  involontaire.  —  Maman ,  vous  soupirez,  re- 
prit le  petit  prince,  pourquoi?  est-ce  que  nous  ne  sommes  pas 
bienheureux?»  Le  roi  Louis  XVI  survint,  qui,  ayant  entendu  la 
demande ,  se  chargea  de  la  réponse.  —  Si  !  si  !  nous  sommes 
bien  heureux!  dit-il  avec  la  plus  naïve  expansion  du  cœur.  Eh! 
comment  ne  le  serait-on  pas  avec  ce  bon  peuple  !  » 

La  foule  n'entendait  pas  cette  conversation  qui  avait  lieu  der- 
rière la  rampe  de  pierre  de  l'une  des  larges  fenêtres  de  la  grande 
galerie  de  Versailles,  donnant  sur  la  terrasse  du  parc;  mais  elle 
cherchait  de  ses  regards  le  jeune  prince,  qui  la  voyait  sans  en  être 
vu,  caché  qu'il  était  par  les  gros  pilastres  à  jour  de  la  rampe.  — 
Voyez  !  papa-roi,  ils  me  cherchent,  dit  l'enfant  à  son  père.  »  La 
pauvre  reine  prévint  le  mouvement  du  roi  qui  allait  prendre  lui 
même  son  fils  dans  ses  bras  pour  satisfaire  à  la  curiosité  du  peuple; 
et,  l'élevant  au-dessus  de  la  rampe,  elle  l'offrit  à  tous  les  yeux  avec 
un  attendrissement  maternel  qui  arracha  des  larmes  à  plus  d'un 
spectateur. 

Près  du  parc  magnifique  de  Versailles ,  œuvre  du  grand  roi 
Louis  XIV,  il  existe  un  autre  petit  parc  qui  n'en  est  séparé  que 
par  une  grille  et  une  riante  pelouse  de  verdure.  La  reine  Marie- 
Antoinette  affectionnait  beaucoup  ce  petit  parc  et  son  château , 


-27 

qu'on  nomme  Trianon  ,  et  qui  a  l'air  d'une  bonbonnière  ,  tant  il 
est  joli.  C'est  là  qu'au  milieu  d'une  douzaine  de  chalets  dans  le 
goût  suisse  qu'elle  y  avait  fait  construire  sous  de  délicieux  om- 
brages, elle  allait  se  reposer  du  fatigant  cérémonial  du  trône. 
C'était  aussi ,  pour  la  reine ,  un  moyen  de  répandre  secrètement 
ses  bienfaits  sur  les  infortunes  du  pauvre.  Il  eût  été  difficile  à  la 
misère  de  faire  parvenir  sa  voix  jusques  dans  les  somptueux  appar- 
tements du  palais  de  Versailles;  là,  il  fallait  que  la  reine  subît  les 
impérieuses  nécessités  du  rang.  Au  Petit-Trianon  ,  le  roi  et  la 
reine  n'étaient  pas  seulement  abordables  ;  mais  ils  en  sortaient 
mystérieusement  pour  aller  eux-mêmes  au-devant  des  souffrances 
de  ceux  qui  les  entouraient;  ils  avaient,  comme  on  dit,  leurs 
pauvres.  La  vertueuse  madame  Elisabeth,  sœur  du  roi ,  l'une  des 
habituées  du  petit  château,  avait  aussi  ses  indigents  à  elle  ;  enfin, 
autour  de  Trianon ,  deux  charmants  enfants  avaient  également 
leurs  pauvres  qu'ils  allaient  secourir  en  secret.  Ces  deux  enfants, 
vous  devinez  déjà  leurs  noms  :  ils  s'appelaient  Marie-Thérèse  et 
le  petit  dauphin.  On  voit  encore,  sur  la  route  qui  conduit  de 
Versailles  à  Marly ,  une  maisonnette  où  vinrent  bien  souvent  le 
frère  et  la  sœur.  Toute  petite  qu'elle  était  alors,  Marie-Thérèse  y 
apportait  à  de  pauvres  enfants  des  robes,  des  trousseaux  qu'elle 
avait  taillés  et  cousus  elle-même;  et  le  dauphin,  qui  était  toujours 
de  la  partie,  disait  aux  bonnes  gens  de  la  chaumière  : —  «  J'ai  été 
bien  sage  ce  matin;  papa-roi  m'a  donné  ce  louis:  maman-reine  , 
cet  autre,  et  maman  Elisabeth  ,  encore  celui-là  ;  prenez-les  tous , 
c'est  pour  vous.  »  Et  ils  se  retiraient  les  deux  charmants  enfants, 
et  comme  les  habitants  de  la  cabane  les  suivaient  encore  des 
yeux  et  de  leurs  bénédictions  jusque  sur  le  seuil  de  leur  porte,  les 
enfants,  avec  un  aimable  petit  geste  ,  leur  criaient  :  —  Rentrez 
vite  !  rentrez  vite  !  on  verrait  que  c'est  nous. 

—  «  Qu'avez-vous  fait  des  trois  louis  que  vous  avez  reçus  ce 
matin  ?  demandait,  au  retour,  la  reine  au  jeune  dauphin  ?  —  Mais, 
maman,  je  les  ai  donnés  aux  bonnes  gens  de  là-bas. —  Vous  aviez 
pourtant  l'intention  d'amasser  de  quoi  vous  acheter  un  beau  sabre 
à  poignée  d'or,  vous  savez?  répondait  la  reine,  en  souriant  de 
bonheur.  —  Oh!  le  sabre  à  poignée  d'or  !  ce  serait  bien  joli  aussi  : 


28 

mais  j'aime  encore  mieux  mes  pauvres.  —  Il  sera  comme  vous, 
votre  fils,  disait  alors  la  reine  au  roi  avec  un  accent  doux  et  pé- 
nétrant :  il  n'amassera  jamais  rien.  —  Comment  voulez-vous 
qu'on  amasse,  quand  on  est  roi?  répliquait  le  roi  Louis  XVI; 
Mon  bon  valet  de  chambre ,  Cléry  ,  me  disait  l'autre  jour  que  je 
n'avais  bientôt  plus  d'habits,  qu'ils  étaient  tout  rûpés;  mais  l'hiver 
est  rude,  le  pauvre  a  faim,  il  a  fallu  commencer  par  lui;  le  roi  de 
France ,  cette  année,  n'a  pas  de  quoi  payer  son  tailleur.  » 

Le  jeune  dauphin  aimait  passionnément  les  fleurs,  mais  plus 
encore  pour  sa  mère  que  pour  lui;  et  sa  plus  douce  récréation 
était  de  cultiver,  à  Trianon,  un  petit  coin  de  terre  qu'on  lui  avait 
abandonné  près  de  la  laiterie  de  marbre  blanc  où  Marie  Antoi- 
nette se  plaisait  à  venir  souvent  préparer  le  lait  de  ses  mains 
pour  l'offrir  ensuite  au  roi.  —  Un  jour,  dit  M.  le  duc  de  Maillé, 
par  le  soleil  le  plus  ardent,  je  vis  monseigneur  le  dauphin  bêcher 
avec  tant  d'action,  à  l'entour  d'un  jasmin  d'Espagne,  que  de 
grosses  goutte»  de  sueur  lui  tombaient  du  front.  Je  voulus  appe- 
ler le  jardinier  pour  épargner  au  prince  un  travail  qui  le  fatiguait 
trop.  —  Non ,  non,  laissez-moi,  reprit  en  souriant  l'aimable  en- 
fant; je  veux  faire  croître  moi-même  ces  fleurs  pour  qu'elles  soient 
plus  agréables  à  maman  qui  les  aime  tant. 

Et  en  effet  l'aimable  enfant  ne  manquait  jamais  de  descendre, 
chaque  jour  de  grand  matin  à  son  jardin,  pour  y  cuei'lir  les 
fleurs  les  plus  belles  et  en  composer  un  bouquet  qu'il  allait  dé- 
poser près  du  lit  de  sa  mère,  avant  même  qu'elle  fût  éveillée. 
«  Voilà  des  fleurs!  le  dauphin  n'est  pas  loin,  disait  alors  la  reine 
en  ouvrant  les  yeux  et  avec  intention;  allons,  allons!  où  est-il? 
Qu'il  vienne  recevoir  le  merci  de  maman!  »  Le  dauphin,  sitôt 
après  être  venu,  à  pas  de  loup,  apporter  ses  fleurs,  était  reparti 
de  même  pour  se  blottir  dans  un  coin  de  l'appartement  de  peur 
de  troubler  le  sommeil  de  la  reine  ;  au  premier  mot  de  sa  mère , 
il  accourait  lui  tendre  son  front;  la  reine  en  écartait  les  belles 
boucles  de  cheveux  blonds,  pour  y  déposer  un  baiser;  car  un  bai- 
ser, c'était,  chaque  matin,  le  merci  de  maman. 

Hélas  !  ce  joli  jardin  qui  faisait  tout  son  bonheur,  le  pauvre  en- 
fant, il  allait  bientôt  lui  dire  adieu.  L'insurrection  s'agitait  aux 


29 

portes  de  Versailles;  elle  finit  par  oser  s'introduire  dans  le  palais 
et  jusque  dans  la  chambre  du  roi  et  de  la  reine.  On  força  la  fa- 
mille royale  à  venir  habiter  les  Tuileries,  pour  le  pouvoir  insulter 
de  plus  près.  Le  dauphin,  qui  n'avait  encore  que  six  à  sept  ans, 
demanda,  dit-on,  à  aller  voir  son  petit  jardin  de  Trianon  avant 
de  partir.  On  lui  répondit,  pour  le  consoler,  qu'il  le  reverrait 
bientôt.  «  3Iais,  pendant  que  je  ne  serai  pas  là,  personne  n'ar- 
rosera mes  fleurs,  elles  mourront,  reprit-il,  avec  un  soupir;  elles 
mourront,  et  je  n'en  retrouverai  plus  pour  maman-reine,  quand 
nous  reviendrons.  —  Quand  nous  reviendrons  !...  »  fit  alors  la 
reine ,  en  cachant  une  larme. 

II. 

Ni  le  roi,  ni  la  reine,  ni  le  dauphin  ne  revinrent  à  Trianon. 
Toutefois,  l'enfant  royal  eut  encore  un  petit  jardin,  à  l'extrémité 
d'une  des  terrasses  des  Tuileries.  Il  y  avait  des  gardes  nationaux 
qui  gardaient  le  palais,  et  sous  la  surveillance  desquels  le  dau- 
phin pouvait  venir  encore  cultiver  ses  roses.  L'enfant  coupait  des 
bouquets  et  les  leur  donnait,  en  disant  :  «  Tenez ,  c'est  pour  que 
vous  aimiez  bien  papa  et  maman.  Papa  vous  aime  tant  !  Il  aime 
tant  le  peuple  !  Ah  !  si  vous  saviez  ! ..  » 

Un  jour,  le  dauphin  dit  à  sa  mère  :  «  Est-ce  que  nous  ne  re- 
tournerons pas  bientôt  à  Versailles?  l'hiver  approche,  et  nos  pau- 
vres nous  attendent.  —  Dieu  aussi  nous  attend  !  »  Telle  fut  la 
réponse  de  l'illustre  reine.  Cependant ,  pour  consoler  ce  pauvre 
enfant,  elle  lui  permit  de  l'accompagner  dans  les  visites  bienfai- 
santes qu'elle  faisait,  chaque  semaine,  aux  hospices  delà  capitale. 
Le  dauphin  allait  souvent  à  l'hospice  des  Enfants  Trouvés;  et,  là, 
suivi  de  deux  valets  de  pied,  portant  des  bourses  pleines,  il  faisait 
de  chambre  en  chambre  un  don  pour  chaque  enfant.  «  Pauvres 
petits  !  comme  ils  sont  malheureux  !  disait-il  tout  bas  en  se  re- 
tournant vers  la  reine;  ils  ne  sont  pas  comme  moi:  ils  n'ont  pas 
de  mère  !  Oh  !  quel  bonheur  d'avoir  une  mère!  » 

Une  mère!  lui-même,  l'infortuné  n'allait  bientôt  plus  en  avoir. 
On  avait  donné  d'abord  Paris  entier  pour  prison  à  la  famille 
royale;  peu  de  temps  après,  on  ne  lui  permit  plus  de  sortir  des 


30 

Tuileries;  puis  enfin  on  lui  donna  pour  horrible  cachot  la  prison 
du  Temple;  c'était  le  11  août  1792.  Le  dauphin  était  encore 
beaucoup  trop  jeune  pour  pouvoir  apprécier  toute  l'étendue  de 
son  infortune,  d'autant  qu'on  cherchait  à  la  lui  dissimuler.  Sa 
sœur,  au  contraire,  plus  en  âge  de  comprendre,  pleurait  sans 
cesse,  et  le  jeune  dauphin  passait  des  heures  entières  à  essayer 
de  la  consoler.  «  Oh!  va,  va,  disait-il,  le  bon  Dieu  nous  tirera 
bientôt  de  cette  vilaine  maison,  et  nous  retournerons  voir  nos 
pauvres  de  Trianon.  »  Alors  Marie-Thérèse  pleurait  plus  fort,  et 
le  roi  et  la  reine ,  et  la  vertueuse  Madame  Elisabeth  mêlaient 
bientôt  leurs  larmes  à  ces  larmes.  Des  membres  de  ce  qu'on  ap- 
pelait alors  la  commune  de  Paris  entraient,  à  chaque  instant,  dans 
le  lugubre  appartement  de  la  famille  royale  ;  le  dauphin  remar- 
quait bien  que  leur  présence  excitait  toujours  une  grande  émo- 
tion dans  le  cœur  de  ses  parents;  or,  il  arriva  qu'une  fois  il  en 
prit  un  à  part  et  lui  demanda  pourquoi  il  faisait  toujours  pleurer 
sa  maman.  Cet  homme  lui  répondit,  d'une  manière  ironique: 
«  Que  ni  la  reine  ni  le  roi  ne  pleureraient  plus  longtemps.  »  Le 
dauphin,  incapable  de  saisir  l'effroyable  sens  de  cette  réponse, 
courut  tout  de  suite  vers  le  roi  et  la  reine,  et  s'écria:  «Vous 
voyez  bien  qu'ils  ne  sont  pas  si  méchants  !  En  voici  un  qui  vient 
de  me  dire  que  vous  ne  pleureriez  pas  longtemps.  » 

III. 

Exécrable  ironie  !  Le  roi  fut  conduit  à  l'échafaud  ;  il  y  monta 
avec  la  sérénité  d'une  conscience  céleste  et  le  courage  d'un  martyr. 
Au  moment  solennel  où  Louis  XVI  venait  de  faire  ses  déchirants 
adieux  à  sa  famille,  où  il  pressait,  pour  la  dernière  fois,  sa  femme, 
sa  sœur,  et  ses  deux  enfants  dans  ses  bras,  le  dauphin  s'était 
senti  saisi  d'un  effroi  soudain.  «Il  n'y  avait  plus  de  doute  pos- 
sible, même  pour  lui  ;  le  voile  s'était  levé  tout  sanglant  devant  ses 
yeux;  alors  passant  à  un  désespoir  affreux,  il  s'était  écrié  :  «  Oh  ! 
je  vous  en  prie,  je  vous  en  prie,  tuez-moi!  mais  ne  tuez  pas  mon 
père  !  »  Et  il  était  tombé  à  genoux,  la  face  contre  terre.  Quand  on 
le  releva,  il  n'avait  plus  revu  son  père  ;  le  roi  était  allé  où  j'ai  dit. 


31 

Au  pauvre  enfant  royal  il  restait  encore  sa  mère.  On  ne  la  lui 
laissa  pas  longtemps,  et  sa  tin  fut  non  moins  sublime  njj  moins 
touchante  que  celle  de  son  auguste  époux.  Enfin,  sa  tante,  celle 
qu'il  appelait  du  doux  nom  de  maman  Elisabeth,  devint  encore  à 
son  tour  la  proie  des  bourreaux. 

Mais,  avant  d'avoir  même  accompli  ces  deux  derniers  meurtres 
infâmes,  les  barbares  avaient  arraché  le  (ils  à  sa  mère,  et,  par  un 
raffinement  de  cruauté,  lui  avaient  donné  à  croire  qu'il  était  mort; 
dès  ce  jour,  ils  étaient  en  effet  morts  l'un  pour  l'autre.  On  sépara 
même  le  dauphin  de  sa  tendre  sœur,  qui  du  moins  aurait  pu 
prendre  encore  soin  de  son  enfance.  Un  ignoble  savetier,  du  nom 
de  Simon,  fut  imposé  pour  gardien,  pour  geôlier  au  royal  enfant, 
avec  ordre  de  l'abrutir  et  de  troubler  sa  jeune  raison  ;  mais  l'in- 
fâme avait  beau  accabler  de  mauvais  traitements  et  de  coups  l'en- 
fant que  de  loin  les  puissances  de  l'Europe  saluaient  du  nom  de 
Louis  XYII,  le  forcer  à  boire  des  liqueurs  fortes,  l'enfant  rejetait 
ces  liqueurs  avec  dégoût;  et  si  son  petit  corps  se  pliait  sous  la  main 
brutale  qui  le  martyrisait,  son  cœur  du  moins  résistait  avec  une 
admirable  énergie  :  il  se  souvenait  des  leçons  de  sa  mère.  Un  jour, 
l'enfant  fut  surpris  à  genoux,  les  mains  jointes.  —  Que  fais-tu  là? 
lui  cria  son  hideux  geôlier.  —  Pardonnez-moi,  répondit  le  dau- 
phin ,  je  prie  le  bon  Dieu  pour  papa  et  maman.  » 

Furieux  d'entendre  le  nom  de  la  Divinité  sortir  de  cette  bouche 
pure  et  naïve,  et  de  sentir,  à  ce  nom  redoutable,  naître  en  lui  re- 
mords et  terreurs,  le  scélérat  jeta,  dit-on,  l'enfant  d'un  coup  de 
poing  sur  le  carreau;  le  front  du  petit  roi-martyr  fut  entr' ouvert 
par  le  choc,  et  son  sang  se  mêlant  à  ses  pleurs  inonda  son  visage. 
Il  fallut  bit^n  alors  appeler  un  médecin,  ne  fût-ce  que  pour  la 
forme.  En  trouvant,  dans  cet  étranger,  un  homme  qui  ne  lui  parlait 
pas  d'une  manière  aussi  brutale  que  les  autres,  le  jeune  roi,  tout 
ému,  lui  présenta  une  poire  qu'il  avait  mise  à  part  de  son  misé- 
rable repas,  et  lui  dit  :  «  Je  ne  puis  vous  offrir  que  ce  fruit  pour 
vous  prouver  ma  reconnaissance ,  acceptez-le  ;  je  vous  en  prie; 
vous  me  ferez  tant  de  plaisir  !  » 

Simon  avait  d'affreuses  manières  de  témoigner  à  son  prison- 
nier ce  qu'il  appelait  son  contentement.  Un  jour,  il  lui  apporta 


32 

une  petite  guillotine  en  tous  points  semblable  à  celle  qui  avait 
servi  au  martyre  de  l'auguste  famille  du  pauvre  enfant.  A  ce  hi- 
deux aspect,  Louis  recula  d'horreur,  et  la  repoussant  du  pied, 
s'écria  :  «  Non,  non ,  vous  aurez  beau  faire,  je  n'y  toucherai  pas  ! 

—  Tu  y  toucheras!  vociféra  le  geôlier  avec  rage;  j'y  ai  bien 
touché ,  moi  !  tu  y  toucheras!  » 

Et  l'enfant  reculait,  reculait  toujours  et  se  serrait  contre  le 
mur.  Simon  prit  l'instrument  du  supplice,  et  saisissant  le  petit 
roi  par  les  cheveux,  il  le  contraignit  à  toucher  de  ses  lèvres  in 
nocentes  cette  épouvantable  image. 

Le  croirait-on  ?  ce  monstre  ne  fut  pas  trouvé  encore  assez  fé- 
roce au  gré  de  ceux  qui  asservissaient  alors  lu  France  ;  ils  avaient 
immolé  au  grand  jour,  père,  mère,  parents,  amis,  mais  ils  recu- 
laient devant  le  meurtre  juridique  d'un  enfant  qu'on  ne  pouvait 
pas  même  interroger;  et  puis,  comment  traîner  ce  pauvre  petit 
être  à  l'échafaud  !  Il  aurait  fallu  que  quelqu'un  le  prît  dans  ses  bras 
pour  le  placer  sous  le  couteau  fatal  ;  qui  sait  alors  si  un  sentiment 
général  d'horreur  et  d'indignation  n'eût  pas  sauvé  l'héritier  des 
rois  ;  et  les  barbares  ne  l'entendaient  pas  ainsi. 

Un  misérable,  du  nom  de  Chabot,  n'avait-il  pas  dit  publique- 
ment que  la  mort  de  Louis  XVII  devait  être  l'affaire  d'un  marchand 
de  drogues  et  de  poisons?  Or,  Simon,  contenu  quelque  peu  par  sa 
femme,  moins  cruelle  que  lui ,  n'avait  point  osé  empoisonner  la 
nourriture  de  son  prisonnier.  Il  n'y  eut  plus  une  heure  de  som- 
meil pour  le  pauvre  martyr,  à  dater  du  jour  où  on  remplaça  Simon. 
Tout  aussitôt  que  ses  paupières  affaissées  se  fermaient,  un  gardien 
le  tirait  brutalement  par  le  bras,  et  lui  criait  :  «  Capet,  est-ce  que 
tu  dors  ?  »  On  espérait,  à  chaque  fois,  qu'il  n'allait  plus  répondre 
et  qu'il  était  mort.  Le  20  juin  1795,  il  ne  répondit  plus  en  effet 
à  l'affreux  appel. 

L'enfant  martyr  était  au  ciel,  ange  au  milieu  des  anges  !  ! 


33 
L'INVENTION  DE   LA   SAINTE  CROIX. 


Après  la  mort  de  Jésus- Christ,  sa  croix  fut  abandonnée  sur  le 
Calvaire.  Des  hommes  puissants,  nommés  les  Romains,  se  rendi- 
rent maîtres  du  pays,  massacrèrent  une  foule  de  Juifs,  brûlèrent 
le  temple  de  Jérusalem  et  ruinèrent  tellement  la  ville  qu'on  la- 
boura la  place  où  s'élevaient  les  murailles  et  les  fortifications. 
Voilà,  mes  chers  enfants,  comment  s'accomplit  la  redoutable  pro- 
phétie de  Notre  Seigneur  contre  ce  peuple  qui,  abreuvant  son  Dieu 
d'outrages,  ''avait  lâchement  crucifié. 

Les  Romains  étaient  idolâtres;  ils  adoraient  des  statues  d'or 
ou  d'argent  fabriquées  de  leurs  propres  mains,  et  comme  ils  ne 
croyaient  pas  en  Jesus-Chnst,  ils  bâtirent  un  temple  à  leurs  faux 
dieux,  au  lieu  même  où  le  Sauveur  du  monde  venait  de  rendre  le 
dernier  soupir. 

Cependant,  trois  siècles  après,  il  y  eut  à  Rome  un  empereur 
appelé  Constantin,  qui  se  convertit  au  christianisme.  L'impéra- 
trice Hélène,  sa  mère,  femme  d'une  grande  religion  et  d'une 
grande  piété,  fut  émue  de  douleur  quand  elle  vit  la  montagne  du 
Golgotha  profanée  par  les  idoles.  Elle  donna  donc  aussitôt  l'ordre 
de  les  détruire  ;  puis,  ayant  fait  creuser  la  terre  en  sa  présence,  elle 
découvrit,  outre  la  croiv  du  Rédempteur,  les  deux  croix  où  avaient 
été  attachés  les  voleurs,  compagnons  de  son  supplice.  Elles  étaient 
toutes  parfaitement  semblables,  et  il  eût  été  impossible  de  recon- 
naître celle  de  Jésus-Christ,  sans  un  miracle  que  je  vais  vous  ra- 
conter. 

Il  y  avait,  aux  environs,  une  dame  qui  se  mourait  d  une  longue 
et  cruelle  maladie.  On  transporta  chez  elle  les  trois  croix  ;  on  les 
lui  fit  toucher  successivement,  et  à  la  troisième  il  s'opéra  dans  la 
malade  un  changement  subit;  des  larmes  coulèrent  de  ses  yeux , 
et,  se  prosternant  à  genoux,  elle  remercia  Diou  de  ce  qu'il  ve- 
nait de  faire  pour  elle,  car  elle  était  parfaitement  rétablie. 

Alors  on  ne  douta  plus  que  cette  croix  ne  fût  la  véritable.  Trans- 
»•  ô 


34 

portée  de  reconnaissance  et  de  joie,  la  pieuse  Hélène  fit  bâtir  une 
église  magnifique  sur  la  montagne  du  Calvaire.  Elle  y  déposa  le 
bois  sacré  de  notre  Rédemption,  et  plus  tard  elle  en  envoya  une 
partie  à  Constantinople  et  à  Rome,  où  fut  élevée  tout  exprès  une 
seconde  église  qui  porta  le  nom  de  Suinie-Croix  de  Jérusalem. 

La  religion  chrétienne  commençait,  dès  ce  moment,  ses  triom- 
phes. L'empereur,  pénétré  de  vénération  pour  la  croix,  avait  déjà 
défendu  dans  l'étendue  de  son  empire  qu'on  la  fit  servir  comme 
autrefois  au  supplie  des  criminels;  et  l'Eglise  voulut  à  son  tour 
consacrer  cet  heureux  événement  en  établissant  la  fête  de  l'Inven- 
tion de  la  sainte  croix ,  c'est-à-dire,  de  sa  découverte.  Telle  est, 
mes  chers  enfants,  l'origine  de  la  fête  que  nous  célébrons  aujour- 
d'hui. 


EDOUARD   Ier,   ROI    D'ANGLETERRE. 

TREIZIÈME    SIÈCLE.) 

Mes  enfants,  lorsque  vouslisez  l'histoire,  vous  en  faites  un  de- 
voir plus  ou  moins  pénible;  vous  saisissez  ce  que  le  trait  du  mo- 
ment offre  d'intérêt  comme  drame,  vous  bâillez  aux  réflexions... 
et,  vous  retenez  avec  peine  les  jalons  historiques  que  votre  maître 
vous  a  demandés. 

Il  est  une  autre  manière  de  lire  l'histoire,  et  celle-là,  une  fois 
que  vous  l'aurez  comprise  et  essayée,  lui  donnera  un  charme 
tout  particulier.  Vous  serez  étonnés  de  découvrir  dans  une  page 
plus  d'intérêt  que  vous  n'en  trouviez  naguère  à  tout  un  règne. 

Cette  manière  est  simple ,  lorsqu'on  sait  la  saisir ,  et  riche  de 
résultats  pour  l'esprit,  lorsqu'on  sait  l'appliquer. 

L'histoire  ,  c'est  le  monde,  c'est  la  vie  humaine  ,  c'est  toute  la 
science.  L'histoire  peut  suffire  à  la  pensée,  à  l'intelligence,  à  l'é- 
ducation. Elle  n'est  pas  seulement  scientifique;  elle  forme  le  ju- 
gement, fortifie  la  foi  religieuse,  et  occupe  toutes  les  facultés  de 
l'esprit. 


35 

Pour  cela,  il  faut  la  touiller,  comparer  ses  différentes  époques, 
établir  des  parallèles  entre  les  divers  souverains  des  différentes 
nations ,  suivre  le  développement  de  l'intelligence  qui  se  mani- 
feste chez  les  masses  par  leur  influence  plus  ou  moins  démontrée^ 
étudier  par  quel  chemin  la  Providence  arrive  à  ses  fins. 

Bientôt  vous  comprendrez  comment  chaque  science  décou- 
verte,  selon  les  progrès  des  époques,  a  été  nécessaire;  l'emploi 
qu'on  en  a  fait,  la  portée  de  lumière  qu'elle  a  jetée,  l'aide  qu'elle 
a  donnée  au  monde.  Vous  suivrez  peu  à  peu  les  desseins  de  la 
Providence;  vous  les  toucherez  au  doigt,  et,  les  classant  dans  votre 
intelligence,  vous  remonterez  ainsi  les  siècles  avec  intérêt,  plaisir 
et  bonheur;  tenant  pour  ainsi  dire,  comme  Dieu,  tous  les  fils 
qui  font  mouvoir  l'humanité ,  vous  les  mesurerez  entre  eux ,  et 
vous  reconnaîtrez,  par  leurs  progrès  ou  leur  retard,  l'avance  qu'ils 
ont  les  uns  sur  les  autres. 

Ce  n'est  pas  tout,  mes  enfants:  non-seulement  l'histoire  est  une 
science,  mais  elle  est  aussi  un  spectacle  où  le  drame  se  succède  sans 
cesse,  avec  vérité  et  intérêt.  C'est  la  part  de  l'imagination,  celle 
qui  plaît;  elle  repose  l'esprit  en  parlant  aux  sentiments  qu'elle 
occupe. 

Le  drame,  dans  l'histoire,  se  trouve  presque  toujours  à  propos 
pour  résumer  un  progrès,  un  fait  accompli.  Il  est  une  manifesta- 
tion de  la  Providence  qui  le  forme  ,  le  noue ,  et  le  dénoue  selon 
sa  miséricorde  ou  sa  colère.  —  Ici  le  tyran  est  miraculeusement 
puni;  là,  Dieu  soutient  la  cause  sainte,  et  se  sert  quelquefois, 
pour  déjouer  les  projets  des  puissants  de  ce  monde,  des  moyens 
les  plus  simples,  les  plus  ordinaires  et  les  plus  inattendus;  met- 
tant, soit  aux  mains  de  l'enfant,  soit  au  cœur  de  la  femme,  l'in- 
spiration et  le  dévouement  nécessaires  au  résultat  qu'il  se  pro- 
pose. 


I 


11  est  une  histoire,  entre  toutes,  qui  abonde  en  drames  curieux. 
Cette  histoire,  c'est  l'histoire  d'Angleterre  ;  ses  commencements 
sont  semés  de  guerres  intestines ,  d'invasions  des  Barbares ,  de 


36 

dominations  étrangères  qui  ont  permis  aux  événemens  de  se  suc- 
céder avec  une  telle  rapidité,  qu'il  en  ressort  plus  de  grands  ca- 
ractères  que  dans  les  histoires  des  autres  monarchies.  Egbert, 
Alfred,  Canut, Henry,  Richard,  Edouard,  Elfride,  Mathilde,  Ro- 
samonde,  etc.,  offrent  un  intérêt  réel  par  leur  caractère  et  les 
actions  de  leur  vie. 

Edouard,  qui  fut  le  premier  de  ce  nom ,  de  la  race  des  Planta- 
genets,  était  d'une  force  prodigieuse.  Son  activité  infatigable,  sa 
bravoure  téméraire,  tenaient  aux  mœurs  barbares;  sa  finesse,  son 
intelligence,  la  supériorité  de  ses  vues  et  de  sa  conduite  annon- 
çaient une  belle  organisation  ,  et  la  générosité,  la  délicatesse,  la 
loyauté  de  son  honneur,  le  rattachaient  à  son  siècle  par  la  cheva- 
lerie dont  il  fut  l'un  des  plus  grands  ornements. 

A  l'époque  où  commence  le  trait  de  sa  vie  que  je  vais  vous  ra- 
conter, mes  enfants,  Edouard  n'était  encore  que  prince  ,  fils  aîné 
de  Henri  III,  auquel  il  devait  succéder.  Il  venait  de  rendre  à  son 
père  le  royaume  d'Angleterre,  envahi  par  Leicester.  Ce  premier 
ministre,  beau-frère  du  roi,  à  la  tête  des  nobles  et  des  mécontents» 
était  parvenu  à  se  faire  un  parti  considérable.  Cachant  l'ambition 
dont  il  était  dévoré,  sous  le  masque  de  l'intérêt  public,  il  avait  su 
s'emparer  habilement  de  l'administration  du  royaume,  et  combat- 
tant contre  son  roi,  il  l'avait  fait  prisonnier. 

L'adresse,  l'intrépidité,  la  valeur  d'1  douard,  délivrèrent  Henri, 
après  une  bataille  meurtrière  qui  dura  depuis  une  heure  jusqu'à 
neuf  du  soir. 

Mais,  aussi  bon  (ils  que  brave  chevalier,  il  ne  se  contenta  pas  de 
rendre  la  couronne  à  son  père,  il  rétablit  encore  la  paix  dans  le 
royaume,  en  soumettant  ceux  qui  osaient  résister  à  l'autorité 
royale. 

L'Angleterre  une  fois  pacifiée  par  ses  soins,  Edouard  sentit  se 
réveiller  en  lui  cet  esprit  de  chevalerie,  et  ce  désir  de  gloire  qui 
s'étaient  fait  remarquer  dans  toutes  les  actions  de  sa  vie.  Peut- 
être  aussi,  par  une  délicatesse  extrême,  craignait-il,  en  restant  à 
la  cour  du  roi,  son  père,  d'établir  une  comparaison  pénible  pour 
le  vieux  monarque,  homme  de  vertus  intérieures,  mais  bien  infé- 
rieur en  talents  à  son  fils. 


37 

Les  Croisades,  à  cette  époque  ,  étaient  surtout  l'objet  de  l'am- 
bition de  tous  les  guerriers.  Ce  célèbre  champ  de  bataille,  tou- 
jours ouvert ,  était  le  rendez-vous  où  se  rassemblaient  en  foule 
les  braves,  les  chrétiens  et  les  plus  valeureux  d'entre  les  princes. 

Edouard  alla  y  chercher  un  nouveau  genre  de  gloire.  Il  s'em- 
barqua pour  la  Terre-Sainte,  suivi  d'une  armée  considérable,  et 
se  rendit  au  camp  du  roi  de  France,  devant  Tunis. 

Mais  Louis  IX  venait  de  mourir;  Dieu  l'avait  appelé  à  lui,  peut- 
être  en  même  temps  qu'il  avait  inspiré  à  Edouard  la  pensée  d'al- 
ler en  Palestine. 


IL 


Vous  avez  lu,  dans  votre  histoire  de  France,  la  mort  touchante 
de  Louis  IX;  vous  avez  vu  ce  saint  roi  à  ses  derniers  moments, 
tenant  la  croix  divine  à  laquelle  il  demandait  le  courage  et  la  ré- 
signation dont  il  avait  besoin.  Sa  position  était  affreuse;  outre  les 
souffrances  d'une  longue  maladie,  il  laissait  son  armée,  décimée 
par  le  climat  et  la  fatigue,  sans  chef,  sur  un  sol  étranger  ravagé 
par  la  peste  dont  lui-même  était  atteint.  Le  tombeau  du  Christ 
allait  retomber  aux  mains  des  infidèles,  être  encore  souillé  de  nou- 
veaux sacrilèges;  il  fallait  abandonner  l'œuvre  sainte  qui  lui  avait 
fait  traverser  les  mers;  éloigné  de  sa  famille,  de  son  royaume,  il 
allait  périr  sans  avoir  vu  triompher  la  cause  pour  laquelle  il  avait 
fait  de  si  grands  sacrifices.  Tant  de  calamités  devaient  ébranler  le 
courage  de  l'homme  et  du  monarque  :  mais,  comme  homme  et 
comme  monarque,  il  avait  placé  sa  confiance  en  Dieu,  et  Dieu  ne 
lui  manqua  pas. 

A  peine  venait-il  de  mourir,  qu'on  découvrit  à  l'horizon  de 
nombreux  vaisseaux,  c'était  Edouard  qui  arrivait  à  temps  pour 
servir  de  chef  à  l'armée.  —  Et  quel  meilleur  chef  pouvait-on 
trouver  alors  pour  succéder  au  saint  roi.  qu'un  prince  à  la  fois 
guerrier  fameux,  noble  fils,  tendre  époux  et  grand  capitaine. 

Tendre  époux  ?  —  Oui ,  mes  enfans,  Edouard  avait  aussi  cette 
qualité.  Sa  femme,  Eléonore  de  Castille,  l'aimait  comme  on  aime 
l'homme  dont  on  est  fière  et  heureuse,  avec  un  dévouement  sans 


38 
homes.  Lorsqu'elle  apprit  son  dessein  d'aller  en  Orient,  elle  se 
jeta  à  ses  pieds,  le  supplia  de  lui  permettre  de  le  suivre,  consen- 
tant à  risquer  seule  ce  voyage,  et  à  se  séparer  de  ses  lils  qu'elle 
aimait  avec  amour,  offrant  pour  plus  grande  sûreté  de  les  laisser 
en  Angleterre  sous  la  protection  de  leur  grand  père,  le  roi  Henri  111. 
Edouard,  touché  de  sa  tendresse,  consentit  à  sa  demande  ;  et  cette 
princesse  ne  quitta  point  son  époux,  pendant  toute  la  durée  de  ce 
périlleux  voyage. 

En  déharquant  à  Tunis,  Edouard  trouva  l'armée  française  dé- 
moralisée par  la  perle  de  son  chef,  appauvrie  par  des  maladies, 
par  des  combats  malheureux.  Aflligé  de  ce  spectacle,  il  ne  s'en 
laissa  point  abattre  :  son  courage  ranimait  celui  des  croisés;  il  pro- 
fita de  la  confiance  que  son  arrivée  semblait  leur  inspirer,  pour  les 
mener  à  l'ennemi.  Les  Sarrasins  venaient  d'assiéger  la  ville  d'A- 
cre, il  vole  à  son  secours ,  les  atteint,  les  défait ,  et  remporte  suc- 
cessivement plusieurs  victoires  qui  jettent  aussitôt  la  consterna- 
tion parmi  les  infidèles.Etonnés  de  la  valeur  d'Edouard,  désespérant 
de  le  vaincre,  ceux  ci  formèrent  le  projet  de  se  défaire  de  lui  par 
l'assassinat;  car  rien  ne  répugne  au  méchant  :  il  a  mille  moyens 
d'arriver  à  ses  fins  coupables.  Lorsqu'il  est  assez  fort,  il  attaque 
de  front,  sans  pitié  ni  miséricorde;  s'il  se  sent  le  plus  faible,  au 
lieu  de  céder  ou  de  rentrer  dans  la  bonne  voie  ,  il  se  détourne, 
prend  une  autre  route,  se  cache  dans  l'ombre,  attend  son  ennemi, 
le  surprend  et  le  désarme  en  employant  contre  lui  la  ruse,  le  fer. 
ou  le  poison. 


111. 


Il  y  avait ,  en  Palestine,  une  espèce  de  tribu  dont  le  chef  habitait 
une  montagne  presque  inaccessible.  Ce  chef,  connu  des  siens,  sous 
le  nom  du  Vieux  de  la  Montagne,  avait  persuadé  à  ses  sujets  qu'il 
était  le  confident  du  prophète,  et  l'unique  dépositaire  de  ses  lois; 
que  le  seul  moyen  de  gagner  le  ciel  était  d'obéir  aveuglément  à 
ses  ordres.  11  leur  offrait,  à  certains  jours,  toutes  les  délices  de  ce 
monde  dont  il  les  enivrait,  les  leur  montrant  comme  un  avant- 
goùt  des  bonheurs  célestes  qu'il  leur  promettait.  Ce  prince,  ou 


Vieux  tic  ht  Montagne,  exerçait  en  un  mot  un  pouvoir  absolu  sur 
ses  sujets. 

Ces  fanatiques,  entièrement  dévoués  à  leur  chef,  avaient  juré 
aux  chrétiens  une  haine  implacable.  Peu  accessibles  à  la  crainte  , 
ils  bravaient  tout  pour  exterminer  ceux  qu'ils  appelaient  leurs 
ennemis. 

Ce  fut  un  de  ces  dangereux  enthousiastes  qui  forma  le  projet 
d'assassiner  Edouard.  Sous  différents  prétextes,  il  parvint  jusqu'à 
lui,  s'en  fit  distinguer,  endormit  sa  défiance  par  mille  apparences 
de  dévouement  ;  et,  comme  il  parlait  plusieurs  langues,  chose  rare 
à  cette  époque,  il  acquit  auprès  du  prince  un  libre  accès. 

Un  jour,  Éléonore,  vaguement  inquiète,  avait  i  îutilement  es- 
sayé de  retenir  son  époux  près  d'elle;  elle  cherchait  à  le  distraire 
par  les  chants  et  la  gaîté  de  ses  femmes  ;  mais  Edouard,  absorbé  par 
l'extrême  chaleur  du  climat,  si  différent  de  celui  d'Angleterre,  la 
quitta  pour  se  livrer  au  repos.  L'infidèle,  saisissant  ce  moment, 
pénètre  furtivement  dans  la  chambre  du  prince;  il  s'élance  sur 
lui,  pour  le  frapper  de  son  poignard.  Edouard,  réveillé  depuis 
quelques  instants,  suivait  des  yeux  l'étranger,  dont  il  avait  deviné 
l'intention,  et,  le  saisissant  pour  détourner  le  coup,  il  le  terrasse, 
lui  arrache  l'arme  fatale  et  la  lui  plonge  dans  le  sein. 

Malheureusement  ce  poignard  était  empoisonné  !  Dans  le  com- 
bat ,  Edouard  avait  été  blessé  au  bras  ;  et  la  blessure ,  quoique  lé- 
gère, était  mortelle. 

Les  gens  du  prince  accoururent  au  bruit  et  lui  prodiguèrent 
les  plus  prompts  secours  ;  tout  devint  inutile  !  Des  symptômes 
alarmants  ne  tardèrent  point  à  se  déclarer;  l'armée  allait  encore 
une  fois  perdre  son  chef!  la  consternation  était  générale.  Edouard 
lui-môme  ne  douta  nullement  du  danger  qu'il  courait,  mais,  fidèle 
jusqu'au  bout  à  son  noble  caractère,  il  donna  les  ordres  qu'il  crut 
les  meilleurs  pour  sauver  son  armée  après  sa  mort.  Il  fit  son  tes- 
tament, et,  satisfait  en  quelque  sorte  de  quitter  la  vie  pour  une 
cause  sainte,  qui  lui  assurait  la  félicité  éternelle,  il  se  disposa  à 
mourir  avec  fermeté  et  courage. 

Il  devint  impossible  de  cacher  plus  longtemps  à  Eléonore  l'état 
de  son  époux.  Lorsqu'elle  vit  Edouard  mourant ,  sa  douleur  fut 


40 

horrible;  mais  placée  quelle  était  au-dessus  des  femmes  ordinai- 
res, et  puisant  dans  son  amour  des  forces  supérieures,  elle  se  fit 
expliquer  les  détails  du  crime;  et,  se  sentant  tout  à  coup  prise 
d'une  grande  résolution,  elle  fit  découvrir  la  plaie  du  prince;  au 
risque  de  se  perdre  elle-même,  elle  se  jeta  dessus,  avant  qu'on 
pût  s'y  opposer,  et  la  suça  de  manière  à  en  extraire  le  poison, 
qu'elle  rejeta  heureusement  presque  aussitôt. 

Les  médecins  répondirent  alors  de  la  vie  d'Edouard;  des  soins 
lui  furent  prodigués  par  les  hommes  de  l'art  les  plus  célèbres  de 
l'époque;  il  fut  sauvé,  et  ce  bonheur  inattendu  fut  regardé  comme 
un  miracle  par  son  armée ,  à  laquelle  il  donna  un  nouveau  cou- 
rage. 

Mais  Edouard  ne  mit  pas  ce  courage  à  l'épreuve;  il  profita  de 
la  terreur  que  sa  guérison  avait  inspirée  aux  infidèles  pour  obte- 
nir les  conditions  de  la  paix  que  désirait  l'Europe. 

Éléonore,  heureuse  et  fière  d'avoir  conservé  la  vie  à  son  époux, 
lui  devint  de  jour  en  jour  plus  chère. 

Dieu  avait  mis  l'amour  au  cœur  de  cette  noble  femme,  non- 
seulement  pour  qu'il  charmât  sa  vie  et  fît  le  bonheur  d'Edouard, 
mais  il  le  destinait  à  faire  le  salut  de  son  peuple.  Par  lui,  les  pauvres 
Croisés,  éloignés  de  leur  famille  ,  pourraient  un  jour  la  revoir  ; 
son  dévouement  leur  sauvait  la  vie;  en  conservant  leur  chef,  il 
leur  assurait  à  eux  aussi  les  jouissances  de  la  famille  qu'ils  avaient 
sacrifiées  dans  leur  noble  ambition  religieuse.  Sans  le  dévoue- 
ment d'Éléonore,  abandonnés  sur  une  terre  étrangère,  dans  un 
climat  dévorant,  entourés  d'ennemis  cruels  et  vindicatifs,  sé- 
parés de  leurs  foyers  par  les  mers,  ils  seraient  morts  misérable- 
ment loin  de  tous  secours,  dépouillés  de  la  gloire  qui  pouvait 
seule  les  soutenir. 

La  Providence  se  sert  de  mille  moyens  pour  arriver  à  ses  fins. 
Le  dévouement  d'Éléonore  fut  trop  grand,  par  ses  résultats,  pour 
ne  pas  être  divin  dans  son  inspiration.  Ainsi  Dieu  jette  en  nos 
âmes  des  inspirations  qui ,  comme  les  grains  que  la  terre  ren- 
ferme ,  doivent  mûrir  et  fructifier  selon  les  temps  et  les  besoins 
de  la  société. 


41 
HISTOIRE  DE  TOBIE  ET  DE  SON  FILS 

Tobie  était  un  homme  juste  et  vertueux  qui  vivait  dans  la 
crainte  de  Dieu,  employait  son  temps  à  soigner  les  malades,  et  sa 
fortune  à  faire  l'aumône  :  aussi  les  pauvres  connaissaient  tous  sa 
maison,  et  le  chérissaient  comme  un  père,  car  sa  porte  leur  était 
toujours  ouverte,  et  personne  ne  sortait  de  chez  lui  sans  être 
soulagé.  Cependant,  Dieu  voulant  un  jour  mettre  son  courage  à 
l'épreuve ,  lui  envoya  une  grande  infirmité  :  To!  ie  devint  aveugle  ; 
et  quoiqu'il  souffrît  ce  malheur  avec  beaucoup  de  résignation, 
cela  le  rendit  néanmoins  si  triste,  si  triste,  qu'il  crut  que  sa  der- 
nière heure  approchait. 

11  appela  donc  le  jeune  Tobie  son  fils  unique,  et  lui  parla  en 
ces  termes  :  «  Mon  fils,  je  vais  bientôt  mourir,  et  tu  resteras  seul 
pour  consoler  ta  pauvre  mère;  prends-en  bien  soin,  et  ne  l'aban- 
donne jamais.  Sois  honnête  homme,  oh!  mon  enfant,  n'écoute 
point  les  mauvais  conseils  des  méchants  et  aime  Dieu  de  tout  ton 
cœur,  car  il  te  protégera,  et  c'est  le  seul  moyen  d'être  heureux. 
Il  faut  que  tu  saches  encore  que  j'ai  prêté,  il  y  a  longtemps,  une 
somme  d'argent  à  Gabelus  :  c'est  un  de  nos  amis  qui  demeure 
très-loin  d'ici,  au  pays  des  Mèdes.  Je  te  prie  d'aller  lui  rede- 
mander cette  somme,  et  puisque  tu  ne  sais  pas  le  chemin ,  tâche 
de  trouver  un  guide  pour  t'y  conduire.  » 

Le  jeune  Tobie  ne  ressemblait  point  à  ces  enfants  qui  n'obéis- 
sent qu'à  regret  et  avec  humeur.  Le  moindre  désir  de  ses  parents 
lui  semblait  un  ordre  qu'il  exécutait  promptement ,  persuadé 
qu'ils  ne  voulaient  rien  autre  chose  que  son  bonheur.  Les  pères 
le  donnaient  pour  modèle. à  leurs  fils ,  et  l'on  disait  autour  de  lui , 
quand  il  passait  :  Cet  enfant-là  sera  bien  certainement  la  conso- 
lation de  sa  famille. 

Tobie  sortit  donc  afin  d'obéir  à  son  père,  et  il  se  demandait  où 
il  pourrait  trouver  un  compagnon  de  voyage,  lorsqu'il  vit  venir 
un  beau  jeune  homme  dont  la  ligure  douce  et  charmante  lui 
I.  6 


42 

parut  de  bon  augure.  Ils  lièrent  ensemble  conversation  et  la  con- 
naissance fut  bientôt  faite.  Ce  jeune  homme  se  nommait  Azarias; 
sa  famille  était  illustre,  et  il  savait  parfaitement  le  chemin  de  la 
Médie,  car  il  avait  demeuré  quelque  temps  chez  Gabelus.  Tobie 
lui  demanda  s'il  voulait  lui  servir  de  guide  ?  Volontiers,  répondit 
Azarias;  si  votre  père  y  consent,  nous  pouvons  partir  tout  de 
suite  et  vous  n'avez  qu'à  faire  vos  préparatifs. 

Alors  ils  entrèrent  dans  la  maison.  Le  vieux  Tobie,  qui  con- 
naissait parfaitement  la  famille  d'Azarias,  lui  conlia  sans  peine  son 
cher  enfant;  mais  quand  il  fallut  se  séparer,  on  répandit  bien  des 
larmes.  La  pauvre  mère,  qui  n'avait  au  inonde  d'autre  joie  et 
d'autres  consolations,  ne  pouvait  se  résoudre  à  quitter  son  lils. 
Le  vieil  aveugle  pleurait  aussi  en  le  bénissant.  Enfin,  Azarias 
ayant  promis  de  le  ramener  sain  et  sauf,  les  bons  parents  em- 
brassèrent une  dernière  fois  le  jeune  Tobie,  et  il  prit  avec  son 
nouvel  ami  la  route  de  la  Médie. 
Le  chien  de  la  maison  les  suivit. 

A  quelque  temps  de  là,  Tobie  se  trouvant  très-fatigué,  s'ap- 
procha d'un  grand  fleuve  dont  l'eau  claire  et  limpide  lui  donna 
l'envie  de  se  baigner  ;  et  il  se  disposait  à  y  descendre,  quand  il 
aperçut  un  poisson  monstrueux,  qui  ouvrant  une  gueule  énorme, 
semblait  prêt  à  le  dévorer.  —  Au  secours!  au  secours!  s'écria- 
t-il:  je  suis  perdu. 

Azarias  accourant  aussitôt,  lui  dit:  «  N'ayez  pas  peur;  saisissez 
le  monstre,  et  tirez-le  sur  le  rivage.  » —  Un  autre  que  Tobie  se 
fût  enfui  bien  vite  ;  et  c'est  peut-être,  mes  chers  enfants,  ce  que 
vous  eussiez  fait  vous-mêmes;  mais  il  fut  docile  à  la  voix  de  son 
compagnon,  il  attaqua  le  monstre,  et  le  jeta  tout  palpitant  sur  le 
sable.  «  Maintenant,  dit  Azarias,  ouvrez-lui  le  ventre;  arrachez- 
lui  le  cœur,  le  fiel  et  le  foie  ;  car  ce  sont  des  remèdes  précieux  qui 
vous  serviront  un  jour.  Nous  salerons  ensuite  le  reste  de  ce  pois- 
son, pour  le  conserver  plus  aisément;  sa  chair  est  fort  délicate,  et 
nous  servira  de  nourriture  jusqu'à  la  fin  de  notre  voyage.  » 

Cependant,  ils  arrivèrent  sans  autre  accident  chez  Raguel,  cou- 
sin de  Tobie,  qui  reconnut  son  jeune  parent,  le  reçut  bien,  et  lui 
accorda  même  en  mariage  sa  fille  unique  qui  était  de  la  plus  grande 


43 

beauté.  Les  noces  furent  magnifiques,  et  durèrent  plusieurs  se- 
maines. Raguel  désirait  beaucoup  que  son  gendre  demeurât  avec 
lui;  et  Tobie  n'eût  pas  demandé  mieux,  s'il  n'eût  pensé  à  ses  pa- 
rents qui  comptaient  les  jours  depuis  son  départ,  et  devaient  déjà 
s'inquiéter  de  son  absence.  Le  bon  Azarias  fut  donc  seul  chercher 
l'argent  de  Gabelus,  qui  demeurait  un  peu  plus  loin,  et  quand  il 
fut  revenu,  il  fallut  se  remettre  en  route.  Sara  dit  adieu  à  son  père 
et  à  sa  mère,  et  elle  suivit  son  mari  dans  le  pays  de  sa  famille,  em- 
menant avec  elle  des  serviteurs  et  de  nombreux  troupeaux. 

Cependant,  Anne,  la  mère  du  jeune  Tobie,  voyant  que  son  fils 
n'arrivait  pas,  ne  pouvait  se  consoler,  tant  elle  était  inquiète.  Tout 
les  jours,  elle  allait  s'asseoir  sur  une  montagne  élevée  d'où  elle 
regardait  au  loin  dans  la  route  si  elle  ne  l'apercevait  point.  Elle 
était  venue  bien  des  fois  inutilement,  lorsqu'un  soir  elle  le  recon- 
nut, qui  s'avançait  seul  avec  Azarias;  car  il  avait  pris  les  devants 
pour  arriver  plus  tôt.  La  pauvre  mère  se  mit  à  pleurer  de  joie  ;  elle 
se  hâta  de  descendre,  et  fut  annoncer  cette  bonne  nouvelle  à  son 
mari.  Aussitôt,  l'aveugle  prenant  son  bâton,  voulait  aller  à  la  ren- 
contre de  son  fils;  mais  il  se  heurtait  partout  et  ne  pouvait  avan- 
cer. Il  entendit  bientôt  aboyer  le  chien  qui  arrivait  en  courant,  et 
remuait  la  queue  de  joie  en  reconnaissant  ses  vieux  maîtres;  enfin 
son  fils  lui-même  se  précipita  dans  ses  bras  et  resta  longtemps  sur 
son  cœur.  Quand  la  première  émotion  fut  passée,  Azarias  dit  au 
jeune  Tobie:  «  Prenez  le  fiel  du  poisson  que  vous  avez  tué,  et 
frottez  en  les  yeux  de  votre  père.  » 

Le  vieillard,  qui  se  croyait  aveugle  pour  toujours,  se  laissa  faire 
par  complaisance;  mais  ô  miracle!  la  vue  lui  revint  tout  à  coup, 
et  il  s'écria:  «  Mon  fils!  je  te  revois,  mon  cher  enfant!  » 

A  ces  mots,  le  jeune  Tobie  embrassa  de  nouveau  son  père,  et 
ils  tombèrent  à  genoux  afin  de  rendre  grâce  au  ciel  ;  ils  étaient  en- 
core prosternés  quand  Azarias  leur  dit:  «  Je  ne  suis  point  un 
homme,  et  je  ne  m'appelle  point  Azarias.  Je  suis  l'ange  Raphaël, 
et  c'est  le  Seigneur  qui  m'a  envoyé  vers  vous,  pour  vous  récom- 
penser de  vos  vertus.»  Après  avoir  prononcé  ces  paroles,  il  devint 
aussi  brillant  que  le  soleil,  leur  dit  adieu  en  souriant,  et  disparut. 
Saisis  de  frayeur,  ceux-ci  n'osaient  se  relever,  et  ils  restèrent 


44 

trois  heures  l;i  face  contre  terre;  car  ils  nu  savaient  comment  re- 
mercier Dieu,  d'un  tel  bonheur. 

Le  vieillard  vécut  encore  longtemps,  et  son  fils,  modèle  de 
toutes  les  vertus,  devint  le  plus  heureux  des  hommes,  parce  qu'il 
avait  été  le  meilleur  des  fils. 

Aies  chers  enfants,  vous  avez  tous  aussi  un  bon  ange  qui  vous 
accompagne;  mais  ce  bon  ange  ne  vous  quittera  jamais.  C'est  un 
ami  invisible  que  la  Providence  vous  a  donné.  Il  vous  engai>e  tout 
bas  à  être  sages  et  vertueux,  et  quand  vous  avez  commis  quelques 
fautes ,  il  vous  réprimande  encore  tout  bas.  Soyez  dociles  à  sa 
voix,  comme  Tobie  le  fut  à  celle  d'Azarias,  et  vous  serez  un  jour 
bien  heureux  comme  lui. 


ROBERT  SORBON, 

FONDATEUR  DE  LA  SORBONNE. 

I. 

Jlùicu  au  latin. 

—  «  En  vérité,  mon  père,  disait  un  enfant  de  douze  ans,  a  un 
vénérable  vieillard,  assis  à  l'entrée  d'un  ermitage  situé  sur  le 
versant  d'une  colline  dominant  le  petit  village  de  Sorbon,  près  de 
Reims; — en  vérité!  votre  latin  m'ennuie,  et  j'aimerais  mieux 
aller  jouer. 

— Je  n'en  doute  pas,  mon  enfant,  répondit  l'ermite.  Eh  bien! 
va  jouer,  d'autant  mieux  que  cela  m'ennuie  beaucoup  aussi,  moi, 
de  t'enseigner  le  latin,  et  que  je  préfère  prier  Dieu  dans  mon  bré- 
viaire ou  admirer  la  belle  nature.  » 

L'enfant  regarda  l'ermite  avec  un  étonnement  très-naïf. 

—  «  Puisque  cela  vous  ennuie  de  me  donner  des  leçons, 
pourquoi  le  faites  vous  donc,  mon  père?  reprit-il. 

—  Ah!  pourquoi?...  parce  que  c'est  pour  ton  bien,  et  que  no- 
tre Seigneur  Jésus-Christ  a  dit  :  «  Fais  le  bien,  advienne  que 
pourra.  » 


■holu'rt  imrlum 


■ 


I.ilh.  de  Cjluer. 


in  travaillant  tu  peux  devenu-  Clerc  .... 


Pans,  LOUIS  JANKT,  Kdiicur  du  DIMANHtK  des  Enfante. 


45 

—  Ah!  vous  croyez  me  faire  du  l>ien!  répliqua  l'enfant,  après 
un  moment  de  réflexion.  Et  quel  bien,  s'il  vous  plaît,  mon  père? 

—  Celui  de  te  tirer  de  la  position  misérable  où  tu  te  trouves 
ainsi  que  ta  famille,  Robert,  répondit  le  moine  avec  douceur.... 
En  travaillant,  en  étudiant,  tu  peux  devenir  clerc,  puis  séculier, 
puis  entrer  dans  un  Ordre  qui  te  fasse  vivre  d'une  manière  hono- 
rable et  te  permette  de  venir  en  aide  à  tes  pauvres  parents...  Mais 
va  jouer,  va;  je  veux  te  faire  du  bien,  mais  non  pas  malgré  toi  ; 
va  donc  jouer...  Robert...  » 

Robert  ne  bougeait  pas.  Toutefois,  son  bel  œil  noir  suivait, 
dans  la  plaine,  un  groupe  d'enfants  courant  après  des  papillons. 

—  «  Dans  le  fait,  mon  père,  reprit-il  en  se  soulevant  à  demi, 
et  les  yeux  toujours  tournés  vers  la  plaine  ,  je  comprends  la  cha- 
rité chrétienne  comme  vous  l'entendez:  elle  vous  force  à  vous 
ennuyer,  pour  obliger  votre  prochain;  je  suis  votre  prochain.  Mais 
moi...  c'est  différent,  aucune  charité  chrétienne  ne  m'oblige  à 
m'ennuyer  pour  m'obliger  moi-même;  je  ne  suis  pas  mon  pro- 
chain, moi!.,  donc,  je  vais  jouer... 

—  Tu  as  raison,  mon  enfant;  mais  ne  viens  plus  désormais  me 
trouver  pour  t' enseigner  à  lire,  puisque  cela  nous  ennuie  tous 
deux:  moi,  d'enseigner;  toi,  d'apprendre. 

—  C'est  ça,  dit  Robert,  essayant  de  deviner,  dans  l'air  grave 
du  père,  s'il  pensait  réellement  ce  qu'il  disait,  ou  si  c'était  seu- 
lement une  ironie.  «  Et  vous  ne  m'en  voudrez  pas  le  moins  du 
monde  ? 

—  Et  pourquoi  donc?  demanda  l'ermite. 

—  Et  vous  ne  vous  plaindrez  pas  à  mon  père  ? 

—  Ce  sera  tant  pis  pour  toi ,  et  voilà  tout. 

.  —  Vous  ne  m'appellerez  pas  paresseux,  ignorant?... 
— Ne  crains  rien  ;  je  ne  m'intéresserai  plus  assez  à  toi  pour  te 
gronder. 

—  Ah  !  c'est  une  preuve  d'intérêt  que  de  gronder  les  gens,  in- 
terrompit Robert  avec  une  malicieuse  ironie.  Eh  bien!  merci: 
je  préfère  autant  qu'on  ne  s'intéresse  pas  si  fort  à  moi. 

—  Tu  seras  servi  à  souhait  !  répondit  le  père,  ouvrant  froide- 
ment son  bréviaire.  Seulement  rappelle-toi  bien  ceci  :  c'est  qu'à 


46 

dater  de  ce  jour,  tu  ne  seras  pour  moi  ni  plus  ni  moins  que  les 
autres  enfants  du  village.  Je  te  soignerai,  si  tu  es  malade;  si  tu 
tombes  dans  un  précipice  ,  je  t'en  tirerai  au  péril  de  mes  jours... 
mais  voilà  tout...  pauvre  enfant!  Je  t'avais  choisi  entre  tous  les 
enfants  de  ce  hameau,  parce  qu'il  m'avait  semblé  lire  dans  tes 
yeux  les  signes  d'une  intelligence  précoce,  et  puis  je  t'avais  vu 
naître;  c'était  le  jour  de  ma  fête,  la  Saint-Denis,  le  2  octo- 
bre 1201  ;  il  y  a  de  cela  douze  ans  ;  tu  étais  mourant;  on  pensait 
que  tu  ne  vivrais  pas,  et  je  t'ondoyais  une  heure  après  ta  venue 
en  ce  monde  :  c'est  moi  aussi  qui  avais  marie  ta  mère  Jacqueline 
avec  Robert,  ton  brave  et  honnête  homme  de  père...,  et  c'était  un 
beau  jour  que  celui  de  leur  mariage,  celui  précisément  où  Elisa- 
beth de  Hénault,  femme  de  Philippe-Auguste,  mit  au  monde  no- 
tre jeune  prince  Louis  VIII...  Enfin...  enfin...  ajouta  le  saint 
homme  en  soupirant...  que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite  !...  tu  ne 
m'écoutes  pas,  je  t'ennuie...  c'est  pourtant  dommage...  va  jouer, 
va...  Robert,  fils  de  vilain,  reste  vilain...  tu  pouvais  cependant 
prétendre  à  quelque  chose  de  mieux  ! 

—  Est-ce  que  vous  m'en  voulez...  mon  père?  répéta  Robert  en 
s'éloignant toujours  de  quelques  pas,  mais  en  hésitant. 

—  Pas  le  moins  du  inonde...  cela  m'afllige,  voilà  tout... 

—  Et...  vous...  ne...  me  ferez  pas  de  mal.  .  pas  vrai?  ajoula  en- 
core Robert,  ne  pouvant  se  décider  à  s'éloigner... 

—  Je  n'en  ai  jamais  fait  à  personne,  mon  fils... 

—  Ainsi,  c'est  dit,  plus  de  latin,  plus  de  bréviaire,  plus  d'heu- 
res entières  à  passer  assis ,  les  coudes  sur  les  genoux ,  la  tête  dans 
les  mains,  les  yeux  sur  de  petits  points  noirs. 

—  Seulement,  réfléchis  bien  avant  de  me  quitter,  reprit  l'her- 
mite,  car  je  suis  vieux,  cassé;  je  ne  puis  donner  de  l'instruction 
ici  qu'à  un  seul  de  vous;  je  ne  peux  avoir  qu'un  élève;  toi  parti, 
demain  j'en  choisirai  un  autre... 

— Je  vous  le  permets  de  grand  cœur!  dit  Robert  en  faisant 
une  série  de  cabrioles,  depuis  l'habitation  du  père  Denis,  l'er- 
mite de  la  contrée ,  le  père  et  le  consolateur  de  tous  les  habitants, 
jusqu'au  bas  de  la  plaine  où  il  se  mêla  aux  jeux  de  ses  cama- 
rades. 


47 
11. 

Seine  il  mort. 

Cependant,  malgré  lui,  les  regards  de  l'enfant  se  portaient 
encore  sur  l'orme  touffu  qui  abritait  le  modeste  ermitage  au 
pied  duquel  on  apercevait,  malgré  la  distance,  le  front  gris  du 
saint  homme,  et  ses  cheveux  blancs  que  soulevait  le  vent;  puis 
bientôt  Robert  regarda  un  peu  moins  souvent  le  vieil  arbre,  sous 
lequel  il  s'était  assis  tant  de  fois;  puis  les  cheveux  blancs  du  saint 
homme  n'attirèrent  plus  son  attention,  son  oreille  cessa  d  être 
impressionnée  par  les  dernières  paroles  douces  mais  sévères  de 
l'ermite;  les  cris  bruyants  de  ses  camarades  l'arrachèrent  à  sa 
distraction,  leurs  ébats  excitèrent  les  siens;  et,  une  demi-heure 
après,  il  était  le  plus  fou,  le  plus  extravagant  de  toute  la  hande 
joyeuse. 

La  nuit  seule  le  fit  songer  à  retourner  au  logis.  Il  y  revenait  en 
courant,  le  front  tout  trempé  de  sueur,  les  lèvres  encore  sou- 
riantes ,  lorsque  le  spectacle  que  présentaient  les  abords  de  la 
chaumière  le  glacèrent  d  effroi;  il  n'osait  plus  approcher... 

11  y  avait,  à  l'entour,  des  voisins,  des  voisines;  et  tout  ce  monde 
consterné  se  parlait  bas,  presque  à  l'oreille;  le  chien  lui-même, 
Ralph,  gros  chien  de  berger,  au  lieu  d'accourir  en  sautant  au  de- 
vant de  son  jeune  maître,  ne  vint  à  lui  que  lentement,  les  oreilles 
basses,  la  queue  entre  les  jambes. 

—  «  Qu'est-ce  donc,  Ralph,  qu'as-tu?  dit  l'enfant  au  chien. 

—  Qu'y  a-t-il  donc,  mère  Michel?  demanda-t-il  presque  aus- 
sitôt à  la  première  femme  devant  laquelle  il  passa  ;  vous  me  faites 
tous  peur  avec  vos  visages  longs  d  une  aune. 

—  Entre  et  tu  verras,  se  contenta  de  répliquer  la  mère  Mi- 
chel. » 

L'enfant  se  précipita,  le  cœur  serré,  dans  la  cabane.  Un  cri  de 
douleur  et  d'angoisse  annonça  son  arrivée  à  sa  famille. 

L'habitation  du  père  se  composait  d'une  seule  pièce  servant  à 
la  fois  de  bûcher ,  de  chambre  à  coucher  et  de  cuisine.  A  droite, 
on  voyait,  en  un  coin,  du  bois  mort  en  tas  et  des  instruments  de 


48 

bûcheron;  à  gauche,  en  l'autre  coin,  do  la  paille  sur  laquelle 
figuraient  de  mauvaises  couvertures.  C'est  là  que  couchaient 
pêle-mêle  le  père,  la  mère,  trois  enfants  et  deui  chiens;  au-des- 
sus, les  poules  perchaient  sur  lin  bâton;  au  milieu  de  la  pièce, 
était  un  grand  four  près  duquel  un  bahut  à  pétrir  le  pain  et  le 
serrer,  quand  il  était  cuit;  deux  escabeaux  en  bois  grossier,  un 
coffre,  une  table  complétaient  l'ameublement  de  cette  seule  et 
unique  pièce. 

Ce  qui  avait  arraché  un  cri  à  Robert,  lorsqu'il  entra,  c'était  la 
vue  de  son  père,  étendu,  pâle,  et  le  front  couvert  de  sang,  sur  la 
couverture  qui  lui  servait  de  lit.  Près  de  lui  Jacqueline  pleurait, 
se  tordait  les  bras,  tandis  que  les  deux  petites  filles,  l'une  âgée  de 
dix  ans,  l'autre  de  huit,  avec  une  présence  d'esprit  admirable, 
aidaient  le  saint  ermite  à  soigner  leur  père;  l'aînée  préparait 
de  vieux  linges  en  bandes  pour  faire  des  compresses;  1  autre  pré- 
sentait un  bassin,  plein  d'eau,  pour  laver  le  sang  qui  coulait  des 
blessures. 

Au  cri  de  Robert,  le  blessé  ouvrit  les  yeux  et  voulut  parler. 

—  «  Chut,  dit  le  père  Denis  au  bûcheron,  ne  parlez  point;  les 
blessures  qui  saignent  beaucoup,  affaiblissent  le  malade  et  sont 
dangereuses  en  cas  d'émotions  violentes...  Ne  vous  agitez  pas 
ainsi;  et  vous,  mère  Jacqueline,  soyez  donc  plus  raisonnable!... 
En  tombant  du  haut  de  cet  arbre,  votre  mari  pouvait  se  tuer, 
c'est  vrai,  mais  enlin,  il  ne  s'est  pas  tué,  et  c'est  offenser  Dieu 
que  de  ne  pas  reconnaître,  même  en  cet  horrible  accident,  les 
preuves  touchantes  de  sa  miséricorde  ;  quand  il  nous  arrive  un 
malheur,  demandons-nous  aussitôt  s'il  ne  pouvait  nous  arriver 
pis;  cette  sage  réflexion,  sans  nous  consoler  tout  à  fait,  aura  du 
moins  pour  résultat  de  nous  faire  accepter,  avec  patience  et  rési- 
gnation, l'affliction  que  le  Seigneur  nous  envoie. 

—  Que  voulez- vous,  mon  père,  reprit  Jacqueline  en  sanglot- 
tant,  je  ne  suis  pas  une  sainte,  moi!  quand  j'ai  du  chagrin,  il 
faut  que  je  crie  ,  que  je  pleure... 

—  Et  moi,  je  vous  ordonne  de  vous  taire,  répliqua  l'ermite, 
d'une  voix  ferme  et  énergique;»  et  la  bûcheronne  se  tut. 

Alors  le  saint  homme  acheva  son  pansement,  et  ayant  prié  tous 


49 

les  assistants  de  se  retirer,  il  s'assit  sur  un  escabeau,  en  annon- 
çant l'intention  de  passer  la  nuit  près  du  blessé. 

Bientôt  le  silence  le  plus  complet  régna  dans  la  cabane.  Jac- 
queline, lasse  de  pleurer,  s'était  assoupie  ayant  ses  deux  filles 
endormies,  la  tête  appuyée  sur  ses  genoux.  A  la  lueur  d'un  mor- 
ceau de  vieux  linge  brûlant  dans  l'huile ,  i'ermite  lisait  son  bré- 
viaire, et  Robert,  à  qui  personne  n'avait  fait  attention  jusqu'ici , 
pleurait  au  pied  du  lit  de  son  père. 

Vers  le  milieu  de  la  nuit,  Sorbon,  se  soulevant  péniblement, 
promena  ses  regards  autour  de  lui;  ce  mouvement  n'échappa  pas 
à  l'ermite  ;  il  quitta  son  bréviaire. 

—  «  Mon  père,  dit  le  blessé,  je  me  sens  bien  mal;  est-ce  que 
je  vais  mourir? 

—  Mon  fils,  répondit  le  saint  homme,  les  décrets  de  la  Provi- 
dence sont  cachés  aux  yeux  des  mortels  ;  en  tout  état  de  cause , 
je  suis  prêt  à  recevoir  la  confession  de  vos  fautes. 

—  Hélas!  mon  père,  reprit  douloureusement  le  bûcheron,  un 
pauvre  diable  comme  moi ,  qui  passe  sa  vie  à  fendre  du  bois  et  à 
le  porter  sur  ses  épaules,  a  peu  de  temps  à  lui  pour  pécher. 

—  On  pèche  aussi  bien  en  pensée  qu'en  action,  mon  fds ,  ré- 
pliqua l'ermite. 

—  En  pensée!  mon  père;  je  n'en  ai  qu'une  :  celle  de  voir  mon 
fds  devenir  un  jour  autre  chose  qu'un  malheureux  bûcheron.  J'ai 
de  l'orgueil,  de  l'ambition,  non  pour  moi,  mais  pour  cet  enfant; 
si  c'est  un  péché,  je  m'en  accuse...  Etes-vous  content  de  lui ,  père 
Denis?  avance-t-il  dans  ses  études?» 

L'ermite  allait  répondre  et,  sans  aucun  doute,  dire  toute  la  vé- 
rité, lorsqu'il  se  sentit  soudain  tirer  par  sa  robe  ;  il  vit  près  de  lui 
Robert  qui,  les  mains  jointes  et  le  regard  suppliant,  lui  faisait 
signe  de  ne  pas  parler. 

—  «Vous  ne  répondez  pas,  bon  ermite,  reprit  le  vieux  Sorbon; 
ainsi  donc  je  mourrai  sans  consolation  aucune...  Je  mourrai  en 
pensant  à  la  vie  de  misère  que  je  lègue  à  cet  enfant...  Mon  Dieu  ! 
ajouta  t-il  en  se  redressant  sur  son  lit  et  joignant  ses  deux  mains 
à  la  hauteur  de  son  front;  mon  Dieu  !  vous  savez  si  je  vous  ai  im- 
portuné pour  moi  ;  je  sujs  né  pauvre ,  j'ai  vécu  pauvre,  je  mourrai 

i.  7 


50 

pauvre...  mais,  dans  ma  misère,  un  espoir  me  restait...  mon  fils 
se  serait  instruit,  élevé,  et  peut-être  qu'un  jour,  le  jour  de  ma 
mort ,  que  je  ne  croyais  pas  si  proche  ,  il  m'aurait,  sous  l'habit 
vénérable  de  prêtre,  ouvert  les  portes  de  l'éternité...  Voilà  quel 
lut  le  rêve  de  toute  ma  vie ,  mon  père  !  voilà  ce  qui,  depuis  douze 
ans,  me  fuit  trouver  l'existence  moins  triste,  ce  qui  me  fait  sou- 
haiter de  vivre!...  Concevez-vous  ce  bonheur,  bon  ermite?...  un 
père  qui  s'endort  dans  le  sein  de  Dieu,  bercé  par  la  voix  de  son 
enfant!...  Vous  ne  l'avez  pas  voulu,  mon  Dieu;  que  votre  saint 
nom  soit  béni,  soit  sanctifié  jusqu'à  la  fin  des  siècles!  Amen. 

—  Amen!  répéta  doucement  la  voix  enfantine  de  Robert. 

—  Tu  es  là,  Robert?  demanda  le  blessé. 

D'un  bond,  Robert  avait  passé  au  chevet  du  lit,  et,  pour  uni- 
que réponse,  avait  saisi  la  main  de  son  père. 

—  Tu  es  là,  cher  enfant?  reprit  le  bûcheron...  parle-moi ,  fais- 
moi  entendre  ta  voix,  console  au  moins  mes  derniers  instants,  en 
médisant  que  tu  es  docile,  studieux,  que  le  bon  ermite  est  con- 
tent de  toi... 

Et  comme  Robert  se  taisait,  Sorbon  reprit  : 

—  Tu  as  bien  étudié  aujourd  hui,  n'est-ce  pas?  et  demain,  tu 
étudieras  encore  et  tous  les  jours  :  et  l'ermite  qui  te  sert  de  père 
spirituel,  est  content  de  toi;  et  il  consent,  même  après  ma  mort,  à 
te  continuer  ses  soins,  n'est-ce  pas?  » 

Au  lieu  de  répondre,  Robert  tourna  vers  l'ermite  ses  beaux 
yeux  noirs,  mais  si  suppliants,  que  le  saint  homme  qui  allait  par- 
ler, se  tut  aussitôt. 

—  Pas  de  réponse!  reprit  le  moribond  d'une  voix  si  plaintive, 
que  l'enfant  se  précipita,  à  deux  genoux,  sur  la  paille  du  lit  du 
bûcheron. 

—  Je  vous  demande  pardon ,  mes  deux  pères,  dit-il,  se  tour- 
nant alternativement  vers  le  bûcheron  et  vers  l'ermite. 

—  Pardon  !  répéta  Sorbon ,  avec  étonnement. 

—  Pardon,  oui,  pardon!  oui,  je  suis  un  méchant  enfant, reprit 
Robert;  le  bon  Dieu  ma  puni  ;  je  le  vois  bien  aujourd'hui,  puis- 
que le  jour  où  j'ai  le  plus  affligé  mon  père  et  l'ermite,  l'un  me 
chasse  de  sa  présence,  et  l'autre  va  mourir...  Oh!  mon  Dieu! 


51 

ajouta— t— il  en  sanglotant,  mon  Dieu!  je  me  repcns,  pardonnez- 
moi,  mon  Dieu  !  écoutez  moi,  rendez  la  vie  et  la  santé  à  mon  père! 
et,  quoique  le  latin  ne  m'amuse  guère,  et  la  lecture  pas  du  tout, 
je  fais  le  vœu,  si  le  bon  ermite  ne  veut  plus  m' instruire,  d'aller 
à  pied  et  en  mendiant  jusqu'à  Paris,  d'étudier  jour  et  nuit,  de 
n'avoir  ni  repos,  ni  relâche  que  je  ne  sois  devenu  docteur...  et 
alors,  oh!  mon  Dieu...  faites  vivre  mon  père  jusqu'à  ce  que 
ses  vœux  soient  accomplis! 

—  Oh  !  non  !  tu  n'iras  pas  à  pied  à  Paris,  cher  enfant,  du  moins 
tant  que  je  vivrai,  interrompit  l'ermite  attendri  de  cette  explosion 
de  piété  filiale  chez  Robert;  je  t'enseignerai  ce  que  je  sais  d'a- 
bord ;  puis  après,  nous  verrons;  Dieu  que  tu  pries  si  bien,  aura 
pitié  de  toi.  » 

Le  vieux  bûcheron  versait  des  larmes  d'attendrissement  et  de 
joie;  et  l'ermite,  le  voyant  plus  calme,  alla  achever  la  nuit  chez 
lui. 

La  joie  fait  tant  de  bien,  mes  enfants,  surtout  quand  elle  vient 
du  cœur,  et  qu'elle  porte  au  cœur!  Le  lendemain donc,etcomme 
si  Dieu  eût  exaucé  le  vœu  touchant  de  l'enfance,  le  vieux  Sorbon 
fut  en  état  de  se  Jever  ;  et,  à  l'aube  du  jour,  quand  le  père  Denis 
ouvrit  la  porte  de  son  ermitage  pour  saluer  l'aurore,  il  trouva 
Robert  agenouillé  sur  la  pierre  du  seuil. 

—  «  Remercions  Dieu  d'abord,  nous  étudierons  ensuite ,  dit 
l'ermite,  en  passant  sa  main  vénérable  dans  les  beaux  cheveux 
bruns  de  l'enfant. 

—  Ainsi,  vous  m'avez  pardonné,  mon  père?  dit  Robert. 

—  Tu  t'étais  repenti,  »  répondit  l'ermite. 

L'homme  propose  et  Dieu  dispose,  comme  on  dit,  mes  enfants; 
le  bûcheron  revint  à  la  vie,  mais  le  vieil  ermite  mourut;  et  Ro- 
bert, fidèle  à  son  serment,  partit  à  pied  pour  Paris. 

En  ces  temps-là,  les  collèges  n'étaient  pas  institués  comme 
de  nos  jours.  La  pauvreté  des  écoliers  était  telle,  qu'obligés  de 
mendier  pour  vivre,  il  leur  restait  peu  d'heures  pour  l'étude; 
puis  les  mauvais  écoliers  se  trouvaient  en  plus  grand  nombre  que 
les  bons.  Jouer,  se  battre,  mendier,  devenait  le  passe-temps  obligi 
de  cette  jeunesse  turbulente.  Robert  Sorbon  eut  donc  toutes  les 


peines  du  monde  à  s'instruire;  il  lui  fallut  surmonter  les  plus 
grands  obstacles  pour  en  venir  à  ses  fins.  Mais  ce  que  peuvent  une 
loi  vive,  une  volonté  ferme,  il  l'accomplit.  Il  venait  d'être  nommé 
chapelain  et  confesseur  de  saint  Louis,  lorsque  son  père  se  sen- 
tant mourir,  le  fit  appeler.  Robert  lui  rendit  les  derniers  devoirs; 
puis,  comblé  des  faveurs  du  roi  qui  l'avait  en  grande  estime,  l'ad- 
mettait à  sa  table,  et  se  plaisait  à  ses  entretiens,  il  put  soulager 
la  misère  de  sa  mère  et  établir  ses  deux  sœurs. 

En  1251 ,  Robert  Sorbon  obtint  un  canonicat  à  Cambrai;  ce 
fut  alors  que,  se  rappelant  les  obstacles  qu'il  avait  eu  à  vaincre 
dans  ses  études,  il  résolut  d'en  aplanir  la  voie  pour  les  autres 
pauvres  écoliers;  il  fonda  donc  une  société  d' ecclésiastiques  sécu- 
liers, qui  vivant  en  commun,  et  ayant  les  choses  nécessaires  à  la 
vie ,  ne  fussent  plus  occupés  que  de  l'étude  et  enseignassent  gratui- 
tement. 

Saint  Louis,  voulant  participer  à  cette  œuvre  utile,  acheta  pour 
Robert  trois  maisons  :  l'une  située  rue  Coupe-Gueule,  devant  le 
-palais  des  Thermes,  les  deux  autres,  rue  des  Deux-Portes  et  rue 
des  Maçons.  Le  revenu  de  ces  maisons  fut  affecté  à  l'entretien  des 
pauvres  écoliers,  à  qui  le  roi  donna  en  outre,  soit  un  sou,  deux 
sols,  soit  dix-huit  deniers,  par  semaine,  pour  les  aider  à  vivre.  Le 
nombre  des  pauvres  écoliers,  admis  dans  ce  collège  au  temps  de 
saint  Louis,  s'élevait  à  cent;  le  collège  s'appela  d'abord  Panne 
maison  ,  puis  plus  tard  Sorhonne,  du  nom  de  son  fondateur. 

Sorbon  en  fut  en  même  temps  nommé  directeur;  toutefois,  ce 
ne  fut  qu'après  dix-huit  ans  d'expérience  dans  l'administration  de 
cette  maison  qu'il  en  rédigea  les  statuts,  lesquels  n'ont  jamais  été 
ni  réformés ,  ni  changés.  En  1271 ,  Robert  acheta ,  près  de  la  Sor- 
honne, une  maison  où  il  fonda  le  collège  de  Calvi,  appelé  aussi 
la  petite  Sorbonne.  On  s'y  occupait  des  études  élémentaires  ;  mais 
ce  dernier  établissement  fut  supprimé,  en  1636,  par  le  cardinal 
de  Richelieu,  qui  fit  bâtir  une  église  à  sa  place. 

Robert  Sorbon  devint,  en  1258,  chanoine  de  Paris;  sa  répu- 
tation s'étendait  si  loin,  que  des  princes  le  prenaient,  dit-on,  pour 
arbitre  des  différends  qui  s'élevaient  entre  eux.  Il  mourut  le 
15  août  1274. 


jFr  fviri   jJrpiu 


■:    N 


53 
HISTOIRES  MERVEILLEUSES 

DU 

ROI   PÉPIN  ET  DE  SON   FILS  CHARLEMAGNE. 


(PREMIÈRE   HISTOIRE.) 

LE   ROI   PÉPIN. 
I. 

H  cm  il  advint  que  Pépin  ,  le  lire'' ,  fui  juge  digne  du  trône. 

Depuis  qu'on  avait  compté  l'an  673  de  la  nativité  de  l'en- 
fant Jésus,  et  que  le  roi  Thierry  ,  premier  du  nom,  était  monté 
sur  le  trône ,  le  royaume  de  France  avait  été  gouverné  par  des 
seigneurs  appelés  maires  du  palais  :  car,  depuis  Thierry  Ier,  les 
successeurs  de  Mérovée  et  du  premier  roi  chrétien,  le  grand 
Clovis,  étaient  si  fort  dégénérés  qu'ils  passaient  leur  vie  en  désœu- 
vrement et  paresse  ;  bref,  de  la  souveraineté ,  ils  n'avaient  con  - 
serve  que  le  nom.  Or,  ce  n'est  point  ainsi  que  Dieu  entend  la 
mission  des  rois  sur  la  terre  ;  il  leur  a  donné  la  puissance  afin 
qu'ils  l'exercent  pour  le  bonheur  des  peuples  et  la  gloire  de  son 
nom. 

Parmi  ces  maires  du  palais,  il  y  en  eut  un  ,  Pépin-le  Gros,  ou 
de  Héristel,  qui  gouverna  glorieusement  le  royaume  de  France 
sous  les  rois  Clovis  III,  Childebert  II,  fils  de  Thierry  Ier,  et  Da- 
gobert  II.  Pépin  de  Héristel  laissa  un  fils  plus  grand  encore 
que  lui,  lequel  gouverna  aussi  d'abord  comme  maire  du  palais, 
sous  Clotaire  IV,  Chilpéric  II  et  Thierry  IL  II  s'appelait  Charles; 
et  comme  c'était  un  illustre  et  puissant  serviteur  de  Dieu,  et 
qu'il  faisait  triompher  sa  cause  en  frappant  ferme  et  fort,  comme 
avec  un  marteau,  sur  les  Sarrazins  infidèles,  qui  étaient  venus 
attaquer  la  France  jusque  dans  la  Touraine ,  on  lui  donna  le 
surnom  de  Martel. 


54 

Thierry  II  étant  mort,  vers  l'année  737,  Charles  Martel  ne 
plaça  plus  de  rois  sur  le  trône;  il  ne  s'empara  pas  non  plus  de  la 
couronne,  mais  il  se  contenta  de  gouverner  sous  le  titre  de  duc 
des  Français  ,  et  de  préparer  les  voies  à  son  lils  :  car  les  temps 
que  le  Seigneur  avait  marqués  pour  que  les  descendants  de  Pé- 
pin de  Héristel  reçussent  ses  oints,  n'étaient  pas  encore  venus.  Le 
trône  de  France  demeura  donc  vacant  pendant  cinq  années.  Le 
Seigneur,  qui  réservait  ses  plus  signalées  faveurs  au  lils  de  son 
digne  serviteur  Charles  Martel,  donna  une  place  au  père  au  mi- 
lieu des  tombeaux  des  rois;  Charles  Martel  fut  enterré  à  Saint- 
Denis. 

Or,  les  temps  marqués  par  le  Seigneur  approchaient.  Pépin, 
le  second  du  nom,  parmi  les  maires  du  palais,  et  le  premier  et  le 
seul  de  ce  nom,  parmi  les  rois  de  France ,  avait  eu  une  enfance 
remplie  de  beaux  traits  de  courage  et  de  vertu.  Comme  il  était 
petit,  on  l'avait,  par  moquerie,  surnommé  le  Bref,  et  il  est  encore 
appelé  Pépin-le-Bref;  mais  il  prouva  bientôt  que.  s'il  était  petit  de 
taille ,  il  était  grand  de  cœur.  Le  pape ,  qui  résidait  à  Rome,  et 
avait  profonde  douleur  de  voir  à  la  tête  du  beau  royaume  de 
France  des  rois  indignes  de  ce  titre,  s'inspira  de  Dieu;  et,  la  deux 
cent  soixante-dixième  année  après  l'avènement  du  grand  Clovis, 
il  appela  les  oints  du  Seigneur  sur  un  successeur  capable  de  sou- 
tenir la  gloire  du  premier  trône  de  la  chrétienté.  Boniface ,  qui 
était  un  évoque  de  beaucoup  de  renom,  h  Mayence,  sur  les  bords 
du  Rhin,  ayant  reçu  mission  du  pape,  vint  à  Soissons,  et  il  oignit 
d'huiles  bénites  le  front  de  Pépin ,  en  le  proclamant  roi  de  France 
au  nom  du  Père ,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit,  afin  que  cette  pa- 
role de  Dieu  :  Ne  touchez  pus  à  mes  oints,  lût  un  bouclier  pour  sa 
personne  et  celle  de  ses  descendants. 

Et  comme  les  seigneurs  de  France  s'étonnaient  que  Dieu  eût 
choisi  un  homme  si  petit  de  taille  pour  en  faire  leur  souverain,  et 
qu'ils  en  souriaient  entre  eux  dédaigneusement,  Pépin  mit  en 
leur  présence  deux  taureaux  furieux  qui  luttaient  ensemble,  et  il 
dit  aux  seigneurs  :  «  Maintenant ,  qui  de  vous  ira  les  séparer  ? 
Celui  qui  les  séparera,  ne  sera-t-il  pas,  selon  votre  jugement,  le 
seul  digne  d'être  votre  souverain  ?  » 


55 

Personne  entre  les  seigneurs  n'osa  s'élancer  entre  les  taureaux 
furieux  pour  les  séparer.  Alors  Pépin,  qu  on  avait  surnommé  le 
Bref,  s'élança,  et  saisissant  d'une  main  l'un  des  taureaux  par  la 
corne,  il  le  fit  reculer  et  l'arrêta  ,  tandis  que,  de  son  genou,  il  fai- 
sait ployer  sous  lui  le  second  taureau  et  le  perçait  de  son  épée. 
Tous  les  seigneurs  stupéfaits  applaudirent,  et  Pépin  leur  dit: 
«  Vous  à  qui  la  majesté  de  l'esprit  et  du  cœur  ne  suffisent  pas, 
jugez-vous  maintenant  que  je  sois  digne  d'être  votre  roi  ?  » 

«  Oui  !  oui  !  crièrent  ensemble  tous  les  seigneurs  ;  il  est  coura- 
geux et  fort  comme  nos  vieux  rois  chevelus!  Il  est  digne  d'être 
notre  roi  !  » 

II. 

Comment  le  roi  Pépin  fut  trompé  par  son  majordome. 

Pépin  protégea  de  tout  son  pouvoir  la  foi  chrétienne ,  de  sorte 
que  tous  les  princes  chrétiens  vinrent  à  sa  cour  et  se  rangèrent 
sous  sa  bannière.  Il  y  avait,  en  ce  temps-là,  beaucoup  de  païens  en 
Allemagne  ;  le  roi  les  chassa  avec  l'aide  de  son  frère  ,  Carloman. 
Ensuite  il  chargea  Carloman  du  soin  de  gouverner  une  partie  du 
pays  ;  pour  lui,  il  se  fixa  avec  ses  gens  dans  un  château,  sur  la  mon- 
tagne de  Ratisbonne  en  Bavière,  car  il  craignait  que  le  nombre  des 
païens  ne  vînt  a  s'accroître  en  Allemagne,  s'il  demeuraiten  France 
et  ne  les  surveillait  de  près. 

Or,  il  arriva  que  le  roi  de  Carniole  envoya  à  Pépin  une  am- 
bassade pour  lui  offrir  la  main  de  sa  fille,  car  le  roi  Pépin  n'était 
pas  encore  marié,  et  tous  les  princes  de  la  chrétienté  briguaient 
l'honneur  de  son  alliance.  Quand  il  eut  reçu  l'ambassade  du  roi  de 
Carniole,  Pépin  tint  conseil  avec  ses  barons  ;  après  quoi,  il  répon- 
dit aux  ambassadeurs,  en  leur  donnant  son  portrait,  que  leur  sei- 
gneur et  maître  ferait  bien  de  lui  envoyer,  en  échange,  celui  de  sa 
fille,  décidé  qu'il  était  à  ne  prendre  femme  qu'autant  qu'elle  lui 
plairait  par  sa  beauté.  Le  roi  de  Carniole,  fort  content  du  succès 
de  son  ambassade,  montra  le  portrait  de  Pépin  à  sa  fille,  et  la  fit 
aussitôt  peindre  elle-même  par  le  meilleur  peintre  de  son  royaume. 
Puis  il  renvoya  ses  ambassadeurs  au  château  de  la  montagne  de 
Ratisbonne,  où  le  roi  Pépin  les  reçut  à  merveille. 


5G 

Pépin  avait  un  majordome,  qu'on  appelait  le  Chevalier  Uaux,  à 
cause  de  la  couleur  de  ses  cheveux  et  de  sa  barbe  ;  celui-ci  jouis- 
sait d'un  grand  crédita  la  cour.  Pépin  lui  montra  le  portrait  de 
la  princesse  de  Carniole,  et  lui  demanda  ce  qu'il  en  pensait.  Le 
Chevalier  Roux  lui  dit  :  «  Sire,  cette  princesse  me  plaît  beaucoup; 
mais  c'est  à  vous  qu'elle  doit  plaire  ,  à  vous  à  bien  rélléchir  selon 
votre  haute  sagesse.» Le  roi  reprit:  Eli  bien  !  mon  avis  est  que  si  la 
princesse  est  aussi  belle  que  son  portrait,  je  veux  la  prendre  pour 
femme.  »  Le  Chevalier  Roux  répliqua  :  «  Sire,  en  ce  cas,  laissez- 
moi  faire,  et  m'envoyez  près  du  roi  de  Carniole  ;  si  la  princesse 
n'est  pas  telle  qu'on  vous  la  représente,  je  trouverai  bien  moyen 
de  la  faire  rester  chez  son  père.  Ce  conseil  parut  bon  à  Pépin,  et  il 
le  suivit. 

Mais  le  Chevalier  Roux  n'avait  donné  ce  conseil  à  son  maître 
qu'avec  des  intentions  perfides.  Il  possédait  lui-même  une  fille 
que  le  roi  ne  connaissait  pas,  et  dont  la  figure  se  trouvait,  par  un 
singulier  hasard,  avoir  une  étrange  ressemblance  avec  le  portrait 
qu'il  avait  sous  les  yeux  ;  il  forma  donc  l'odieux  projet  d'entraîner 
la  princesse  de  Carniole  dans  un  piège  et  de  s'en  défaire ,  pour  pré- 
senter ensuite  sa  fille  à  Pépin,  comme  sa  véritable  fiancée.  Il  trama 
ce  complot  avec  sa  femme  et  un  aftidé  qui  lui  était  tout  dévoué  ; 
il  fut  convenu  entre  eux  qu'au  premier  avis  qu'il  leur  donnerait, 
ils  viendraient  à  sa  rencontre  avec  sa  fille  en  un  certain  lieu  indi- 
qué ;  puis  il  partit  avec  un  train  magnifique,  digne  en  tout  du  roi 
qu'il  allait  représenter.  Outre  sa  fille,  le  Chevalier  Roux  avait  trois 
fils  ;  il  les  avait  emmenés  avec  quelques-uns  de  ses  propres  gens 
pour  se  composer  une  suite  brillante.  Le  majordome  et  les  siens 
furent  traités  avec  de  grands  honneurs  par  le  roi  et  la  reine  de 
Carniole.  On  donna  de  pompeux  festins  ;  on  dansa,  on  échangea 
des  présents;  il  y  eut  un  brillant  tournoi  de  chevaliers;  enlin  la 
fête  dura  huit  jours,  car  ce  malheureux  père  ne  savait  pas  les  noirs 
desseins  du  majordome  du  roi  Pépin  sur  sa  fille.  Le  moment  du 
départ  étant  venu,  le  souverain  de  Carniole,  pour  rendre  sa  fille 
plus  digne  encore  de  la  haute  alliance  qu'elle  allait  contracter, 
voulut  lui  donner  une  nombreuse  et  superbe  escorte.  Ce  projet 
dérouta  un  moment  les  plans  criminels  du  Chevalier  Roux:  mais 


57 

l'âme  du  méchant  est  féconde  en  noirceur,  et  le  majordome  dit  au 
roi  :  «  Sire,  j'ai  reçu,  de  mon  seigneur  et  maître,  des  instructions 
auxquelles  je  me  dois  conformer;  telle  suite  que  vous  voudrez 
donner  à  la  princesse  pourra  l'accompagner  jusqu'aux  frontières 
de  votre  royaume;  mais,  hors  de  ces  limites  ,  mon  seigneur  et 
maître  a  ordonné  que  sa  future  épouse  n'eût  d'autre  escorte  que 
les  princes  et  seigneurs  de  ses  Etats,  qui  l'attendent  pour  la  rece- 
voir d'une  façon  royale.  — Qu'il  soit  fait  ainsi  que  le  désire  le  roi 
Pépin,  reprit  le  monarque.»  Le  père  et  la  fille  ne  se  séparèrent 
toutefois  qu'avec  beaucoup  de  tristesse  et  de  larmes  ;  enfin  il  fallut 
se  quitter:  le  bon  roi  recommanda  la  princesse  à  la  garde  du  Dieu 
éternel  et  à  la  fidélité  du  Chevalier  Roux  ;  puis  il  ordonna  à  tous 
les  seigneurs  qui  accompagnaient  sa  fille,  de  revenir  sur  leurs  pas 
dès  que  le  majordome  leur  en  donnerait  le  signal. 

Or,  quand  le  traître  chevalier  crut  que  le  moment  était  venu  de 
mettre  son  projet  à  exécution  ,  il  congédia  les  seigneurs  de  la  cour 
de  Carniole,  et  envoya,  par  un  message,  prévenir  le  roi  Pépin 
qu'il  était  en  route  avec  sa  fiancée  ;  quant  à  lui,  il  ne  poursuivit 
plus  son  voyage  qu'à  petites  journées,  sous  le  prétexte  de  ne  pas 
fatiguer  la  princesse.  Une  fois  arrivé  à  la  Vallée  des  Moulins,  vé- 
ritable désert  à  la  droite  d'Augsbourg  ,  sur  la  route  de  France  ,  il 
trouva  là  sa  fille  avec  sa  femme  et  son  méchant  affidé.  C'est  alors 
qu'il  se  passa  une  scène  bien  triste  et  bien  cruelle  ;  on  arracha  les 
robes  et  les  bijoux  de  la  princesse  de  Carniole  ,  et  on  en  revêtit  la 
fille  du  Chevalier  Roux.  On  étouffa  les  cris  de  l'infortunée  prin- 
cesse, et  on  l'abandonna  à  la  férocité  de  deux  des  gens  du  cheva- 
lier, qui,  moyennant  forte  récompense  ,  promirent  de  la  mettre  à 
mort.  Le  Chevalier  Roux  croyait  avoir  de  bonnes  raisons  pour  ne 
pas  douter  d'eux;  il  repartit  donc  ,  se  dirigea  vers  le  château  de  la 
Montagne  deRatisbonne,  accompagné  désormais  de  sa  propre  fille 
qu'il  présentait ,  sur  son  passage ,  pour  celle  du  roi  de  Carniole. 

La  ressemblance  de  la  fille  du  majordome  avec  le  portrait  delà 
princesse  était,  nous  l'avons  dit,  effectivement  bien  grande.  Aussi 
ce  fut  avec  des  démonstrations  de  joie  extraordinaires  que  Pépin 
reçut  la  prétendue  descendante  des  souverains  de  Carniole  ;  celle- 
ci  se  prêta,  de  son  côté,  avec  beaucoup  d'hypocrisie  au  rôle  que 
i.  s 


lui  Ibisoil  jouer  sa  famille;  et,  tout  d'abord,  sous  prétexte  de  re- 
mercier le  majordome  et  ses  trois  fils  de  l'heureux  résultat  de  leur 
mission,  elle  amena  le  roi  à  leur  conférer  de  nouveaux  honneurs  , 
et  à  leur  faire  des  présents  considérables.  Le  mariage  fut  bien- 
tôt célébré  avec  une  pompe  tout  à  fait  digne  de  la  fille  d'un 
roi  puissant,  et  du  plus  illustre  monarque  de  la  chrétienté.  Le 
Chevalier  Roux  et  sa  famille  jouirent  ainsi,  pendant  plusieurs  an- 
nées, avec  impunité,  des  fruits  de  leur  crime.  Mais  l'œil  de  Dieu 
restait  ouvert  sur  eux  ;  et  pour  eux ,  comme  pour  tous  les  cou- 
pables, le  jour  du  châtiment  devait  luire. 

II. 

Ce  <|ui  arriva  ù  la  Glle  do  roi  de  Carniole. 

La  Providence,  à  l'aide  d'un  de  ces  phénomènes  étranges 
qu'elle  suscite  quelquefois  en  faveur  de  l'innocence,  avait  ré- 
pandu tout  à  coup  sur  le  visage  et  sur  tout  le  corps  de  l'infortu- 
née princesse  de  Carniole  l'empreinte  d'un  sommeil  profond,  lé- 
thargique, tout  semblable  à  la  mort.  Vaincue  à  la  fois  par  sa 
douleur  et  son  effroi,  la  pauvre  jeune  fille  était  tombée  inanimée 
aux  pieds  des  misérables  qui  avaient  mission  de  l'assassiner,  avant 
qu'ils  eussent  eu  le  temps  de  penser  même  à  consommer  leur 
crime  ;  d'abord  ils  prirent  cette  chute  pour  un  évanouissement, 
et  ils  se  disposaient  à  profiter  de  cette  circonstance  pour  frapper 
leur  victime,  sans  avoir  à  éprouver  de  sa  part  ni  cris  ni  résistance; 
mais  ils  aperçurent  comme  de  petites  flammes  bleues  qui  s'échap- 
paient de  son  corps,  et  ils  eurent  peur;  l'un  d'eux  prit  toutefois 
sur  lui  d'approcher  et  de  remuer,  du  bout  du  pied,  les  jambes 
et  les  bras  de  la  princesse.  Mais  il  les  trouva  sans  mouvement. 
«  Elle  est  morte,  dit-il  à  son  camarade;  viens  plutôt  t'en  assurer 
toi-même.  »  Celui-ci  s'avança  à  son  tour;  mais  de  nouveau  il 
parut  sortir  de  ce  corps  inanimé,  des  flammes  bleuâtres:  pour 
cette  fois,  les  deux  assassins  reculèrent  d'épouvante;  puis  cher- 
chant alors  à  rassurer  leur  conscience,  ils  se  dirent  l'un  à  l'autre  : 
«  Voilà  un  prodige  qui  nous  vient  merveilleusement  en  aide,  nous 
en  profiterons;  et  quoi  qu'il  arrive,  comme  nous  n'aurons  commis 


58 

le  crime  que  mentalement,  nous  aurons  la  récompense  et  jamais 
le  châtiment.  » 

Et  les  deux  hommes  s'en  allèrent  demander  le  priv  du  sang 
que,  grâce  à  Dieu,  ils  n'avaient  pas  versé;  et  ils  abandonnèrent  le 
corps  de  la  princesse  aux  bêtes  et  aux  corbeaux  du  désert  de  la 
grande  Vallée  des  Moulins  :  car,  en  ce  temps,  la  ville,  si  blanche  et 
si  régulière  de  Munich  n'existait  pas,  et  l'on  n'en  vil  de  trace, 
encore  fort  imparfaite,  que  plus  de  trois  cents  ans  après. 

Toutefois  la  princesse  n'était  qu'en  état  de  léthargie,  et  quand 
les  assassins  furent  loin,  bien  loin,  et  qu'il  n'y  eut  plus  de  leur 
part  danger  pour  sa  vie,  le  ciel  qui  avait  pris  soin  d'éloigner  d'elle 
tous  les  animaux  du  désert,  la  réveilla  au  bout  d'une  nuit  et 
deux  jours.  Il  se  trouva  que,  par  un  autre  merveilleux  dessein  de 
la  Providence,  l'infortunée  avait  perdu  la  mémoire ,  non-seule- 
ment de  la  scène  qui  l'a\ait  réduite  en  cet  état,  mais  même  de  ce 
qu'elle  avait  été,  de  sa  famille,  de  sa  naissance;  elle  se  réveilla 
donc,  pour  ainsi  dire,  comme  un  enfant  qui  viendrait  de  naître, 
regardant  partout  autour  d'elle  avec  surprise,  et  conservant  néan- 
moins, dans  son  esprit,  le  sentiment  vague  de  quelque  événement 
qui  lui  serait  arrivé.  La  pauvre  fille  du  roi  de  Carniole,  guidée 
par  un  instinct  de  conservation  naturelle  à  tous  les  êtres,  se  leva 
enfin,  et  tournant  ses  yeux  vers  le  ciel,  lui  demanda  avec  ferveur 
des  aliments  pour  se  nourrir,  un  toit  pour  s'abriter.  Elle  avait  fait 
une  lieue  environ,  et  se  sentait  déjà  bien  fatiguée,  lorsqu'enlin 
un  meunier  vint  à  passer  sur  les  hauteurs  qui  encaissent  la  vallée. 
Celui-ci,  voyant  cette  jeune  tille  errer  ainsi  seule  à  travers  ce  dé- 
sert, la  prit  tout  d'abord  pour  une  pauvre  insensée;  mais  sa 
compassion  n'en  fut  que  plus  vive,  et  il  se  dirigea  aussitôt  vers  elle. 
A  l'aspect  d'un  être  humain,  la  malheureuse  princesse  ne  parut 
pas  effrayée;  loin  de  là,  ce  fut  un  nouveau  trait  de  lumière  pour 
son  esprit;  elle  se  rappela,  dès  ce  moment,  avoir  déjà  vu  des  fi- 
gures humaines  ;  elle  retrouva  même  sa  voix  pour  répondre  au 
bon  meunier  qui  l'interrogeait  sur  les  causes  étranges  de  sa  pré- 
sence dans  cette  solitude;  toutefois  ses  réponses  n'apprirent  rien 
au  meunier,  sinon  que  la  pauvre  fille  avait  dormi  longtemps,  bien 
longtemps;  elle  ne  se  souvenait  pas  d'autre  chose.  Le  meunier 


60 

soupçonna  qu'il  y  avait  là-dessous  quelque  grand  mystère  ;  il 
engagea  donc  la  pauvre  jeune  fille  à  accepter  l'hospitalité  chez 
lui,  espérant  bien  qu'avec  le  temps  la  mémoire  lui  reviendrait,  et 
qu'elle  pourrait  donner  quelques  éclaircissements  sur  sa  famille. 

Dès  que  la  princesse  fut  arrivée  au  logis  avec  le  meunier,  qui 
l'avait  fait  monter  sur  son  âne ,  on  lui  présenta  du  pain  à  manger, 
de  l'eau  à  boire  ;  elle  trouva  tout  bien  bon  et  leva  de  nouveau  ses 
yeux  vers  le  ciel  pour  le  remercier  ainsi  que  son  hôte,  et  demanda 
comment  elle  pourrait  reconnaître  tout  le  bien  qu'on  lui  faisait. 
Le  meunier,  qui  n'était  pas  riche,  lui  dit  :  «Reposez-vous  d'abord, 
ensuite  vous  aiderez  ma  femme  et  mes  filles  dans  leur  travail. 
Vous  serez  en  tout  point  traitée  comme  si  vous  étiez  de  la  mai^ 
son  :  car  évidemment  c'est  le  bon  Dieu  qui  a  voulu  vous  offrir  à 
ma  vue,  et  il  cache,  dans  cette  rencontre,  quelques  merveilleux 
desseins.  »  Le  meunier  parlait  ainsi,  parce  qu'en  ce  temps-là  les 
hommes  étaient  simples  de  cœur  et  ne  trouvaient  pas  extraor- 
dinaires les  prodiges  que  Dieu  permet  en  faveur  de  l'homme,  sa 
créature. 

Voilà  donc  une  fille  de  roi  travaillant  dans  un  moulin  avec  la 
femme  et  les  filles  d'un  meunier  ;  elle  accomplissait  avec  la  plus 
parfaite  docilité  tout  ce  qu'on  lui  demandait;  toutefois,  ni  le  meu- 
nier, ni  sa  femme,  ni  ses  filles,  n'abusaient  de  sa  bonne  vo- 
lonté. En  voyant  la  blancheur  des  doigts  effilés  de  l'infortunée, 
ces  bonnes  gens  avaient  le  pressentiment  que  Dieu  ne  l'avait  pas 
créée  pour  de  pénibles  travaux,  et  ils  avaient  soin  de  lui  choisir 
toujours  la  besogne  la  moins  pénible  ;  ils  auraient  même  bien 
voulu  la  nourrir  à  rien  faire  ;  mais,  outre  qu'ils  ne  le  pouvaient 
pas,  elle  ne  l'eut  jamais  voulu. 

Un  jour  qu'il  lui  tomba  sous  la  main  quelques  brins  de  soie 
et  un  tissu  tout  uni,  elle  s'en  empara  comme  par  instinct,  et  se 
mit  à  broder  les  plus  jolis  dessins,  mêlant  les  soies  avec  un  art  et 
un  goût  incomparables  ;  les  filles  du  meunier  se  récrièrent  de  sur- 
prise. La  princesse  ne  paraissait  guère  moins  étonnée  qu'elles; 
seulement  elle  dit:  «  Je  crois  me  souvenir  d'avoir  fait  autrefois 
de  précieuses  choses  avec  de  l'argent  et  de  l'or  ;  je  pense  que  si 
j'avais  en  ma  possession  de  ces  riches  matières,  je  broderais  des 


61 
objets  d'un  grand  prix,  capables  de  dédommager  ceux  qui  me  lo- 
gent et  me  nourrissent  ;  on  les  ferait  vendre  à  la  ville.  » 

Les  filles  du  meunier  parlèrent  de  cette  découverte  au  meu- 
nier et  à  sa  femme  qui,  tout  enchantés,  se  bâtèrent  de  procurer  à 
l'inconnue ,  si  féconde  en  prodiges  ,  tout  ce  qu'elle  pouvait  dé- 
sirer. Bientôt  il  ne  fut  plus  bruit  à  la  ville  que  des  merveilles  du 
moulin  :  chacun  voulait,  à  tout  prix,  posséder  des  tissus  d'or  et 
d'argent  brodés  des  mains  de  l'inconnue.  Or,  le  meunier  devint 
en  peu  de  temps  riche,  très-riche.  Mais  ce  n'était  pas  encore 
là  toute  la  récompense  que  Dieu  lui  réservait. 

III. 

Dieu  conduit  au  moulin  la  fausse  reine  et  le  chevalier  Roux. 

Le  roi  Pépin  s'était  donc  marié  à  la  fille  du  Chevalier  Roux , 
qu'il  prenait  pour  la  fille  du  roi  de  Carniole  ;  ce  dernier  vint  à 
mourir  peu  de  temps  après.  A  cette  mort,  la  fausse  reine  feignit 
une  grande  douleur  de  manière  à  donner  le  change  à  tous  lus  soup- 
çons de  Pépin,  s'il  en  avait  pu  concevoir.  Le  roi  eut  de  la  fille  du 
Chevalier  Roux  quatre  enfants  :  Léon ,  Vemermann ,  Rapath  et 
Agnès.  Il  y  avait  déjà  cinq  ans  que  durait  ce  mariage  imposteur, 
lorsque  Pépin  lit  de  nouveau  la  guerre  aux  Bohémiens,  aux 
Huns,  aux  Saxons  dont  il  battait  toujours  les  armées  sans  cesse 
renaissantes.  Quand  il  les  eut  complètement  vaincus ,  il  vint  se 
reposer  encore  au  château  de  la  Montagne  de  Ratisbonne.  Un  jour 
qu'il  s'était  rendu  à  Augsbourg  avec  sa  famille,  la  fausse  reine 
entendit  là  beaucoup  parler  des  chefs-d'œuvre  merveilleux  que 
l'on  faisait  au  moulin  ;  de  son  propre  mouvement,  elle  témoigna 
le  désir  le  plus  vif  d'en  connaître  l'auteur  pour  lui  comman- 
der de  riches  broderies  selon  son  goût.  Le  'temps  était  très- 
beau;  au  lieu  de  faire  venir  la  brodeuse  à  Augsbourg,  le  roi  pro- 
posa donc  une  cavalcade  au  moulin;  cette  idée  sourit  beaucoup 
à  sa  femme.  Elle  prit  place,  aux  côtés  du  monarque,  sur  un  su- 
perbe palefroi  dont  la  tête  était  ombragée  de  belles  plumes 
blanches,  et  qui  traînait  jusqu'à  terre  une  housse  de  velours 
brochée  d'or  et  chargée  de  pierreries.  Le  Chevalier  Roux  faisait 


partie  de  la  cavalcade , et  triomphait, dans  son  cœur  orgueilleux, 
de  voir  sa  fille  ainsi,  la  plus  éclatante  reine  entre  toutes  les  reines 
du  monde.  Toutefois,  en  dépit  de  cet  endurcissement  naturel  à  tout 
homme  habitué  au  crime,  le  Chevalier  Roux  ne  put  se  défendre 
d'un  certain  sentiment  de  remords  en  traversant  la  Vallée  des 
Moulins;  ses  regards  se  tournaient  involontairement  sur  sa  tille  , 
qui  n'était  pas  saisie  d'un  moindre  tourment  que  lui,  et  qui  déjà 
commençait  à  se  reprocher  d'avoir  témoigné  le  désir  de  connaître 
la  brodeuse  du  moulin.  On  arriva  pourtant  ;  le  roi  mit  pied  a  terre, 
et  tendit  lui-même  la  main  et  le  genou  à  la  reine  pour  l'aider  à 
descendre  de  son  palefroi.  Le  meunier ,  sa  femme  et  ses  Qlles  fu- 
rent éblouis  de  ce  brillant  cortège  qui  s'arrêtait  près  de  leur  mou- 
lin, et  ils  attribuèrent  incontinent  cette  étrange  visite  à  l'in- 
connue qu'ils  avaient  recueillie  ;  car  le  meunier  n'avait  toujours 
cessé  de  répéter  :  «  La  destinée  de  cette  jeune  fille  finira  par 
s'éclaircir,  vous  le  verrez  ;  c'est  Dieu  qui  nous  l'a  envoyée  pour 
son  bonheur  et  pour  le  nôtre.  » 

Seule  des  habitants  du  moulin,  l'inconnue  ne  s'était  pas  pré- 
cipitée à  la  porte  ;  et,  comme  si  quelque  voix  secrète  lui  eût  dit 
qu'il  n'y  avait  dans  tout  ce  faste  royal  rien  d'étranger,  de  nouveau 
pour  ses  yeux,  elle  demeura  près  de  sa  broderie  et  travaillant 
comme  si  rien  d'extraordinaire  ne  s'était  passé  au  dehors. 

Cependant  le  roi  dit  au  meunier  :  a  Où  donc  est  cette  fée  du 
moulin  qui  fait  de  si  merveilleuses  choses?  Voici  la  reine  qui  dé- 
sire la  connaître  et  lui  commander  quelques  travaux  qui  lui  se- 
ront généreusement  payés.  Est-elle  parmi  ces  trois  jeunes  filles?» 
Le  meunier,  tout  rassuré  par  la  manière  bienveillante  avec  la- 
quelle lui  parlait  le  roi,  répondit:  a  Ces  trois  personnes  sont 
mes  filles,  et  la  bonne  mère  que  vous  voyez,  ma  femme  ;  aucune 
d'entre  elles  ne  serait  capable  d'exécuter  les  beaux  ouvrages  que 
vous  désirez;  elles  ne  pourraient  que  pétrir,  pour  vous  l'offrir, 
une  pâte  bien  levée  et  cuite  à  point ,  si  vous  avez  faim,  et  vous 
présenter  un  lait  pur  trait  de  leurs  mains,  si  vous  avez  soif.  »  Le 
roi  fit,  avec  un  sourire,  signe  au  meunier  qu'il  ne  dédaignait  pas 
l'offre;  or,  le  meunier  poursuivit  ainsi  :  «  Quant  à  la  jeune  fille 
que  vous  appelez  notre  fée,  et  dont  la  vue  vous  flattera  d'autant 


63 

plus  qu'elle  a,  si  je  ne  me  trompe,  beaucoup  de  ressemblance 
avec  la  reine  ^cn  disant  ces  mots,  le  meunier  jetait  à  la  dérobée  un 
coup  d'oeil  sur  la  femme  du  roi) ,  elle  est  restée  dans  la  maison 
tout  occupée  de  son  ouvrage.  —  Voyons-la,  et  jugeons  de  la  res- 
semblance,» lit  le  roi  en  introduisant  par  la  main  la  reine  dans  la 
maison  du  meunier.  La  brodeuse  se  leva  alors,  avec  une  grâce 
qui  n'avait  rien  d'emprunté,  pour  faire  honneur  aux  deux  per- 
sonnages qui  entraient.  Tout  à  coup  une  révolution  étrange  s'o- 
péra dans  son  esprit  et  sur  sa  figure  ;  à  l'aspect  du  roi  et  de  celle 
qui  l'accompagnait,  elle  jeta  un  cri,  et  retomba  sur  son  siège;  on 
eût  dit  qu'elle  se  réveillait  en  sursaut  après  un  rêve  horrible.  Pour 
cacher  son  trouble,  elle  essaya  de  reprendre  son  tissu  et  ses  cro- 
chets à  broder.  La  fausse  reine  n'était  guère  moins  émue  qu'elle, 
non  pas  que  son  imagination  se  prêtât  tout  à  fait  à  croire  à  la 
réalité  de  ce  qu'elle  eût  appelé  la  résurrection  de  la  princesse  de 
Carniole  ;  mais  ce  qu'elle  comprenait  avant  tout,  c'est  qu'il  y  avait, 
sous  cet  humble  toit,  un  mystère  auquel  ses  remords  ne  la  lais- 
saient pas  étrangère;  le  roi  Pépin  était  non  moins  vivement 
préoccupé.  La  ressemblance  de  la  brodeuse  du  moulin  avec  le 
portrait  qu'il  avait  eu  autrefois  sous  les  yeux,  était  plus  grande 
encore  qu'avec  la  reine.  Il  se  le  rappela  dans  toute  sa  grâce  et  sa 
majesté,  quoique  depuis  son  mariage  on  eût  eu  soin,  par  pru- 
dence, de  le  faire  disparaître  de  peur  qu'un  point  de  comparaison 
journalier  ne  l'amenât  enfin  à  pénétrer  l'odieux  secret  de  son  ma- 
riage. La  fille  du  Chevalier  Roux  offrait  bien  les  traits  de  la  pein- 
ture qui  l'avait  séduit  ;  c'était  bien  toute  leur  régularité  prise  en 
détail,  mais  il  leur  manquait  d'être  aussi  gracieux,  aussi  dignes 
dans  l'ensemble;  ils  avaient  d'ailleurs  une  certaine  dureté  qui  lui 
avait  toujours  semblé  ne  pas  répondre  parfaitement  à  la  douceur 
harmonieuse  qu'exprimait  le  portrait.  Entre  ce  portrait  et  la  bro- 
deuse du  moulin,  au  contraire  la  ressemblance  était  en  tout  point 
si  parfaite,  que,  sans  concevoir  même  le  plus  léger  soupçon,  le  roi 
ne  pouvait  se  défendre  d'un  grand  étonnemeit.  Dans  un  premier 
mouvement,  il  se  laissa  aller  jusqu'à  dire:  «Voilà  la  véritable  reine 
du  portrait.  »  Quoique  le  roi  eût  prononcé  ces  paroles  pour  ainsi 
dire  malgré  lui ,  et  sans  aucune  intention  d'offense  pour  elle,  a 


64 

fausse  reine  tressaillit  jusqu'au  plus  profond  de  sa  conscience,  et 
poussée  par  un  de  ces  vertiges  que  Dieu  jette  dans  l'esprit  des  cou- 
pables les  plus  endurcis  pour  qu  ils  se  trahissent  eux-mêmes,  elle 
s'écria  en  se  retournant  vers  le  seuil  de  la  porte  :  «  Mon  pire  ! 
mon  père  !  fuyez  !  Elle  est  là!  —  Quel  démon  s'empare  donc  de 
vous,  interrompit  Pépin,  stupéfait  de  cette  exclamation?  Est-ce 
que  le  roi  de  Carniole,  votre  père,  n'est  pas  mort  ?  —  Mon  père 
mort  !  Que  dites-vous?  mon  père  est  mort  !  reprit  à  son  tour  la 
brodeuse  du  moulin,  tout  à  coup  éclairée  par  le  cri  de  la  nature. 
Ah  !  mon  père,  mon  pauvre  père  !  s'il  savait  tous  les  maux  qu'on 
m'a  fait  souffrir  !  » 

Le  Chevalier  Roux,  au  bruit  qu'il  avait  entendu,  venait  de  fran- 
chir précipitamment  le  seuil  de  la  porte  ;  d'un  seul  regard,  il  eut 
bientôt  sondé  tout  le  mystère  de  la  maison  du  meunier;  il  essaya 
donc  de  donner  le  change  au  roi.  «  Cette  pauvre  fille  est  vrai- 
ment folle,  et  sous  la  puissance  des  démons,  dit-il;  il  faut  redouter 
les  effets  de  sa  vue  sur  la  reine  ;  sire,  je  vous  en  conjure,  sortons, 
retournons  à  Augsbourg  ;  je  chargerai  quelqu'un  de  prendre  soin 
de  cette  infortunée  et  d'envover  chercher  un  prêtre  pour  l'exor- 
ciser. 

— La  reine  et  moi,  nous  en  avons,  je  commence  à  le  croire,  au- 
tant besoin  qu'elle  ,  répondit  le  roi:  car  nous  nous  sommes  tous 
deux  sentis  pris  de  mouvements  bien  étranges.  »  En  disant  ces 
mots,  le  roi  commençait  à  jeter  sur  son  majordome  un  regard  pé- 
nétrant, quoiqu'il  ne  se  rendit  encore  nullement  compte  du  mys- 
tère qu'il  cherchait  à  lire  sur  tous  les  visages. 

L'inconnue  du  moulin,  baissant  de  nouveau  les  yeux,  avait  es- 
sayé de  reprendre  son  ouvrage;  elle  se  reprochait  en  silence  l'ex" 
clamation  involontaire  qui  lui  était  échappée  ;  elle  craignait  bien 
moins  les  fureurs  de  la  fausse  reine  et  du  Chevalier  Houx  que 
les  troubles  qu'elle  pourrait  susciter  dans  l'empire  ;  cependant  il 
lui  était  impossible  de  cacher  les  larmes  que  lui  faisait  verser 
la  mort  de  son  père,  apprise  si  inopinément. 

La  voyant  pleurer  ainsi,  le  roi  lui  dit  :  «  Consolez- vous;  quelle 
que  soit  la  cause  de  vos  chagrins,  il  ne  vous  sera  fait  aucun  mal  ; 
je  vous  prends  sous  ma  protection,  et  malheur  à  qui  vous  tou- 


63 

cherait  seulement  un  cheveu!  »  Puis  se  tournant  vers  le  major- 
dome et  les  gens  de  sa  suite,  il  dit  :  «  Personne  ne  doit  rester  ici; 
que  tout  le  monde  me  suive,  c'est  ainsi  que  je  l'entends  !  »  Cha- 
cun s'en  fut  donc  avec  le  roi  Pépin,  qui,  tout  le  long  de  la  route, 
se  prit  à  rêver  profondément  à  cette  aventure ,  et  résolut  bien 
d'éclaircir  par  lui-même  le  mystère,  s'il  y  en  avait  un. 

IV. 

La  (Me  tiu  roi  île  Carniole  reconnue  par  Pépin. 

Quand  la  fdle  du  roi  de  Carniole  ne  se  vit  plus  entourée  que 
du  meunier  et  de  sa  famille,  elle  donna  un  libre  cours  à  sa  dou- 
leur, et  raconta  avec  la  simplicité  la  plus  touchante  comment  la 
mémoire  lui  était  soudain  revenue  à  l'aspect  des  personnages  que 
Dieu  avait  indubitablement  conduits  au  moulin  ;  comment  elle  se 
souvenait  alors  et  de  son  enfance  royale  et  des  grandeurs  qui 
l'entouraient,  et  du  portrait  envoyé  par  le  roi  Pépin,  et  de  son 
mariage  projeté  avec  ce  monarque  ;  enfin  de  sa  première  ren- 
contre avec  la  fille  du  Chevalier  Roux  dans  la  Vallée  des  Mou- 
lins, et  du  crime  commis  par  ce  misérable.  Ce  qu'elle  ignorait 
complètement,  c'est  la  manière  miraculeuse  dont  elle  avait  pu 
échapper  aux  poignards  des  deux  assassins  à  qui  le  Chevalier 
Roux  l'avaient  abandonnée,  après  leur  avoir  compté  d'avance  la 
moitié  du  prix  de  leur  forfait.  Nonobstant  la  scène  dont  elles 
avaient  été  témoins,  et  surtout  malgré  l'accent  si  plein  de  vérité 
de  l'inconnue,  la  meunière  et  ses  trois  filles  étaient  fort  tentées  de 
la  soupçonner  atteinte  de  folie  ;  mais  le  meunier  avait,  lui,  des 
idées  bien  différentes;  il  persévérait  à  voir  l'œuvre  de  Dieu  se 
poursuivre  dans  l'existence  de  celle  qu'il  avait  recueillie  et  à  qui 
il  devait  déjà  sa  fortune  ? 

—  Ah!  mon  Dieu!  est-elle  malheureuse!  disaient  entre  elles 
la  mère  et  les  filles!  La  voilà  à  présent  qui  s'imagine  être  reine  ! 
Est-ce  que  cela  est  possible  qu'elle  soit  reine?  —  Pourquoi  pas? 
répondit  le  mari;  Dieu,  qui  peut  tout,  a  fait  de  bien  plus  grands 
miracles.  » 

Et  l'infortunée  princesse,  humiliée  de  toutes  ces  réflexions  qui 
se  faisaient  devant  elle,  penchait  son  front  avec  douleur,  et  ré- 
i.  9 


66 

pondait  :  — Mon  malheur  n'est  pas  que  vous  doutiez;  mais  il  es) 
toul  entier  dans  la  vérité  de  mon  récit.  Plaise  au  ciel  que  Le  se- 
cretde  mes  infortunes  demeure  enseveli  sous  cet  humble  toit! 
car,  moi,  je  me  suis  toujours  trouvée  heureuse  avec  vous;  et  mes 
chagrins,  je  ne  les  dois  qu'à  la  lumière  fatale  qui  vient  tout  à  coup 
d'éclairer  mon  esprit.  » 

En  ce  moment,  on  heurta  avec  violence  à  la  porte  du  meunier. 
«  Qui  est  là?  demanda  celui-ci,  étonné  qu'on  frappât  si  fort.  — 
Moi, le  roi!  ouvrez!  répliqua  une  voix  du  dehors. —  Que  va-t-il 
encore  arriver?  se  demandèrent  tous  les  gens  de  la  maison,  et 
surtout  la  princesse  de  Carniole.»On  ouvrit.  Le  roi  entra  traînant 
par  les  cheveux  un  homme  après  lui,  et  dit  en  même  temps: 
«Rassurez-vous;  pour  revenir  en  secret  ici,  je  m'étais  fait  accom- 
pagner de  mon  seul  majordome  ;  mais  ce  traître,  que  j'ai  toute  ma 
vie  comblé  de  bienfaits,  une  fois  que  nous  fûmes  parvenus  au 
fond  de  la  vallée,  n'a-t-il  pas  tenté  de  me  frapper,  par  derrière  , 
d'un  coup  mortel.  Dieu  merci!  il  avait  affaire  au  roi  Pépin,  et, 
d'un  revers  de  main,  je  l'ai  étendu  à  mes  pieds  plus  aisément 
encore  que  je  n'abattis  jadis,  d'un  coup  de  poing,  le  taureau  fu- 
rieux. J'aurais  pu  en  finir  avec  ce  misérable  ;  mais  j'ai  pensé  que 
je  découvrirais  ici  le  motif  de  son  crime  et  de  bien  d'autres  en- 
core peut-être;  et  je  l'ai  traîné  par  les  cheveux  jusqu'au  moulin, 
en  l'état  que  vous  voyez.  » 

Le  Chevalier  Roux,  n'espérant  désormais  plus  rien  que  ducjel, 
confessa  sur-le-champ  tous  ses  méfaits,  et  demanda  la  vie  au  roi 
au  nom  de  ses  propres  enfants  dont  il  se  trouvait  être  l'aïeul,  et 
promit  d'aller  se  renfermer  dans  un  couvent  pour  y  faire  péni- 
tence. 

Le  roi  Pépin,  qui  était  généreux  comme  le  sont  tous  les  princes 
forts  et  confiants  en  eux-mêmes,  consentit  à  le  laisser  vivre  sous 
le  poids  de  sa  honte  et  de  ses  remords,  et  se  réserva  de  le  faire 
conduire  dès  le  lendemain,  à  l'insu  de  la  fausse  reine,  dans  un 
cloître  bien  éloigné  où  il  devait  rester  prisonnier  jusqu'à  sa  mort. 
Ensuite  Pépin  dit  à  la  fille  du  roi  de  Carniole,  dont  il  déplora  l'in- 
fortune en  pleurs  abondants,  d'avoir  confiance  en  Dieu,  et  d'es- 
pérer tout  d'un  prochain  avenir;  puis  il  la  recommanda   avec  in- 


67 

stances  au  meunier  et  à  sa  famille,  à  qui  il  donna  de  grandes 
récompenses,  autant  pour  le  soin  qu'ils  avaient  pris  de  la  prin- 
cesse que  pour  celui  qu'ils  en  auraient  encore. 


LE    JOUR    DE    L'ASCENSION. 

Jésus-Christ  ne  quitta  point  ses  apôtres  aussitôt  après  sa 
résurrection;  car,  bien  qu'il  eût  vécu  longtemps  avec  eux,  ils 
n'étaient  pas  encore  très-fermes  dans  leur  foi;  et  ces  pauvres  pé- 
cheurs, qui  devaient  aller  instruire  le  monde,  avaient  grand  besoin 
d'être  encouragés  et  consolés.  Il  leur  apparut  plusieurs  fois,  alin 
de  leur  répéter  ses  divines  leçons,  comme  un  bon  père  qui,  par- 
tant pour  un  long  voyage,  rappelle  à  son  fils  les  pieux  conseils  que 
son  amour  lui  inspire. 

Un  jour,  cependant,  Jésus  les  mena  sur  la  montagne  des  Oli- 
viers, où  il  était  tombé  en  agonie,  la  veille  de  sa  mort;  et,  après 
avoir  partagé  leur  repas,  il  leur  dit  :  «  Mes  bien-aimés,  c'est  par 
votre  parole  que  le  monde  doit  connaître  la  vérité,  puisque  vous 
avez  été  les  témoins  de  mes  souffrances  et  de  ma  résurrection.  Vous 
irez  donc  prêcher  l'Evangile  à  toute  la  terre;  mais  ne  vous  sépa- 
rez point  aussitôt,  et  demeurez  ensemble  à  Jérusalem,  jusqu'à  ce 
que  je  vous  aie  envoyé  mon  Esprit  saint.  » 

11  étendit  alors  sur  eux  ses  mains  pour  les  bénir,  et  s'élevant 
dans  les  airs,  il  disparut. 

Les  apôtres,  saisis  d'étonnement,  le  regardèrent  monter  tant 
qu'ils  purent,  et  ils  le  cherchaient  encore  des  yeux,  quand  deux 
hommes  vêtus  de  blanc  leur  apparurent  et  leur  dirent  :  «Gens  de 
Galilée,  ce  Jésus  que  vous  avez  vu  s'élever  au  ciel,  en  descendra 
un  jour  de  même.  » 

Ces  deux  hommes,  mes  chers  enfants,  étaient  des  anges  que 
Dieu  leur  envoyait ,  afin  de  leur  prédire  la  venue  de  Jésus- 
Christ  à  la  fin  du  monde. 

Ascension  vient  d'un  mot  latin  qui  signifie  mouler.  La  fête  de 
l'Ascension  a  pour  objet  de  nous  rappeler  le  dernier  miracle  du 


68 

Sauveur,  lorsqu'il  montu  glorieusement  dans  les  deux.  On  la  cé- 
lèbre le  jeudi,  parce  que  ce  fut  un  jeudi  qu'il  quitta  ses  disciples 
bien-aimés,  quarante  jours  après  sa  résurrection. 

C'était  pour  nous,  mes  chers  enfants,  que  Jésus-Christ  avait 
abandonné  la  gloire  du  ciel.  C'était  pour  nous  qu'il  avait  supporté 
les  ignominies,  les  souffrances  et  la  mort.  Ce  fut  aussi  pour  nous 
que,  ressuscitant  d'entre  les  trépassés,  il  alla  nous  ouvrir  d'avance 
les  portes  de  ce  ciel  que  nous  n'eussions  jamais  connu.  La  l'été  de 
l'Ascension  est  une  fête  d'amour,  de  reconnaissance  et  de  joie; 
aussi  l'Église  chante-t-elle,  dans  un  religieux  transport,  ces  belles 
paroles  : 

Vous  avez  consommé  votre  ouvrage, 

O  Christ  !  vainqueur  de  la  mort  ; 

Et  la  gloire  éternelle,  que  vous  aviez  abandonnée, 

Vous  redemande  dans  le  ciel. 


LA    PARTIE    DE    CHASSE. 

itfrftflrtfTràr 

—  Père,  père,  venez  donc  voir;  il  y  a  là— ba* ,  au  bout  du  vil— 
âge,  tout  plein  de  beaux  messieurs  galonnés;  et  puis  des  chiens, 

et  puis  des  chevaux,  ça  fait  un  bruit!  c'est   superbe;  venez,  oh! 
venez  voir! 

—  Parce  que  ça  fait  du  bruit,  tu  veux  que  je  me  dérange,  Pe- 
tit-Pierre; mais  c'est  précisément  pour  ça  que  je  n'irai  pas;  à 
mon  âge,  on  aime  la  tranquillité;  si  c'est  quelque  seigneur  qui 
chasse,  laissons  le  chasser.  Ne  nous  mêlons  pas  aux  plaisirs  des 
grands,  ils  diffèrent  trop  des  nôtres;  ils  nous  font  sentir  trop  vive- 
ment le  poids  de  notre  misère. 

—  Quel  dommage!  c'est  une  si  belle  chasse!  la  Dauphine  doit 
y  être  ! 

—  Madame  la  Dauphine,  dis-tu!  en  es-tu  bien  sûr? 

—  Oh!  bien  sûr!  c'est  un  des  beaux  messieurs,  de  ceux-là 
qu'on  appelle  des  piqueurs,  qui  l'a  dit  devant  moi. 

—  Madame  la  Dauphine!  oh  !  alors,  Pierre,  c'est  bien  différent; 
on  la  dit  si  belle  et  si  bonne,  que  je  veux  tâcher  de  l'entrevoir,  ne 


69 
fût-ce  qu'un  instant;  il  me  semble  que  je  mourrai  content,  si  je  ne 
ferme  les  yeux  qu'après  l'avoir  vue.  » 

Le  brave  homme  qui  parlait  ainsi,  était  un  pauvre  vieillard 
du  village  d'Achères,  près  de  Fontainebleau,  âgé  de  près  de  qua- 
tre-vingts ans.  11  avait  eu  le  malheur  de  perdre  d'abord  sa  femme, 
puis  ses  deux  fils;  et  il  restait  seul  avec  son  petit-fils,  qui  n'avait 
que  treize  ans,  et  qui  l'aidait,  tant  bien  que  mal,  à  son  métier  de 
tisserand;  mais  Petit-Pierre  était  encore  trop  jeune,  et  Girard 
trop  vieux  pour  faire  beaucoup  de  besogne  ;  aussi  la  toile  n'avan- 
çait guère,  et  les  pratiques,  s'éloignant  peu  à  peu,  la  misère  se 
faisait  souvent  sentir.  Mais  le  bonhomme  Girard  était  plein  de 
résignation. —  «  Dieu  a  rappelé  mes  enfants  près  de  lui,  disait-il; 
comme  c'étaient  de  bons  sujets,  ils  sont  mieux  là  que  près  de  moi, 
et  pourvu  que  Pierre  fasse  comme  eux,  et  devienne  un  bon  chré- 
tien, un  honnête  homme,  je  ne  me  croirai  pas  malheureux.  Nous 
ne  sommes  pas  riches,  c'est  vrai,  mais  enfin  nous  n'avons  pas  en- 
core manqué  de  pain;  et  si  je  ne  puis  plus  en  gagner,  Dieu  est  bon: 
sa  providence  y  pourvoira.  »  Il  avait  raison,  le  brave  homme!  la 
Providence  devait  se  révéler  à  lui,  ce  jour-là  même,  sous  les  traits 
d'un  ange  de  bonté  :  de  Marie-Antoinette  de  France,  alors  Dau- 
phine,  et  depuisreine  infortunée  du  plus  beau  royaume  de  l'Europe. 

Girard,  s'étant  décidé  à  aller  voir  passer  la  chasse  ,  prit  d  une 
main  son  bâton,  s'appuya  de  l'autre  sur  Petit-Pierre,  et  tous  deux 
cheminèrent  vers  la  forêt.  Petit-Pierre,  qui  avait  pour  son  aïeul 
toute  la  vénération  due  à  son  grand  âge,  et  la  plus  vive  reconnais- 
sance pour  les  soins  dont  il  avait  entouré  son  enfance,  guidait 
ses  pas  avec  les  attentions  les  plus  tendres,  ralentissant  sa  marche 
sur  la  sienne,  écartant  de  son  chemin  les  ronces  ou  les  pierres 
qui  auraient  pu  le  faire  trébucher,  et  choisissant  toujours  les  sen- 
tiers les  plus  unis  pour  lui  éviter  la  moindre  fatigue.  Mais  Girard 
semblait  avoir  retrouvé  les  forces  de  sa  jeunesse  ;  il  avait  hâte 
d'arriver  et  de  se  placer  de  manière  à  bien  voir  la  princesse.  Gui- 
dés par  le  bruit  de  lâchasse,  ils  avaient  déjà  pénétré  dans  la  forêt, 
et  les  sons  du  cor  se  faisaient  entendre  tout  près  d'eux. 

Pierre  voulait  faire  asseoir  son  grand-père  sur  un  tertre  élevé, 
d'où  il  aurait  pu  tout  apercevoir  :  — Non,  pas  là,  dit  Girard;  je 
ne  la  verrais  pas  assez  bien  :  approchons  davantage;  elle  va  pas- 


70 

ser,  j'en  suis  sur;  elle  doit  être  dans  une  de  ces  voitures  qui  sont 
là-bas  et  qui  vont  si  vite.  » 

A  peine  avait-il  dit  ces  mots,  qu'il  fut  renversé  brusquement 
et  jeté  sur  une  pierre,  où  il  demeura  étendu  sans  connaissance;  le 
cerf,  poursuivi  par  la  meute,  l'avait  heurté  dans  sa  course  rapide; 
et  Petit-Pierre  n'avait  pu  ni  prévoir  ni  empêcher  sa  chute.  Il  se 
désolait,  le  pauvre  enfant!  son  désespoir,  à  la  vue  de  son  grand- 
père  sans  mouvement  et  qu'il  croyait  mort ,  était  d'autant  plus 
cruel  qu'il  se  reprochait  d'avoir  excité  sa  curiosité  par  le  récit 
qu'il  lui  avait  fait.  Ses  cris  déchirants  furent  entendus  de  Marie- 
Antoinette  ;  la  Dauphine  fit  arrêter,  s'informa  de  l'accident  qui 
venait  d'arriver;  puis,  apercevant  ce  vieillard  étendu  sur  la  terre, 
et  baigné  dans  son  sang,  elle  n'écouta  que  son  humanité.  Combien 
d'autres,  à  sa  place,  n'auraient  entendu  que  la  voix  du  plai- 
sir, ou  se  seraient  contentés  de  donner  quelques  ordres  pour  que 
des  laquais  secourussent  ce  malheureux  !  La  princesse ,  émue 
d'une  véritable  sensibilité,  voulut  s'assurer  par  elle-même  des 
soins  qui  lui  seraient  donnés;  elle  descendit  de  voiture,  ordonna 
à  ses  gens  d'y  transporter  le  pauvre  Girard,  y  fit  monter  Petit- 
Pierre,  et,  oubliant  tout  à  fait  le  plaisir  qu'elle  s'était  promis 
de  la  chasse,  elle  voulut  ramener  le  blessé  jusqu'à  sa  chaumière. 
Là,  elle  lui  fit  donner,  sous  ses  yeux,  tous  les  secours  que  récla- 
mait son  état;  elle  lui  prodigua  elle-même  les  soins  les  plus 
touchants.  Ces  soins  eurent  un  heureux  et  prompt  résultat  :  Gi- 
rard ne  tarda  pas  à  ouvrir  les  yeux. 

Eh!  qui  pourrait  peindre  son  ravissement,  lorsque,  reprenant 
tout  à  fait  connaissance,  il  vit  près  de  lui  cette  femme,  si  jeune  et 
si  belle,  et  qui,  les  yeux  mouillés  de  larmes,  soutenait  sa  vieille 
tête  blanche  dans  ses  mains  plus  blanches  encore?  Il  se  crut  le 
jouet  d'une  vision,  et  ferma  les  yeux  en  demandant  à  Dieu  de 
lui  laisser  continuer  son  rêve.  Mais  bientôt  une  douce  voix  vint 
frapper  son  oreille. 

—  Vous  trouvez-vous  mieux,  père  Girard  ?  demandait-elle. 

—  Oh!  mon  Dieu!  c'est  donc  bien  vrai;  elle  est  là,  près  de 
moi,  dans  ma  pauvre  chaumière,  celle  qui  n'a  jamais  habité  que 
des  palais;  oh!  je  suis  trop  heureux!  » 

Puis  Girard  voulut  essayer  de  se  lever  pour  s'agenouiller  de- 


71 

vant  lange  qui  l'avait  secouru;  mais  il  était  trop  faible;  d'ailleurs 
la  princesse  ne  le  lui  aurait  pas  permis.  Elle  sentait  qu'il  avait 
besoin  de  repos;  cependant  elle  ne  voulut  pas  le  quitter,  sans  avoir 
pourvu  à  tous  ses  besoins.  Elle  laissa  entre  les  mains  du  curé  une 
somme  plus  que  suffisante  à  cet  effet,  et  revint  plusieurs  fois,  les 
jours  suivants,  pour  s'assurer  que  sa  guérison  était  complète. 

Pendant  ces  visites,  la  princesse  put  juger  de  la  vertueuse  rési- 
gnation de  ce  digne  homme,  et  des  bons  principes  qu'il  avait  don- 
nés à  Petit-Pierre,  dont  le  bon  cœur  et  les  tendres  attentions  pour 
son  aïeul  intéressèrent  vivement  la  Dauphine.  Aussi  ne  les  aban- 
donna-t-elle  jamais.  Elle  fit,  sur  sa  cassette  particulière ,  une 
rente  de  cent  écus  à  Girard,  qui  put  enfin  se  livrer  au  repos,  si 
nécessaire  à  son  âge;  et,  après  avoir  fait  placer  Petit-Pierre  dans 
une  école,  elle  le  fit  entrer  dans  les  Gardes-Françaises  quand  il 
fut  en  âge  de  servir. 

C'est  ainsi  que  cette  noble  princesse  a  toujours  su  sacrifier  ses 
plaisirs  à  la  douce  satisfaction  de  soulager  l'infortune.  Jamais  un 
malheureux  ne  l'approcha  sans  être  consolé,  et  sans  appeler  sur 
elle  les  bénédictions  d'un  Dieu  qui ,  sans  doute,  la  récompense 
aujourd'hui,  dans  le  ciel,  des  cruels  malheurs  réservés  à  ses  der- 
niers jours  sur  la  terre. 


L'AVEUGLE   D'x\MBOISE 

C'est  un  bien  beau  pays  que  la  Touraine  :  on  a  dit  de  lui  que 
c'était  le  jardin  de  la  France;  on  y  cueille  de  si  beaux  fruits,  on 
y  mange  de  si  bonnes  prunes!  Il  existe  là,  à  six  lieues  de 
Tours,  un  vieux  château  très-célèbre,  le  château  d'Amboise; 
aussi  les  voyageurs  ne  manquent-ils  jamais  de  le  visiter. 

Mais,  près  de  ce  château,  se  trouve  une  toute  petite  maisonnette 
creusée  sous  un  rocher,  celui  des  Châtelliers ,  et  cette  maison- 
nette est  bien  curieuse  aussi;  c'est  là  que  vit  une  pauvre  fille  de 
trente  ans  environ,  aveugle  dès  l'enfance,  et  à  qui  Dieu  a  accordé 
la  grâce  de  faire  toutes  choses,  absolument  comme  une  personne 
qui  aurait  les  meilleurs  yeux  du  monde.  Ceci  est  merveilleux  sans 
doute,  et  cependant  rien  n'est  plu*  vrai. 


72 

Les  parents  de  cette  pauvre  fille  sont  marchands  et  aubergistes  ; 
el  c'est  elle  qui  fait  tout  le  service  de  la  maison.  Qu'un  chaland 
vienne  à  entrer,  fùt-il  absent  depuis  dix  ans,  sa  voix  ou  le  bruit 
de  ses  pas  même  le  fera  reconnaître;  la  mémoire  de  l'aveugle 
lui  tient  lieu  de  la  vue. 

Qu'on  lui  demande  du  fil  rouge,  blanc  ou  jaune,  des  rubans,  etc., 
l'aveugle  servira  toutes  ces  choses,  sans  se  tromper  le  moins  du 
monde.  Est-ce  un  morceau  de  pain  qu'un  pauvre  vient  acheter? 
il  sera  pesé  dans  la  balance,  et  le  poids  y  sera  toujours  juste. 
Paie-t-on  Ma  pauvre  fille  distinguera  à  merveille  la  valeur  de 
la  pièce  d'argent  qu'on  lui  donne ,  et  elle  en  rendra  la  monnaie. 

Yeut-on  boire  ou  manger'.'  l'aveugle  essuie  la  table,  étend  la 
nappe,  met  le  couvert,  apporte  tout  ce  qu'on  lui  demande  ,  puis 
elle  court  à  la  cave  où,  pour  se  rendre,  il  faut  traverser  la  rue. 
Eh  bien  !  elle  traverse  la  rue,  la  clef  d'une  main,  la  bouteille  de 
l'autre  ;  elle  ouvre  la  porte,  tourne  le  robinet,  emplit  sa  bouteille 
sans  verser  une  goutte  de  vin,  et  revient  à  la  maison  plus  alerte 
que  tout  autre  domestique;  il  est  vrai  qu'elle  n'est  pas  embar- 
rassée d'un  flambeau  qui  s'éteint  quelquefois. 

Jamais  l'aveugle  d'Amboise  n'a  été  en  peine  de  retrouver,  le 
matin,  sur  la  table  ou  sur  les  chaises,  ses  vêtements  déposés  le 
soir  en  se  couchant;  et,  chose  bizarre!  elle  se  place,  par  un  in- 
stinct étrange  de  coquetterie,  toujours  en  face  d'une  glace, 
comme  pour  bien  ajuster  sa  toilette  lorsqu'elle  s'habille. 

Le  matin  en  se  levant,  le  soir  en  se  couchant,  l'aveugle  adresse 
à  Dieu  des  actions  de  grâces,  car  c'est  Dieu,  dit-elle  ,  qui  l'aide 
à  supporter  sa  pénible  existence. 

Le  dimanche,  pour  aller  entendre  la  messe,  elle  se  rend  à  une 
église  éloignée  d'un  quart  de  lieue  de  chez  elle.  Elle  parcourt  les 
rues  en  marchant  sur  un  pavé  très-pointu,  sans  jamais  tomber, 
sans  faire  même  un  faux  pas.  Arrivée  à  l'église,  elle  plonge  le 
doigt  dans  le  bénitier ,  prend  sa  chaise  au  milieu  de  deux  cents 
autres  chaises  et  trouve  toujours  une  place.  La  messe  dite,  elle 
rentre  chez  elle  comme  elle  en  était  sortie.  Cette  petite  histoire 
n'est-elle  pas  intéressante  ? 


73 
LA  FÊTE  DE  LA   PENTECOTE. 


Quelque  temps  après  la  sortie  d'Egypte,  les  Hébreux  arrivè- 
rent au  mont  Sinaï,  où  Dieu  voulut  leur  faire  connaître  sa 
loi.  Tout  à  coup  la  montagne  parut  embrasée  ;  elle  se  couvrit 
d'une  épaisse  fumée,  traversée  par  des  éclairs;  et  au  milieu  d'un 
bruit  de  foudre  épouvantable,  on  entendit  une  voix  pareille  au 
son  de  la  trompette ,  qui  répéta  les  dix  commandements ,  nom- 
més :  les  commandements  de  Dieu.  Le  peuple  demeurait  tremblant 
et  prosterné  au  pied  de  la  montagne;  mais  la  voix  ayant  appelé 
3Ioïse,  Moïse  monta  seul  jusqu'au  sommet.  Il  y  resta  quarante 
jours  et  quarante  nuits;  et  Dieu  lui  donna  deux  tables  de  pierre 
où  il  avait  gravé  sa  loi. 

Ce  grand  événement  ne  pouvait  s'oublier  sans  crime,  et  l'on 
institua  la  fête  de  la  Pentecôte,  afin  d'en  perpétuer  la  mémoire. 
Yoilà  donc,  mes  chers  enfants,  quelle  fut  son  origine  chez  les 
Juifs;  mais  chez  nous,  chrétiens,  elle  n'a  pas  le  môme  objet. 

Vous  savez  donc  que  Jésus-Christ,  sur  le  point  de  retourner 
au  ciel ,  avait  promis  à  ses  apôtres  de  leur  envoyer  son  esprit 
saint.  Pleins  de  confiance  en  sa  promesse,  ils  attendaient  son 
accomplissement  dans  le  jeûne  et  dans  la  prière.  Un  jour  qu'ils 
étaient  tous  assemblés  au  lieu  ordinaire  de  leurs  réunions,  ils 
entendirent  un  bruit  venant  du  ciel,  semblable  au  murmure  d'un 
vent  impétueux,  et  ils  aperçurent  une  flamme  qui,  se  divisant 
sous  la  forme  de  petites  langues  de  feu,  alla  se  reposer  sur  leurs 
tètes.  Aussitôt  leurs  esprits  furent  éclairés,  leurs  cœurs  remplis 
d'une  force  nouvelle;  et  ils  se  mirent  à  parler  les  langues  de  tou- 
tes les  nations,  sans  les  avoir  jamais  apprises. 

Cela  voulait  dire  clairement  que  le  temps  était  venu  d'aller 
prêcher  la  véritable  religion  aux  idolâtres,  et  que  l'univers  entier 
pouvait  enfin  écouter  leurs  paroles.  Ils  se  séparèrent  donc,  rem- 
plis de  la  grâce  de  l'esprit  saint,  et  le  monde  se  convertit  bientôt 
à  l'Evangile. 

Pentecôte  vient  d"un  mot  grec  qui  signifie  cinquantième.  Ce 
I.  10 


74 

fut  en  effet  cinquante  jours  après  la  résurrection  que  ce  miracle 
arriva,  et  c'est  cinquante  jours  après  Pâques  que  nous  en  célé- 
brons la  fête.  La  Pentecôte  des  juifs  porte  le  même  nom  ,  parce 
qu'il  s'écoula  le  même  temps  entre  la  délivrance  miraculeuse  et 
l'apparition  de  Dieu  au  mont  Sinaï;  mais  vous  voyez  que  ces 
fêtes  n'ont  du  reste  aucune  ressemblance. 

Jeudi  dernier,  nous  chantions  encore  ces  paroles,  que  vous 
ne  devez  point  vous  lasser  d'entendre  : 

Vous  avez  achevé  votre  ouvrage  , 

0  Christ  !  vainqueur  de  la  mort , 

Et  la  gloire  éternelle,  que  vous  aviez  abandonnée, 

Vous  redemande  au  ciel. 

Aujourd'hui,  c'est  à  la  troisième  personne  de  la  Sainte-Trinité 
que  nous  adressons  ce  cantique  admirable,  Vent  Creator... 

Venez,  esprit  créateur, 
Visiter  les  âmes  de  vos  enfants; 
Remplissez  de  votre  grâce  céleste 
Les  cœurs  que  vous  avez  formés. 

L'esprit  saint  qui  descendit  sur  les  apôtres,  peut  encore  descendre 
sur  vous,  m  es  chers  enfants;  il  suffit  de  l'en  prier  avec  beaucoup 
d'ardeur.  Vous  ne  parlerez  point,  il  est  vrai ,  comme  eux,  diverses 
langues,  car  Dieu  ne  fait  pas  de  miracles  inutiles;  mais  vous  ob- 
tiendrez toutes  les  grâces  nécessaires  à  votre  faiblesse.  Il  ne  vien- 
dra point  seul  dans  vos  cœurs;  il  amènera  avec  lui  la  sagesse,  pour 
vous  bien  conduire,  le  conseil  pour  aider  votre  incertitude  ,  l' in- 
telligence pour  connaître  vos  devoirs,  la  force  pour  les  pratiquer, 
la  science  pour  comprendre  les  mystères  de  Dieu,  la  crainte  pour 
redouter  sa  colère,  et  la  piété  pour  aimer  sa  douceur. 


IN  EMPEREUR  PARRAIN  D'UN  PAYSAN. 

^ÊÊÊââÊÊm 

Vers  le  milieu  du  seizième  siècle,  régnait  en  Russie  le  czar 
Iwan  IV.  Ce  prince,  l'un  des  plus  grands  souverains  de  ce  Yaste 


75 

empire,  avait  l'habitude  de  voyager  incognito  dans  ses  Etats,  pour 
s'assurer,  par  lui-même,  des  besoins  de  son  peuple  et  connaître, 
d'une  manière  positive,  l'opinion  qu'on  avait  de  son  gouverne- 
ment. 

Un  jour,  le  czar  se  déguisa  en  mendiant,  et  se  mit  à  parcourir 
les  environs  de  Moscou.  Arrivé  près  d'un  village,  il  feint  d'être 
excédé  de  fatigue  et  demande  l'hospitalité.  Des  vêtements  en 
lambeaux,  un  air  exténué,  tout  trahissait  en  lui  les  plus  pressants 
besoins,  la  plus  profonde  misère;  et  il  avait  tout  mis  en  œuvre 
pour  exciter  une  juste  compassion,  et  personne  ne  voulut  le  re- 
cevoir; partout  il  n'éprouva  que  des  refus. 

Rempli  d'indignation  contre  ces  méchantes  gens,  Iwan  allait 
quitter  ce  village,  lorsqu'il  aperçoit  une  dernière  habitation  à  la 
porte  de  laquelle  il  n'avait  pas  encore  frappé;  c'était  une  pauvre 
chaumière,  et  sa  triste  apparence  n'était  guère  faite  pour  encou- 
rager le  czar;  il  hésite  un  moment,  puis  enfin  se  décide  à  tenter 
cette  dernière  épreuve...  Il  frappe...  Au  même  instant  arrive  un 
paysan  qui  lui  demande  ce  qu'il  désire.  «  Je  viens  de  bien  loin, 
répond  le  czar,  je  me  suis  égaré;  je  me  meurs  de  fatigue  et  de 
faim,  pouvez-vous  me  donner  un  asile  pour  cette  nuit?  —  Hélas! 
réplique  le  paysan  en  le  prenant  par  la  main,  vous  me  trouvez 
dans  un  cruel  embarras;  ma  femme  est  dans  les  douleurs  de  l'en- 
fantement; je  crains  fort  que  vous  ne  puissiez  goûter  le  repos 
dont  vous  paraissez  avoir  si  grand  besoin;  mais  n'importe,  entrez, 
du  moins  serez-vous  à  l'abri  du  froid,  et  vous  partagerez  notre 
souper.  » 

A  ces  mots,  le  paysan  introduit  le  czar  dans  une  petite  chambre 
remplie  d'enfants.  Un  même  berceau  en  contenait  deux,  pro- 
fondément endormis.  Une  petite  fille  de  trois  ans,  couchée  sur 
une  natte,  dormait  aussi,  tandis  que  ses  deux  sœurs,  âgées  de  six 
à  sept  ans,  priaient  Dieu,  en  pleurant,  pour  leur  mère.  «  As- 
seyez-vous ici,  dit  le  paysan  à  son  hôte,  je  vais  vous  chercher  à 
manger.  »  Un  instant  après,  il  apportait  de  l'hydromel,  du  pain 
noir,  et  des  œufs  durs. 

«  Yoilà  tout  ce  que  je  puis  vous  offrir,  dit  ce  brave  homme 
en  rentrant;  soupez  avec  mes  filles  ;  moi  je  vais  soigner  ma  femme. 


76 

—  La  bonne  action  que  vous  faites  en  me  donnant  l'hospitalité, 
reprit  le  czar,  vous  portera  bonheur;  oui,  j'en  suis  >ùr,  !<•  ciel 
vous  récompensera  de  voire  charité. 

—  Mon  ami,  reprit  le  paysan,  priez  Dieu  pour  l'heureuse  dé- 
livrance de  ma  femme  :  c'est  tout  ce  que  je  puis  désirer. 

—  Vous  vous  trouvez  donc  heureux?... 

—  Heureux  !  jugez  si  je  le  suis!  j'ai  une  femme  que  j'aime,  un 
père  et  une  mère  qui  se  portent  bien.,  cinq  enfants  qui  viennent 
à  souhait,  et  mon  travail  suffit  pour  nourrir  tout  cela... 

—  Est-ce  que  votre  père  et  votre  mère  logent  avec  vous? 

—  Assurément  ;  ils  sont  en  ce  moment  auprès  de  ma 
femme. 

—  Cette  cabane  est  cependant  bien  petite! 

—  Elle  est  assez  grande,  puisqu'elle  peut  nous  contenir 
tous.  » 

En  achevant  ces  mots,  le  paysan  prend  congé  de  son  hôte  et 
rentre  précipitamment  dans  la  pièce  voisine.  Une  heure  après, 
il  reparaît  au  comble  de  la  joie  et  tenant  dans  ses  bras  un  enfant 
qu'il  apporte  au  czar.  «  Voilà  le  sixième  que  je  tiens  de  la  bonté 
de  Dieu;  puisse-t-il  venir  aussi  bien  que  tous  les  autres!  voyez 
comme  il  est  bien  portant.  » 

L'empereur  prend,  à  son  tour,  le  nouveau-né  dans  ses  bras,  et 
le  regardant  avec  attendrissement  :  «  Je  me  connais  un  peu  en 
physionomie,  dit-il;  celle  de  cet  enfant  est  bien  heureuse;  je 
parierais  qu  il  fera  un  jour  une  grande  fortune*  »  Le  bon  paysan 
sourit  d'un  air  d'incrédulité,  et,  prenant  son  (ils  des  mains  du  czar, 
il  le  remit  à  la  vieille  grand' mère  qui  venait  le  rechercher  pour  le 
porter  à  sa  mère. 

Le  paysan,  étendant  une  natte  de  paille  à  terre,  invite  l'étranger 
à  s'y  coucher  avec  lui,  et  il  ne  tarde  pas  à  s'endormir  du  plus 
profond  sommeil.  Une  petite  lampe  répandait  une  faible  clarté 
dans  la  chambre  ;  le  czar,  se  soulevant,  promène  des  regards 
attendris  autour  de  lui,  et  contemple  avec  intérêt  son  digne  hôte 
et  ses  trois  petits  enfants  endormis.  Un  silence  profond  régnait 
dans  la  chaumière.  «  Homme  simple  et  vertueux!  dit  le  czar, 
comme  tu  dors  paisiblement  sur  ta  pauvre  natte  !  rien  ne  trouble 


le  calme  de  ton  repos!  ton  sommeil  est  celui  de  l'innocence;  les 
remords,  les  soupçons,  les  projets  ambitieux  n'altèrent  pas  la  paix 
de  ton  âme;  content  du  sort  que  Dieu  t'a  départi,  tu  jouis  en  paix 
de  ses  bienfaits...  » 

De  semblables  réflexions  occupèrent  le  czar  toute  la  nuit;  au 
lever  de  l'aurore,  le  paysan  s'éveilla,  et  le  czar  prenant  congé  de 
lui  :  «  Je  retourne  à  Moscou;  j'y  connais  un  homme  bienfaisant; 
je  vais  lui  parler  de  vous  et  l'engager  à  servir  de  parrain  à  votre 
enfant;  promettez-moi  donc  de  m'attendre  pour  le  baptême  :  je 
serai  ici  dans  trois  heures.  » 

Le  paysan,  qui  ne  comptait  pas  beaucoup  sur  cette  promesse, 
ne  crut  cependant  pas  devoir  refuser  une  pareille  proposition;  il 
consentit  donc,  par  complaisance,  à  faire  ce  que  désirait  l'étran- 
ger. Après  cette  assurance,  l'empereur  partit  sur-le-champ. 

Cependant  les  trois  heures  convenues  étaient  déjà  passées  de- 
puis longtemps,  et  l'étranger  ne  paraissant  pas,  le  bon  père,  suivi 
de  sa  famille,  se  disposait  à  porter  son  enfant  à  l'église,  quand 
tout  à  coup  un  grand  bruit  de  chevaux  et  de  voitures  se  fait  en- 
tendre. Le  paysan  ouvre  sa  fenêtre,  et  voit  la  rue  pleine  de 
cavaliers  et  de  superbes  carrosses;  il  reconnaît  les  gardes  de 
l'empereur.  Aussitôt  il  appelle  sa  famille;  et  chacun,  pour  voir 
passer  son  souverain,  se  précipite  en  tumulte  à  la  porte  de  la 
chaumière. 

Plusieurs  voitures  défilent,  et  enfin  celle  du  czar  ;  mais,  ô  sur- 
prise! elle  s'arrête  devant  la  maison  du  bon  paysan;  alors  les 
gardes  font  éloigner  la  foule  attirée  par  l'espérance  d'entrevoir  le 
czar;  la  portière  de  la  voiture  s'ouvre,  et  quelle  est  la  stupéfac- 
tion du  paysan,  lorsque,  dans  la  personne  du  czar,  couvert  de 
pierreries  et  de  vêtements  magnifiques,  il  reconnaît  le  pauvre 
inconnu  avec  lequel  il  vient  de  passer  la  nuit  sur  une  natte! 
son  saisissement  est  égala  sa  joie;  mais  soudain  cet  appareil 
pompeux,  ce  brillant  cortège,  tout  lui  fait  craindre  d'être  le  jouet 
d'un  songe. 

L'empereur  jouit  un  moment  de  son  trouble,  puis  prenant  la 
parole  avec  bonté  :  «  Hier,  mon  ami,  vous  avez  accompli  les  obli- 
gations qu'imposent  la  religion  et  l'humanité.   Aujourd'hui  je 


78 

vieru  m'acquitter  du  devoir  le  plus  doux  pour  un  souverain  : 
celui  de  récompenser  la  vertu.  Vous  ne  quitterez  pas  un  état  que 
vous  honorez,  mais  je  vous  donnerai  les  biens  qui  vous  manqucnl; 
et  désormais  vous  pourrez  à  votre  aise  pratiquer  les  saintes  lois 
de  l'hospitalité!  je  me  charge  enlin,  pour  toujours,  de  l'enfant 
que  j'ai  vu  naître  cette  nuit,  car  vous  devez  vous  souvenir  que  je 
vous  ai  prédit  qu'il  ferait  une  grande  fortune.  » 

Le  paysan,  ému  jusqu'aux  larmes,  alla  chercher  son  fils,  et 
vint  le  déposer  aux  pieds  du  czar,  qui  le  prit  avec  attendrissement 
et  le  porta  lui-même  à  l'église;  ensuite  il  le  rapporta  dans  la  ca- 
bane, ne  voulant  pas  le  priver  des  caresses  et  du  lait  de  s;i  inère; 
mais,  dès  que  l'enfant  fut  sevré,  il  le  fit  amener  à  sa  cour,  se 
chargea  de  son  éducation,  le  fit  élever  dans  son  palais;  et,  un 
beau  jour,  grâce  à  la  faveur  de  l'empereur,  qui  tint  si  fidèlement 
toutes  ses  promesses,  le  fils  du  pauvre  paysan  parvint  aux  pre- 
mières dignités  de  l'Etat. 


HISTOIRES  MERVEILLEUSES 

DO 

KOI   PÉPIN  ET   DE  SON   FILS  CHARLEMAGNE. 

DEUXIÈMI    HISTOIRK. 

CHARLEMAGNE. 
I. 

Naissance  do  ' 

Pépin  ne  tarda  pas  à  faire  annuler  secrètement  son  mariage 
par  le  pape  Etienne  II,  successeur  de  Zacharie  ;  toutefois  ce  pape, 
en  déclarant  nulle  cette  union  comme  ayant  été  obtenue  par  sur- 
prise et  trahison,  ne  dégagea  pas  le  roi  des  liens  qui  l'unissaient 
aux  enfants  qui  en  étaient  issus.  La  fausse  reine  aussi  fut  confinée 


(Sharlemtiûixf 


Louis  T.assallc  di-l  cl  luh. 


Lith.de  Carnet- 


Alors  le  petit  ôarçon  fut   bien  confus. 


Paria    LOUIS    JAN  KT ,  Kdiicur  in   DJMANi'HK    das 


79 

dans  un  clottre  éloigné  où  elle  mourut  peu  d'années  après.  Per- 
sonne, à  l'exception  du  pape  et  du  roi,  ne  se  pouvait  rendre 
compte  des  motifs  d'une  pareille  mesure,  car  Pépin  avait  jugé  à 
propos  de  garder  quelque  temps  le  secret,  de  peur  que  les  en- 
fants de  la  fausse  reine  ne  tendissent  quelque  embûche  à  la  nou- 
velle épouse  qu'il  voulait  prendre. 

Toutes  ces  dispositions  une  fois  prises,  le  roi  ne  tarda  pas  à 
se  rendre  au  moulin;  son  mariage  avec  la  princesse  de  Carniole 
s'y  fit  sans  pompe  aucune  et  dans  le  plus  grand  mystère.  Pépin 
prévoyait  qu'il  allait  avoir  encore  de  terribles  combats  à  soutenir 
contre  les  païens,  et  il  ne  voulait  pas  laisser,  dans  cet  intervalle, 
l'empire  en  proie  à  des  dissensions  intérieures. 

Avant  de  partir  pour  la  guerre,  Pépin  pressa  sa  femme  sur  son 
cœur.  La  reine  Berthe  (car  tel  était  le  nom  de  la  fille  du  roi  de 
Carniole)  lui  montra  une  fois  encore  ses  broderies  et  sa  pauvre 
petite  couchette  dans  la  maison  du  meunier.  A  cette  vue,  ils  pleu- 
rèrent tous  deux,  mais  ce  fut  cette  fois  de  douces  larmes  qu'ils 
versèrent.  Le  roi  dit  à  Berthe  :  «  Vous  êtes  une  femme  bénie;  béni 
soit  aussi  l'enfant  qui  naîtra  de  vous!  »  Puis  se  tournant  vers  le 
meunier  et  sa  famille,  il  leur  recommanda,  si  l'enfant  qui  vien- 
drait à  naître  était  une  fille,  de  lui  envoyer  un  anneau;  si  c'était 
un  garçon,  de  lui  envoyer  une  flèche.  Et  il  leur  laissa  entre  les 
mains  la  flèche  et  l'anneau. 

En  ce  même  temps,  le  pape  Etienne,  de  plus  en  plus  émerveillé 
de  la  magnificence  et  des  mérites  de  Pépin,  le  fit  roi  par-dessus 
tous  les  rois,  et  ordonna  à  tous  les  princes  chrétiens  de  lui  obéir; 
et  les  princes  chrétiens  y  consentirent  de  bon  cœur,  car  personne 
ne  croit  s'abaisser  et  ne  s'abaisse,  en  effet,  en  se  soumettant  à  la 
vraie  grandeur,  et  ils  se  montrèrent  désormais,  en  toute  occasion, 
prêts  à  le  servir.  Pépin  reçut  une  nouvelle  qui  le  força  de  retour- 
ner en  France.  Il  apprit  qu'un  roi  païen,  nommé  Marsilies, 
rassemblait  des  troupes  nombreuses  pour  marcher  contre  les 
chrétiens;  et  c'était  un  roi  puissant  qui  tenait  sous  ses  lois  quatre 
royaumes.  Pépin  convoqua  tous  les  rois  et  princes  chrétiens  :  car 
il  était,  comme  on  l'a  vu,  roi  par-dessus  tous  les  rois  chrétiens, 
et  il  marcha  contre  les  païens  et  les  battit.  Il  passa  ensuite  en 


80 

Espagne  avec  une  puissante  armée,  et  assiégea  tous  les  châteaux 
forts;  les  uns  furent  pris  d'assaut,  les  autres  se  rendirent  par 
la  famine.  Pépin  employa  ainsi  une  année  à  faire  la  conquête  de 
l'Espagne. 

Marsilies,  voyant  que  ses  royaumes  étaient  tombés  en  la  puis- 
sance du  roi  chrétien,  lui  envoya'une  grande  ambassade  avec  de 
riches  présents,  en  le  priant  de  lui  pardonner,  et  s'engageant  solen- 
nellement à  ne  plus  combattre  les  chrétiens  de  sa  vie.  Cette  heu- 
reuse circonstance  permit  à  Pépin  de  diriger  de  nouveau  ses  coups 
contre  les  païens  de  la  Saxe  et  de  la  Hongrie,  qui  avaient  pro- 
fité de  son  éloignement  pour  reprendre  les  armes;  mais  il  était  à 
peine  arrivé  sur  le  champ  de  bataille  que  déjà  l'un  de  ses  lieute- 
nants avait  remporté  sur  eux  une  grande  victoire.  C'est  à  cette 
époque  qu'un  messager  apporta  au  roi  une  flèche,  sans  autre  ex- 
plication, de  la  part  du  meunier.  Pépin  comprit  que  madame 
Berthe,  sa  femme,  lui  avait  donné  un  fils,  et  il  se  réjouit  beaucoup. 

Alors  le  roi  jugea  convenable  de  mettre  son  médecin  dans  le 
secret;  il  l'envoya  donc  vers  Berthe.  Celle-ci  fut  d'abord  effrayée 
à  la  vue  de  cet  étranger;  elle  craignait  qu'il  ne  vînt  pour  lui 
ravir  son  fils;  et,  toute  tremblante,  elle  s'enferma  au  verrou  dans 
sa  chambrette.  Le  meunier  conçut  bien  aussi,  de  son  côté,  quel- 
ques soupçons;  mais  le  médecin  s'étantfait  connaître,  on  le  reçut 
cordialement.  Dès  qu'il  aperçut  l'enfant,  cet  homme  qui  se  pi- 
quait de  lire  dans  l'avenir,  s'écria  :  «  Voilà  un  petit  qui  sera 
grand.  »  Berthe,  éclairée  sur  la  démarche  du  médecin  et  assurée 
qu'il  était  envoyé  par  son  époux,  le  reçut  elle-même  avec  beaucoup 
de  bienveillance.  Le  médecin  dit  alors  à  la  reine  que  le  roi,  ayant 
malheureusement  beaucoup  d'ennemis  à  combattre,  désirait  que 
le  secret  de  son  mariage  et  de  la  naissance  de  son  fils  ne  fût  pas 
encore  divulgué.  La  reine  répondit  qu'elle  resterait  chez  le  meu- 
nier tant  que  cela  serait  agréable  à  son  seigneur  et  maître ,  et 
qu'elle  prierait,  chaque  jour,  Dieu  de  lui  donner  la  victoire  sur 
les  païens.  Le  médecin  ajouta  que  le  roi  voulait  qu'on  donnât  à 
l'enfant  le  nom  de  Charles.  Après  s'être  ainsi  acquitté  de  sa  mis- 
sion, il  retourna  vers  son  maître  et  lui  annonça  que  l'enfant  était 
un  gros  et  beau  garçon  qui  promettait  merveilles. 


81 

Le  meunier  présenta  le  jeune  prince  au  baptême  comme  son 
propre  fils,  et  il  le  nomma  Charles,  selon  Tordre  de  Pépin. 

II. 

CharleMRgne  élu  justicier  dés  l'enfance. 

Cependant  des  troupes  innombrables  de  païens,  descendant 
du  Nord  comme  des  nuées  de  corbeaux,  menaçaient  encore  une 
fois  de  détruire  la  chrétienté,  et  Pépin  n'était  pas  sans  de  mor- 
telles inquiétudes  à  cet  égard.  Dieu  l'en  tira.  Il  lui  envoya,  pendant 
une  nuit,  une  croix  d'or  par  son  ange,  et  i'ange  dit  à  Pépin  : 
«  Prends  ce  signe  de  la  sainte  Croix,  et  avec  lui,  comme  autre- 
fois Constantin  de  Rome,  tu  vaincras  tous  tes  ennemis,  si  tu  as 
la  foi.  »  Pépin  dit  :  «  Je  crois  sans  aucun  doute  »  ;  et  plaçant  la 
croix  sur  son  cœur,  il  marcha  avec  confiance  et  courage  contre 
ses  ennemis,  les  soumit  tous  en  l'espace  de  quatre  années,  et  les 
obligea  de  lui  rendre  hommage  et  de  lui  prêter  serment  comme 
avait  fait  Marsilies.  En  ce  temps-là,  les  païens  eux-mêmes  se 
regardaient  comme  irrévocablement  liés  par  le  serment,  et  ceux 
qui  le  parjuraient,  encouraient  le  mépris  général. 

Pépin  revint  de  Hongrie,  dans  les  pays  d'Allemagne,  avec  son 
armée  victorieuse,  et  il  congédia  tous  les  princes  et  seigneurs,  en 
leur  donnant  à  chacun  de  grands  biens  et  de  grands  honneurs. 
Toutefois  on  dit  qu'il  égara,  dans  une  bataille,  la  croix  qui  avait 
assuré  ses  victoires,  et  qu'on  ne  la  retrouva  plus  qu'au  temps 
d'Etienne  de  Hongrie  qui  fut  un  roi  très-confiant  en  Dieu. 

Or,  voyons  ce  que  devenait  Charles  chez  le  meunier.  Il  igno- 
rait le  secret  de  sa  naissance,  et  c'était  le  meunier  et  sa  femme 
qu'il  nommait  ses  père  et  mère.  Berthe,  par  obéissance  aux  vo- 
lontés du  roi,  se  résignait  à  entendre  son  cher  enfant  donner,  à 
une  autre  qu'elle,  le  doux  nom  de  mère;  toutefois  se  consolait- 
elle  en  voyant  l'enfant  grandir,  d'une  manière  merveilleuse,  de 
corps,  de  cœur  et  d'esprit.  Tous  les  petits  garçons  du  voisinage 
se  rassemblaient  autour  de  Charles;  et,  comme  s'il  eût  été  leur 
maître,  c'était  toujours  lui  qui  dirigeait  leurs  jeux.  Un  jour,  on 
s'aperçut  qu'une  bride  de  cheval  avait  disparu,  et  on  accusa  un 
i.  Il 


82 

des  enfants  de  l'avoir  dérobée  et  de  la  cacher  sur  lui.  Charles 
dil  :  «  Tous  ne  peuvent  être  accusés  pour  un  seul  ;  un  seul  de 
nous  a  pris  la  bride;  il  faut  qu'il  se  découvre.  »  Aucun  des  en- 
fants  n'avouait  le  vol.  Charles  se  fâcha  plus  fort,  et  reprit  :  «Tous 
ne  peuvent  être  condamnés  pour  un  seul;  il  faut  que  chacun  de 
nous  soit  fouillé,  moi  le  premier.  »  Les  enfants  avaient  si  grande 
confiance  en  Charles,  que  la  plupart  offraient  de  l'exempter  de 
cette  épreuve,  tout  en  s'y  soumettant  eux-mêmes.  Charles  les  re- 
mercia, mais  il  n'en  exigea  pas  moins  qu'on  le  fouillât,  ne  fut-ce 
que  pour  donner  l'exemple  aux  autres;  or,  quand  on  l'eut  fouillé, 
ce  fut  lui  qui  fouilla  tous  les  autres.  Un  des  enfants  voulut  alors 
s'enfuir,  sous  prétexte  qu'il  ne  prétendait  pas  être  fouillé  comme 
un  voleur.  Charles  courut  après  lui  et  l'arrêta  en  disant  :  «  Qui 
est  le  voleur  de  moi  qui  me  suis  laissé  fouiller  le  premier,  ou  de 
toi  qui  t'y  refuses?  Il  n'y  a  que  celui  qui  a  peur  d'être  trouvé  en 
faute,  qui  cherche  à  se  soustraire  à  pareille  épreuve.»  Et,  tout  en 
parlant,  Charles  tenait  fortement  le  petit  garçon  et  le  fouillait;  il 
tira  la  bride  de  dessous  sa  manche.  Alors  le  petit  garçon  lut  bien 
confus,  et  tous  les  autres  furent  d'avis,  avec  Charles,  qu'il  fallait 
infliger  un  châtiment  au  coupable  ;  et,  tout  d'une  voix,  ils  dirent 
à  Charles  que  c'était  à  lui  de  prononcer  la  peine.  Charles  réfléchit 
un  moment';  puis  il  s'écria  :  «  Eh  bien  donc!  qu'il  soit,  pendant 
une  heure,  lié  à  un  arbre,  par  les  pieds  et  par  les  mains,  et  ex- 
posé ainsi,  comme  voleur,  au  mépris  des  passants. »On lia  l'enfant, 
comme  l'avait  ordonné  Charles;  et,  pendant  une  heure,  il  fut 
exposé  aux  reproches  des  passants  et  à  la  risée  des  autres  petits 
garçons.  Quand  l'heure  du  châtiment  fut  expirée,  Charles  alla  lui- 
même  délier  l'enfant,  et  comme  ses  petits  camarades  continuaient 
à  l'insulter,  celui-ci  leur  dit  :  «Celui  qui  a  accompli  sa  peine  ne  la 
doit  plus,  et  si  quelques-uns  de  vous  s'avisent  encore  de  l'injurier, 
c  est  a  moi  qu'ils  auront  affaire.  Il  faut  lui  laisser  assez  d'amour- 
propre  pour  qu'il  sente  la  honte  de  retomber  en  une  pareille 
faute;  il  n'y  a  que  ceux  dont  on  n'a  plus  rien  de  bon  à  attendre 
que  l'on  puisse  condamner  à  un  mépris  continuel;  et  encore  Dieu 
a-t-il  des  pardons  pour  tous  les  repentirs.  » 

Un  vieillard,  qui  passait,  dit  :  «  Cet  enfant  parle  comme  Salo- 


s;; 

mon.  »  Et  il  s'en  alla  raconter  jusque  dans  Augshourg  ee  dont 
il  avait  été  témoin;  et  il  répétait  à  tout  le  monde  :  «Il  j  a  au  mou- 
lin, que  l'on  voit  là-bas,  un  enfant  en  qui  Dieu  a  évidemment 
mis  sa  sagesse  :  car  il  rend  la  justice  comme  autrefois  Salomon, 
et  Salomon  n'était  pas  plus  sage.  » 

Charles  eut  bientôt  une  occasion  plus  solennelle  de  mettre  en 
évidence  la  sagacité  de  son  esprit.  Un  homme  du  voisinage  avait 
été  obligé,  à  la  suite  d'un  incendie  qui  avait  consumé  sa  maison, 
d'engager  le  peu  de  bien  qui  lui  restait  à  un  prêteur  qui  ne  lui 
avait  compté  d'argent  qu'à  fort  gros  intérêts.  Le  pauvre  homme, 
dans  l'excès  de  son  malheur,  n'avait  pas  réfléchi  ;  et  son  unique 
pensée  avait  été  de  donner  un  nouveau  toit  à  sa  famille.  Mais 
vint  le  jour  que  le  prêteur  avait  bien  prévu,  celui  où  le  pauvre 
homme  ne  pourrait  lui  rendre  l'argent  qu'il  avait  si  chèrement 
emprunté;  ce  méchant  homme  le  somma  donc,  non-seulement  de 
déguerpir,  avec  sa  famille,  du  toit  qu'il  avait  fait  reconstruire  après 
l'incendie,  mais  encore  de  lui  livrer  le  terrain  qui  entourait  la 
maison;  de  sorte  que,  pour  prévenir  un  malheur,  le  pauvre 
homme  s'était  plongé ,  lui  et  les  siens,  dans  une  misère  plus 
grande  encore. 

Or,  le  meunier  entendit  raconter  la  triste  aventure  de  son  voi- 
sin, et,  comme  il  avait  un  cœur  bien  compatissant  pour  les  pei- 
nes d'autrui,  il  l'alla  trouver,  et  lui  dit:  «  A  votre  place,  je 
verrais  s'il  n'y  aurait  rien  de  mieux  à  faire  que  d'abandonner 
tout  uniment  mon  bien.  —  Que  voulez-vous  que  je  fasse?  répon- 
dit le  pauvre  homme.  —  Eh  bien!  je  vais  vous  le  dire,  répliqua 
le  meunier  :  à  votre  place,  je  défendrais  mon  bien  pied  à  pied, 
jusqu'au  bout.  Nous  avons  pour  seigneur  un  baron  qui  est  un 
homme  juste;  je  ferais  sommer  votre  prêteur  de  comparaître  de- 
vant lui.  —  Mais  mon  prêteur  est  riche,  reprit  le  pauvre  diable; 
il  se  fera  accompagner  d'un  avocat,  habile  en  belles  paroles,  en 
perlides  subtilités,  et  moi  qui  n'ai  personne  pour  me  défendre, 
que  pourrai-je  lui  répondre?  »  Le  meunier  l'interrompant  : 
«  Avez-vous  entendu  parler  de  Charles,  l'enfant  du  moulin  ?  — 
Sans  doute,  répondit  le  voisin;  c'est  un  enfant  plein  d'esprit  et 
de  bon  sens;  mais  à  quoi  voulez-vous  en  venir?  —  A  vous  le  pro- 


84 

poser  pour  avocat,  dit  le  meunier.  »  L'infortuné  réfléchit  un 
instant,  puis  répondit  :  «  La  vérité  sort  de  la  bouche  des  enfants; 
leur  éloquence,  qui  est  celle  du  cœur,  séduit,  entraîne.  Que 
Charles  soit  donc  mon  défenseur.  » 

Charles  fut  d'abord  bien  attristé  des  malheurs  du  voisin,  mais 
ensuite  bien  content  d'avoir  à  prendre  sa  défense.  Il  se  fit  conter 
l'affaire  de  point  en  point;  après  quoi  il  s'écria  :  «  Qu'on  me 
conduise  devant  le  baron,  et  s'il  est  juste,  comme  on  le  dit,  je  sais 
bien  qui  s'en  tirera  avec  les  étrivières.  »  On  mena  Charles  au 
château  de  Pell  :  car  c'était  là  que  se  tenait  le  baron;  et,  en  ce 
temps-là,  c'était  les  barons  ou  seigneurs  qui  rendaient  pater- 
nellement la  justice  à  tous  ceux  qui  relevaient  de  leur  sei- 
gneurie. 

Le  baron,  en  voyant  Charles,  fut  tout  de  suite  favorablement 
disposé  pour  lui;  il  passa,  d'un  air  caressant,  ses  doigts  dans  les 
anneaux  de  sa  belle  chevelure,  et  lui  dit  :  «  Mon  petit  ami,  est-ce 
que  c'est  vous  qui  êtes  l'avocat  de  l'homme  qu'on  veut  chasser 
de  chez  lui?  »  Charles  répondit  résolument  :  «  Oui,  monsei- 
gneur, si  cela  ne  vous  déplaît.  —  Cela  ne  me  déplaît;  au  con- 
traire, reprit  le  baron  ;  seulement  il  n'est  pas  juste  que  vous  ayez 
à  soutenir  seul  la  lutte  contre  ce  grand  escogryphe  qui  paraît 
déjà  tout  satisfait  à  l'avance  de  lui-môme,  habitué  qu'il  est  aux 
détours  de  la  chicane.  »  Et,  en  disant  ces  mots,  le  baron  montrait 
du  doigt  l'avocat  du  prêteur.  Charles  sourif,  et  dit:  «  Laissez- 
moi  faire,  monseigneur,  j'ai  bon  espoir  :  car  je  vois  bien  que, 
devant  vous,  5a  vérité  l'emportera  sur  la  subtilité.  »  Le  baron 
s'émerveillait  de  plus  en  plus.  Il  s'assit  sur  sa  chaise  de  fer,  qu'on 
avait  recouverte  de  son  manteau  brodé  d'or;  il  interrogea  d'abord 
les  deux  parties,  puis  il  donna  la  parole  à  leurs  défenseurs.  L'a- 
vocat du  prêteur  regardait  Charles  avec  un  singulier  dédain  : 
«  J'aurais  un  peu  plus  de  mérite  à  gagner  ma  cause,  dit-il,  si  l'on 
m'opposait  un  adversaire  digne  de  moi  ;  et  n'est-ce  point  une 
dérision  que  de  me  mettre  en  face  de  cet  enfant?  »  Charles  ne 
prit  garde  à  ces  orgueilleuses  paroles,  et  dit  :  «  Monsieur  l'avocat, 
que  penseriez  -vous  d'un  médecin  qui,  pour  sauver  en  apparence 
un  homme  d'une  maladie,  le  tuerait  sciemment? — Plaisante 


85 

question!  répondit  l'avocat,  ce  serait  un  meurtrier;  mais  qu'y 
a-t  il,  je  vous  prie,  de  commun  entre  votre  interpellation  et  la 
cause?  »  Charles,  sans  se  déconcerter,  poursuivit  :  «  Monsieur 
l'avocat,  que  penseriez-vous  maintenant  d'un  prêteur  qui,  sous 
le  prétexte  d'aider  un  pauvre  homme  à  relever  sa  maison,  la  lui 
prendrait,  elle  et  la  terre  sur  laquelle  on  l'aurait  fait  recon- 
struire? »  Le  prêteur,  qui  était  présent,  regarda  aussitôt  avec 
anxiété  son  avocat  pour  tâcher  de  savoir  ce  qu'il  allait  répondre. 
«  La  question  n'est  pas  là,  répliqua  l'avocat;  avons-nous,  oui  ou 
non,  prêté  notre  argent?  a-t-on,  oui  ou  non,  engagé  le  bien  pour 
le  cas  où  l'argent  ne  serait  pas  rendu  au  jour  convenu?  »  Et,  ceci 
dit,  l'avocat  s'assit  d'un  air  tout  triomphant.  Alors  Charles  reprit 
avec  calme  :  «  Yous  n'avez  pas  satisfait  à  ma  question,  et  moi  je 
vais  répondre  à  la  vôtre  :  l'argent  que  vous  avez  prêté,  a  passé 
tout  entier  dans  la  reconstruction  de  la  maison,  et  vous  nous  de- 
mandez, non-seulement  la  maison,  mais  encore  le  terrain  qui 
l'entoure.  Devant  Dieu  et  devant  les  hommes,  ceci  est  une  criante 
injustice.  —  Nous  ne  vous  demandons  pas  ce  que  vous  avez 
fait  de  l'argent,  cela  ne  nous  regarde  pas,  interrompit  l'avocat 
avec  un  ton  plus  arrogant  encore  ;  tout  ce  que  je  sais,  c'est  que 
vous  nous  avez  engagé  votre  bien  pour  notre  argent  et  qu'il  nous 
faut  ou  l'argent  ou  le  bien.  »  Charles  répliqua  :  «  A  quel  prix 
avez-vous  prêté  l'argent?  ici  est  la  question  :  car,  si  vous  avez 
fait  ce  prêt  avec  la  certitude  qu'il  servirait  à  la  ruine  et  non  à 
l'aide  du  prochain,  je  vous  appliquerai  la  réponse  que  vous  avez 
éludée  tout  à  l'heure,  et  vous  êtes  des  voleurs,  comme  le  médecin 
qui  tue  sciemment  son  malade,  au  lieu  de  le  guérir,  est  un  meur- 
trier. »  L'avocat  du  prêteur  commença  dès  lors  à  paraître  aussi 
embarrassé  que  son  client.  Serré  de  si  près  par  les  arguments 
irrésistibles  de  l'enfant  qu'il  avait  dédaigné,  il  chercha  à  sauver 
son  client  au  moyen  d'un  de  ces  raisonnements  de  mauvais  aloi 
que  les  prêteurs  à  usure  ont  toujours  au  service  de  leur  préten- 
due conscience.  «  Ce  n'est  pas  nous  qui  sommes  allés  vous  cher- 
cher, dit-il  ;  vous  êtes  venus  au-devant  de  nous.  Vous  aviez  besoin 
de  notre  argent,  et  alors  vous  ne  croyiez  pas  le  payer  trop  cher; 
or,  nous  étions  bien  libres  de  hausser  le  prix  de  notre  argent,  en 


86 

proportion  du  besoin  que  vous  en  aviez.  —  Si  les  hommes  sont 
venus  au  monde  pour  vivre  chacun  pour  eux,  s'écria  Charles,  ou 
pour  dévorer  leurs  semblables,  oh  !  alors,  vous  pourriez  avoir  quel- 
que apparence  de  raison  ;  mais  s'ils  sont  faits,  selon  la  lettre  des 
Écritures,  pour  se  prêter  un  mutuel  secours  et  pour  vivre  en  so- 
ciété, ce  que  vous  prétendez  est  un  crime  contre  Dieu  et  contre 
l'humanité.  Votre  client  est-il  une  béte  fauve  ou  un  homme?  S'il 
est  une  béte  fauve,  alors  je  le  tuerai,  moi,  quand  je  le  rencontrerai, 
et  personne  n'aura  le  droit  de  demander  justice;  il  ne  s'agit  que 
de  s'entendre  sur  la  manière  dont- on  peut  donner  la  mort  à  son 
prochain  :  par  une  action  mauvaise  ou  par  un  couteau.  » 

Le  baron  était  resté  stupéfait  de  la  manière  dont  Charles  s'ex- 
primait, et  il  dit  :  «  Avocat  du  préteur,  je  vous  crois  complète- 
ment battu.  —  Il  est  battu  lui,  avec  son  client,  reprit  Charles; 
car  celui  qui  prête  l'artifice  de  sa  langue  à  une  méchante  action, 
est  aussi  coupable  que  celui  qui  la  commet.  »  A  quoi  le  baron 
répondit  :  «  Il  me  faudra  donc  condamner  à  la  fois  le  client  et 
l'avocat?  —  Monseigneur,  repartit  Charles,  voilà  ce  que  je 
ferais  assurément,  si  j'étais  le  maître;  l'avocat  qui  défend  sciem- 
ment une  cause  mauvaise,  commet  plus  que  le  crime  :  il  l'en- 
courage, il  lui  donne  les  moyens  de  se  renouveler,  il  le  pro- 
page. » 

Alors  un  vieillard,  qui  se  tenait  dans  un  coin  ,  s'avança;  c'était 
celui  qui  avait  déjà  été  témoin  de  la  scène  entre  Charles  et  les 
enfants;  il  dit  :  «  Celui-ci  est  l'enfant  qui  est  sage  comme  Salo- 
mon  et  en  qui  Dieu  a  mis  certainement  un  grand  avenir.  >>  Le 
baron  répondit  :  «  L'enfant  et  le  vieillard  ont  raison  :  l'usurier 
sera  mis  pour  sa  vie  en  prison,  et  l'avocat  sera  pendu.  Que  justice 
soit  faite  !  » 

Puis  le  baron,  se  tournant  vers  Charles,  lui  demanda  s'il  ne 
serait  pas  content  de  rester  au  château  et  de  devenir  son  page. 
Charles  répondit  que  cela  lui  serait  un  grand  honneur,  et  qu'il 
lui  serait  surtout  bien  agréable  d'apprendre  l'art  de  dompter  un 
cheval  fougueux  et  de  manier  les  armes,  mais  qu'il  ne  pouvait 
quitter  son  père  et  sa  mère  qui  étaient  au  moulin,  parce  qu'ils 
avaient  grand  soin  de  lui  et  qu'ils  l'aimaient  beaucoup.  Le  baron, 


87 

touché  de  cette  sensibilité  de  l'enfant,  lui  dit  qu'il  l'enverrait,  tous 
les  matins,  chercher  avec  un  beau  cheval,  et  que,  tous  les  soirs,  ou 
le  ramènerait  au  moulin.  A  cette  condition,  le  meunier  et  Charles 
se  rendirent  aux  souhaits  du  baron. 

III. 

Charles  nu  château  de  Pell. 

Charles  se  rendait  donc,  chaque  jour,  du  moulin  chez  le  baron. 
La  première  fois  qu  il  y  vint,  ce  fut  sur  un  grand  cheval  de  ferme  ; 
il  le  montait  à  poil  sans  crainte  aucune ,  et  pour  ainsi  dire ,  les 
bras  croisés.  En  lui  voyant  faire  pareille  entrée  dans  la  cour 
du  château  ,  le  gouverneur  des  pages  vit  bien  qu'il  ne  manquait 
à  cet  enfant  que  des  principes  d'équitation,  pour  qu'il  devint  le 
plus  intrépide  des  chevaucheurs  :  mais  il  voulut  tout  d'abord  lui 
faire  comprendre  qu'il  ne  suffisait  pas  de  savoir  bravement  con- 
duire, comme  un  paysan,  son  cheval  à  l'abreuvoir,  et  que  le 
plus  difficile  était  de  ne  pas  se  laisser  jeter  à  bas  par  un  choc  in- 
attendu ;  il  lui  joua  donc  un  tour  de  sa  façon.  Charles ,  qui  n'était 
maintenu  par  aucun  étrier,  glissa  quelque  peu  sur  la  robe  lisse 
du  cheval  ;  et  c'était  déjà,  parmi  les  pages,  à  qui  rirait  le  plus  de 
sa  mésaventure.  Mais  Charles,  par  un  mouvement  aussi  prompt 
que  l'éclair,  rattrapa  soudain  son  équilibre ,  et  s'écria  en  regar- 
dant fièrement  messieurs  les  pages  qui  n'avaient  plus  envie  de 
rire  ,  et  le  contemplaient  même  alors  avec  cet  étonnement  admi- 
ratif,  naturel  aux  enfants,  pour  tout  ce  qui  est  adresse  ou  force 
du  corps  :  «  Vous  qui  vous  apprêtiez  déjà ,  je  crois ,  à  rire  à  mes 
dépens ,  je  ne  sais  pas  encore  si  je  parviendrai  à  exécuter  ce  que 
vous  faites;  mais  je  serais  assez  curieux,  pour  commencer,  de 
vous  voir  faire  ce  que  je  fais.  Allons!  qui  de  vous  veut  monter  le 
grand  cheval  du  moulin,  pendant  que  je  lui  administrerai ,  à  mon 
tour,  force  coups  de  fouets?  »  Personne  n'accepta  le  défi,  et 
peut-être  bien  le  gouverneur  des  pages  lui-même  ne  s'en  fût  pas 
avisé,  de  peur  de  compromettre  son  rang  et  sa  gravité. 

Cette  entrée,  presque  triomphale  dans  la  cour  d'honneur  du 
château  de  Pell ,  avait  donc  mis  Charles  en  aussi  grand  respect 


8R 

parmi  les  pages  que  son  jugement  précoce  l'avait  place  en 
grande  estime  parmi  les  hommes.  Au  bout  de  quelques  leçons  à 
peine,  Charles,  dont  l'adresse  égalait  la  force,  fut  bientôt  passé 
maître  en  équitation.  Il  ne  le  céda  non  plus  à  personne  dans  l'art 
de  manier  les  armes  ;  c'est  ce  qu'une  occasion  solennelle  vint  dé- 
montrer jusqu'à  l'évidence. 

En  ce  temps-là  surtout  où  le  bon  droit  avait  besoin  d'être  sou- 
tenu par  la  force  pour  triompher,  le  plus  capable  de  terrasser 
son  ennemi,  pour  ainsi  dire  corps  à  corps,  était  nécessairement 
considéré  comme  le  plus  digne  du  commandement.  On  a  déjà  vu 
que  Pépin,  avait  dû,  à  ses  étonnantes  prouesses  contre  des  tau- 
reaux furieux,  l'honneur  d'être  proclamé  digne  de  la  couronne. 
C'est  donc  par  des  jeux  qu'on  appelait  d'abord  passe-d'armes, 
tournois ,  et  plus  tard  des  carrousels  ,  que  partout  et  sans  cesse 
on  préludait  à  des  combats  véritables.  A  défaut  d'ennemi  réel, 
on  engageait  avec  son  meilleur  ami  une  lutte  qui,  peu  sérieuse 
d'abord  au  début ,  finissait  le  plus  souvent ,  l'amour-propre  et 
l'orgueil  aidant,  par  devenir  sanglante.  Un  premier  tournoi  avait 
lieu,  chez  le  baron,  en  présence  de  Charles,  et  le  sang  venait 
d'y  être  ainsi  répandu  par  des  mains  naguère  encore  amies. 
Charles  s'en  émut  vivement,  et,  sans  pouvoir  maîtriser  son  élan 
qu'il  puisait  tout  entier  dans  son  cœur,  lui ,  jeune  page  de  qua- 
torze ans  à  peine ,  il  franchit  les  palissades  du  champ-clos ,  et 
s'élança  d'un  bond  sur  le  cheval  du  combattant  qui  venait  d'être 
désarçonné  ,  et  dont  le  sang  rougissait  la  terre  ;  puis  ,  se  dirigeant 
vers  le  chevalier  vainqueur,  il  lui  demanda  raison  de  ce  qu'il  ap- 
pelait sa  déloyauté.  La  stupéfaction  fut  au  comble  dans  toute 
l'assemblée;  chacun  s'étonnait  de  l'audace  de  l'enfant,  et  sem- 
blait implorer  grâce  pour  lui  près  du  superbe  et  dédaigneux  ad- 
versaire qu'il  ne  craignait  pas  de  venir  ainsi  braver.  Seul ,  le 
baron  vit  avec  enthousiasme,  et  sans  trop  d'inquiétude,  l'héroïque 
témérité  de  son  page. 

Un  moment,  le  chevalier  parut  hésiter,  comme  naguère  l'avo- 
cat au  procès,  à  descendre  jusqu'à  un  champion  si  frêle  ;  mais 
Charles  ne  lui  laissa  pas  le  temps  d'une  bien  longue  réflexion , 
car,  le  pressant  de  se  défendre,  il  se  mit  à  le  harceler  avec  une 


89 

vigueur  qui  lit  bientôt  comprendre  à  son  adversaire  que  l'enfanl 
n'était  pas  tant  à  mépriser  qu'il  l'avait  supposé  d'abord.  Le  che- 
valier crut  alors  qu'il  lui  suffirait  de  se  défendre,  sans  porter  de 
coups,  pour  prouver  toute  sa  supériorité  à  l'assemblée.  Mais 
Charles,  ne  voulant  point  paraître  à  son  tour  moins  généreux 
que  lui,  changea  tout  aussitôt  son  attaque  en  passes  délicates  et 
brillantes;  il  ne  tarda  pas  à  taire  sourire  les  spectateurs  aux  dé- 
pens du  chevalier,  qui ,  pour  le  coup,  n'y  tenant  plus,  écumant 
de  rage,  se  précipita  sur  l'enfant  pour  lui  faire  évidemment  subir 
le  sort  du  premier  champion.  C'est  là  que  l'attendait  Charles;  il 
se  ramasse  donc  vigoureusement  sur  son  cheval ,  épie  de  son 
regard  d'aigle  ia  place  que  la  fureur  du  chevalier  lui  laissait  vul- 
nérable, puis  se  redressant  soudain  sur  l'étrier,  baissant  la  tête, 
évitant  son  choc,  il  lui  porte  un  coup  si  sûr  et  si  rude ,  que  la 
foudre  n'eût  été  ni  plus  prompte  ni  plus  terrible.  Le  chevalier 
alla  rouler  à  (erre.  Ou  on  juge  de  sa  honte!  mais  son  sang  ne 
coula  pas  :  car  Charles,  heureux  de  l'avoir  puni,  n'avait  pas 
voulu  suivre  son  exemple.  «  Chevalier  déloyal  ,  s'écria-t-il , 
je  t'ai  épargné;  mais  Dieu  sera  moins  indulgent.»  Tous  les 
spectateurs  applaudirent  à  la  générosité  autant  qu'au  courage  de 
Charles;  et,  dès  ce  jour,  fut  proclamé  traître  et  lâche  quiconque  se 
laisserait  entraîner,  dans  les  passes  d'armes,  à  verser  le  sang  d'un 
adversaire.  C'est  ainsi  que,  par  la  profondeur  de  son  jugement  et 
la  magnanimité  de  son  cœur,  Charles  se  préparait,  à  son  insu,  à 
jeter  les  premiers  fondements  de  la  civilisation  européenne. 

IV. 

Clui!  1rs  s.iirt'e  sa   m  rr  d'un  pian  1  d  si 

Charles  revenait,  tous  les  soirs,  coucher  au  moulin,  ainsi  qu'il 
avait  été  convenu  avec  le  seigneur  du  château  de  Peil;  Berthe, 
d'ailleurs,  n'aurait  pu  se  priver  de  Le,  voir  ainsi  chaque  jour;  c'était 
déjà  un  assez  grand  sacrilice  pourellede  ne  pouvoir  l'appeler  son 
lils,  et  de  ne  pas  s'entendre  donner  par  lui  le  doux  nom  de  mère. 
Mais  Berthe  ,  assurée  en  la  sagesse  et  en  la  prévoyance  du  roi 
Pépin,  son  glorieux  époux  ,  prenait  patience  et  espérait.  Quant  à 
i.  12 


90 

Charles,  il  la  vénérait  beaucoup,  sans  savoir  qui  elle  était;  et 
lorsque  son  cœur  le  portait  vers  elle  de  préférence  à  la  femme  du 
meunier,  il  se  reprochait  ces  élans  naturels  comme  des  écarts 
trompeurs.  l'nsoir  que  Berthe  était  occupée  à  broder  pour  Char- 
les un  riche  vêtement  (car  elle  n'avait  point  interrompu  ses  tra- 
vauxj  ,  on  entra  tout  à  coup;  elle  se  leva  pour  aller  au-de\nnt 
de  son  Ils  :  ce  n'était  pas  lui,  mais  bien  deux  hommes  armés. 
Berthe  frémit,  car,  à  travers  l'obscurité  du  crépuscule,  elle  crut 
vaguement  reconnaître  les  traits  de  ces  deux  étrangers,  et  elle 
se  trouvait  alors  toute  seule  à  la  maison  :  «  Que  désirez-vous?  » 
demanda  Berthe  aux  deux  hommes  en  cherchant  à  leur  cacher 
son  émotion.  A  sa  vue,  surtout  au  son  de  sa  voix,  ces  hommes  se 
regardèrent  l'un  l'autre  avec  stupéfaction,  et  ils  semblèrent  s'in- 
terroger. Berthe  n'en  ressentit  qu'une  terreur  plus  grande. 

Bientôt  l'un  des  hommes  prit  la  parole  et  dit  :  «  Ce  que  nous 
voulons  ,  c'est  d'abord  du  vin  pour  nous  rafraîchir,  puis  du  pain 
et  de  la  bonne  chère  pour  manger  :  car  nous  avons  faim  et  soif; 
nous  vous  dirons  le  reste  ensuite.  »  Et,  sans  attendre  qu'on  le 
leur  offrit,  ces  deux  intrus  prenaient  çà  et  là  ce  que  bon  leur 
semblait  ,  et  se  disposaient  à  s'attabler  sans  plus  de  façon. 

# 

Charles  survint  sur  ces  entrefaites.  Berthe,  en  présence  de  tes 
ilotes,  ne  conçut  que  de  plus  vives  alarmes  de  la  présence  de  son 
iils;  avec  le  caractère  qu'elle  lui  connaissait,  le  danger  ne  deve- 
nait que  plus  imminent;  aussi,  dès  qu  elle  le  vit,  elle  s'oublia  tout 
à  l'ait  pour  ne  songer  plus  qu'à  lui.  Charles,  bien  étrangement  sur- 
pris, examina,  dès  son  entrée,  ces  deux  hommes  du  regard  le  plus 
pénétrant;  et  comme  ils  ne  faisaient  pas  plus  attention  à  lui  qu'à 
Berthe,  il  alla,  du  plus  grand  sang-froid,  frapper  sur  l'épaule  de 
l'un  des  étrangers,  et  dit  d'un  ton  finement  ironique  :  «  Mes 
maîtres ,  si  je  ne  me  trompe ,  vous  n'avez  pas  reçu  d'invitation 
de  la  dame  de  céans,  et  quand  on  mendie  d'habitude,  on  a  le 
front  plus  humble.  J'aimerais  fort  savoir  d'où  vous  venez,  qui 
vous  êtes?»  Celui  qui  sentait  la  main  de  Charles  s'appuver  sur  son 
épaule,  comprit  tout  de  suite  qu'il  avait  affaire  à  un  poignet  de 
fer,  quoique  ce  ne  fût  en  apparence  qu'une  main  d'enfant;  or, 
dans  son  saisissement,  il  ne  savait  trop  que  répondre,  d'autant 


01 

que;  Charles  portait  estoc  et  poignard  au  côté  ,  selon  s;i  coutume , 
pour  revenir  le  soir  du  château;  mais  l'autre  homme,  qui  n'avait 
pas  encore  éprouvé  la  vigueur  du  bras  de  Charles,  s'apprêtait , 
pour  son  compagnon,  à  lui  répliquer  d'un  revers  de  main.  Charles 
voit  son  mouvement,  l'évite,  et,  d'un  coup  de  poignard,  il  l'é- 
tend  roide  mort  à  ses  pieds,  avant  même  que  celui  qu'il  étrei- 
gnait  encore  du  poignet  droit  eut  eu  le  temps  de  se  dégager. 

Alors  Charles  se  retournant  vers  ce  dernier  :  «Eh  bien!  toi  , 
mon  maître,  me  diras-tu  maintenant  d'où  tu  viens  et  qui  tu  es? 

—  Ilélas!  je  suis  un  pauvre  homme  d'armes  sans  méchante  in- 
tention, répondit  celui-ci  d'un  air  piteux. 

—  Tu  mens,  reprit  Charles:  un  homme  qui  se  présente  dans 
une  maison,  comme  tu  l'as  fait,  est  un  assassin  ou  pour  le  moins 
un  voleur. 

—  Je  ne  suis  pourtant  ni  l'un  ni  l'autre,  mon  vaillant  seigneur, 
je  vous  le  jure,  témoin  ce  jour  déjà  bien  éloigné  où  je  fus  chargé, 
avec  mon  compagnon  que  voilà  étendu  à  vos  pieds,  de  faire  mou- 
rir, au  fond  de  la  vallée  voisine,  une  jeune  et  jolie  femme  qui 
ressemblait,  ma  foi,  tellement  à  celle-ci,  ajouta  cet  homme  en 
désignant  Berthe,  que  je  serais  presque  tenté  de  croire  que  c'est 
une  apparition.  Le  fait  est  qu'elle  mourut,  mais  que  ce  fut  d'ef- 
froi ,  et  que  je  remerciai  tout  bas  le  ciel  de  m'avoir  ainsi  épargné 
un  crime  que  j'aurais  bien  été  forcé  de  mener  à  tin  :  car  je  l'avais 
promis  au  Chevalier  Roux,  et  ce  damné  chevalier  ne  badinait  pas 
lorsqu'il  avait  payé  d'avance  le  prix  du  sang.  Quant  à  l'argent , 
je  ne  l'avais  pas  pris,  je  l'avais  reçu  :  vous  voyez  donc  bien,  que  je 
ne  suis  ni  un  voleur  ni  un  assassin. 

—  Si  c'est  là  ta  morale  et  tes  preuves,  hypocrite  blasphéma- 
teur du  nom  du  ciel,  s'écria  Charles,  Dieu  t'a  envoyé  vers  moi 
pour  que  tu  reçusses  le  prix  de  tes  bonnes  œuvres.  Mais  ce  n'est 
pas  de  ma  main  que  tu  le  recevras;  autant  que  faire  se  peut, 
l'honnête  homme  doit  laisser  à  la  justice  le  soin  de  punir  les  cri- 
mes. Aussi  bien  ,  cela  te  donnera  le  temps  de  confesser  les  tiens 
et  de  t'en  repentir.  Rends  tes  armes,  et  apprête-toi  à  me  suivre 
devant  qui  de  droit.  » 

Il  serait  impossible  d'exprimer  par  combien  de  terribles  an- 


goisses  avail  passé  Bei  tbc  durant  cette  sanglante  scène;  elle  avait 
enfin  acquis  la  certitude  que  ces  deux  hommes  n'étaient  autres 

que  les  assassins  auxquels  l'avait  jadis  livrée  le  Chevalier  Roux. 
D'abord,  elle  se  demanda  si  c'était  le  hasard  ou  un  nouveau  pro- 
jet de  meurtre  qui  les  avait  amenés  au  moulin,  puis  elle  recon- 
nut, dans  ce  fait  étrange,  le  doigt  de  Dieu,  de  Dieu  qui ,  dans  sa 
justice  plus  haute  que  celle  des  hommes,  tient  l'intention  du 
crime  pour  le  crime  lui-même,  et  voulait  venger,  par  la  main  du 
fils,  le  meurtre  médité  sur  la  mère.  Quand  Charles  eut  désarme 
l'assassin,  une  perplexité  nouvelle  \int  agiter  l'esprit  de  Berthe: 
elle  craignit  que  son  fils  ne  découvrit,  par  cet  homme,  le  secret 
de  sa  naissance  avant  le  temps  voulu  par  Pépin;  heureusement 
le  meunier,  sa  femme  et  ses  enfants  revinrent  au  moulin.  Leur 
épouvante  fut  assurément  grande;  mais  bientôt  elle  se  calma  en 
entendant  de  la  bouche  de  Charles  le  récit  de  tout  ce  qui  s'était 
passé.  On  enterra  le  mort,  et  l'on  conduisit,  sous  bonne  escorte, 
dès  le  soir  môme,  le  survivant  à  la  tour  du  château  du  baron  de 
Pell,  pour  que  justice  fût  faite. 


V. 


1  I     'Ho  :    le  Cil 

Ce  que  Berthe  avait  prévu,  arriva  :  des  déclarations  de  l'homme 
traduit  devant  le  tribunal  du  baron,  il  résulta  que  celui-ci  et  Char- 
les apprirent  que  Berthe  était  lille  du  roi  de  Carniole,  et  qu'elle 
avait  été  destinée  au  roi  Pépin.  Le  baron  dépêcha  aussitôt  un 
messager  vers  Pépin  pour  le  prévenir  qu'il  tenait  entre  ses  mains 
un  des  assassins  de  la  vallée  des  Moulins,  et  le  mettre  en  même 
temps  à  sa  disposition.  De  son  côté,  Charles,  dès  son  retour  au 
moulin,  prit  mystérieusement  Berthe  à  l'écart,  et  lui  conta, 
comme  si  elle  l'eût  ignore,  qu'elle  était  la  fille  d'un  roi  puissant 
et  la  fiancée  d'un  roi  plus  puisant  encore.  Berthe  voyant  que 
Charles,  tout  en  sachant  qui  elle  était,  ignorait  toujours  sa  pro- 
pre naissance ,  et  se  croyait  encore  le  fils  du  meunier,  lui  recom- 
manda le  plus  profond  secret ,  ajoutant  qu'elle  connaissait  déjà 


93 

depuis  longtemps  sa  naissance  ,  niais  que  la  volonté  Je  Dieu  et 
l'intérêt  des  hommes  exigeaient  qu'elle  gardât  le  silence  jusqu'à 
ce  qu'un  avis  contraire  lui  fût  parvenu. 

Le  baron  ne  tarda  pas  à  voir  revenir  à  franc  étrier  le  messager 
qu'il  avait  envoyé  au  roi  Pépin.  Cet  homme  était  porteur  d'une 
missive  aussi  mystérieuse  que  pressée.  Voici  en  quels  termes  brefs 
elle  était  conçue  :  «  L'assassin  sera  exécuté  sur  l'heure;  le  baron 
sera  censé  n'avoir  rien  entendu,  rien  appris.  Quant  à  l'enfant,  on 
le  laissera  marcher  dans  la  croyance  et  la  simplicité  de  son  cœur,  en 
lui  prescrivant  toutefois  le  secret  le  plus  inviolable  sur  ce  qui  lui 
a  été  révélé.  Ainsi  le  veut  le  roi  qui  punit  et  récompense.  » 

L'assassin  reçut  le  châtiment  de  ses  crimes  ;  mais  le  baron  fut 
bien  étonné  lorsque,  s'apprêtant  à  recommander  la  plus  grande 
discrétion  à  Charles,  au  nom  du  roi  Pépin,  il  vit  que  le  prince 
ne  lui  parlait  même  pas  de  ce  dont  il  avait  été  témoin,  et  qu'il 
semblait  n'avoir  rien  vu,  rien  entendu;  et  quand  le  baron,  pour 
s'expliquer  ce   silence,  cherchait  à  ramener  l'entretien  sur  des 
scènes  qui  avaient  dû  si  fort  émouvoir  Charles  ,  celui-ci  éludait 
la  question,  si  bien  que  le  baron  ne  crut  pas  devoir  se  montrer 
plus  indiscret  que  l'enfant,  et  ne  revint  plus  sur  ce  sujet.  Toutefois 
crut-il  devoir  informer  le  roi  Pépin  de  l'étrange  conduite  de  l'en- 
fant; mais  le  roi  en  était  déjà  instruit,  car,  de  son  côté,  Berthe 
lui  avait  appris  la  découverte  de  Charles  et  la  discrétion  qu'elle 
lui  avait  recommandée.  Pépin  fut  émerveillé  plus  encore  d'une 
pareille  réserve  dans  un  âge  si  tendre  que  des  traits  de  force  , 
de   courage  et  d'habileté  qu'on  lui   racontait  chaque  jour  de 
Charles.  La  discrétion  est,  en  effet,  l'une  des  qualités  les  plus 
rares  chez  les  hommes  en  général;  mais  elle  devient,  pour  ceux 
appelés  à  gouverner  leurs  semblables,  une  vertu  bien  grande  et 
très-indispensable. 

La  discrétion  de  Charles  devait  bientôt  être  mise  à  une  plus 
rude  épreuve.  Elle  allait  avoir  à  lutter  contre  l'amour-propre 
personnel.  Pépin  décida  qu'il  était  temps  de  lui  révéler  sa  nais- 
sance ,  mais  sans  en  instruire  encore  le  royaume.  Charles  devait 
savoir  qui  il  était,  de  qui  il  était  fils,  quel  était  l'avenir  royal  qu'on 
lui  destinait,  garder  en  outre,  jusqu'à  de  nouveaux  ordres  ,  ces 


94 

révélations  pour  lui-même  comme  un  dépôt  sacré,  puis,  nonobs- 
tant cela ,  continuer  toujours  à  passer,  pendant  un  certain  temps, 
pour  lils  du  meunier.  Comprenez-vous  bien  ce  terrible  effort sur 
soi-même?  Se  voir  continuellement  au  milieu  d'une  troupe 
d'enfants, dont  quelques-uns  appartenaient  aux  classes  les  plus 
humbles  de  la  société,  et  ne  pas  leur  faire  sentir  ni  deviner 
même  un  seul  instant  qu'on  est  lils  du  plus  puissant  roi  de  l'u- 
nivers, qu'on  serait  soi-même  roi  un  jour.  Voilà  pourtant  quelle 
force  de  caractère  eut  Charles.  Il  sut  qui  il  était,  qui  était  sa  niere, 
et  il  ne  le  laissa  jamais  soupçonner  à  personne.  Toutefois  fut-il 
bien  heureux  d'apprendre  que  Berthe  était  sa  mère;  alors  il  com- 
prit enlin  pourquoi  les  mouvements  de  son  cœur  l'avaient  toujours 
entraîné  de  préférence  vers  elle.  Désormais  Berthe  put  se  livrer, 
dans  l'intérieur  de  son  réduit  modeste  ,  aux  épan' hements  de  sa 
tendresse  maternelle;  ce  fut  pour  elle  un  inexprimable  bonheur 
oje  chaque  instant.  Charles  n'oubliait  pas,  pour  cela,  les  braves 
gens  qui  l'avaient  en  quelque  sorte  adopté;  et  le  futur  empereur 
et  roi  les  nommait  toujours  ses  père  et  mère,  et  leurs  enfants  ses 
frères  et  sœurs.  Il  n'en  continua  pas  moins  à  se  rendre,  chaque 
jour,  aux  exercices  chez  le  seigneur  de  Pell  qui  savait  bien  à  peu 
près  ce  qu'était  Berthe,  mais  qui  ne  se  doutait  point  encore  de 
l'illustre  rang  du  jeune  page  auquel  il  avait  cru  faire  un  sort  en 
l'accueillant  dans  sa  maison.  Charles  ne  lui  témoigna  jamais,  par 
un  seul  mouvement  d'orgueil,  le  changement  survenu  dans  sa  des- 
tinée; au  contraire,  il  se  montra  plus  empressé  à  suivre  les  exer- 
cices, plus  docile  aux  avis  des  maîtres  :  quelque  chose  lui  disait 
que,  pour  savoir  commander,  il  faut  commencer  par  savoir  obéir. 

VI. 

Pépin  envoie  tin  précepteur   a  Cl  arles. 

Le  roi  Pépin  avait  laissé,  durant  ces  premières  années,  se 
développer  à  l'aise  les  forces  morales  et  physiques  de  son  lils. 
Quand  il  crut  son  intelligence  suffisamment  préparée  aux  grandes 
études  de  la  science ,  il  lui  envoya ,  en  qualité  de  précepteur  et 


95 

de  gouverneur,  Alcuin ,  le  plus  sublime  et  le  plus  savant  esprit 
de  ce  temps-là.  Pour  la  première  fois  alors,  Charles  fut  obligé  de 
se  séparer  pour  plus  d'un  jour  de  sa  mère  ;  mais  l'un  et  l'autre 
devaient  bientôt  se  retrouver  en  un  lieu  digne  d'eux  ;  cette  pen- 
sée lié  tarda  pas  à  les  consoler  tous  deux  de  l'absence.  Charles 
partit  avec  Alcuin  pour  de  lointains  voyages  qui  devaient,  autant 
que  les  préceptes  du  maître,  servir  à  son  instruction.  D'abord  il 
visita  la  France,  pays  de  ses  aïeux  et  son  futur  royaume;  il  la 
trouva  déjà  puissante  entre  les  mains  de  son  père;  mais  Alcuin 
lui  fit  observer  qu'elle  ne  serait  vraiment  digne  de  prendre  rang 
parmi  les  nations  dont  la  renommée  est  immortelle  ,  que  du  jour 
où  elle  posséderait  un  ensemble  de  lois  et  un  droit  commun.  Dès 
ce  moment  Charles  résolut,  dit-on,  d'entreprendre  ce  grand  tra- 
vail, qu'il  réalisa  plus  tard,  sous  son  règne  :  celui  de  rassembler 
toutes  les  lois  éparses ,  et  d'en  faire,  sous  le  titre  à  jamais  fameux 
de  Ciijiiiulairc.s  tle  Cliurlematjne,  le  fondement  du  droit  et  de  la 
justice  en  France.  Il  remarqua  aussi  les  tendances  des  barons 
francs  à  paralyser,  par  leurs  divisions  éternelles,  l'œuvre  de  la  ci- 
vilisation moderne  que  son  génie  entrevoyait  bien  des  siècles  à 
l'avance;  il  projeta ,  dès  cette  époque  ,  de  les  unir,  au  besoin  par 
la  force,  dans  un  intérêt  unique  et  vers  un  but  commun.  Il  passa 
en  Italie.  Rome  avait  alors  pour  souverain  Constantin  VI ,  qui 
siégeait,  comme  chef  de  l'empire  d  Orient  et  d'Occident ,  à  Cons- 
tantinople  :  car  les  rois  grecs  tenaient  Rome  asservie  depuis  qua- 
tre cents  ans  environ. 

Charles  fut  soudain  frappé  de  la  pensée  qu'il  ne  serait  pas  dif- 
ficile de  détrôner  des  usurpateurs  qui  régnaient  de  si  loin,  et  qui 
devenaient  une  source  d'obstacles  au  développement  de  l'é- 
glise chrétienne,  seul  élément  réparateur  de  cette  époque;  puis, 
quand  il  vit  le  pape  Etienne  II,  il  conçut  immédiatement  le  plan 
gigantesque  d'une  puissance  spirituelle  unique ,  qui  résiderait 
dans  le  chef  de  l'Eglise  chrétienne,  et  d'une  puissance  temporelle 
unique  aussi,  et  qui  serait  lui,  Charles,  fils  de  Pépin. 

Charles  apprenait  ainsi  à  bien  connaître  les  pays  qu'il  était 
appelé  à  gouverner,  en  les  visitant  non  pas  en  prince  qui  s'occupe 
plus  de  recueillir  des  applaudissements  que  d'observer,  mais  en 


9G 

inconnu  qui  voyait  tout,  pénétrait  partout  avec  ce  coup  d'œil 
d'aigle  qui  n'appartenait  qu'au  génie. 

Charles  revint  de  France  et  d'Italie  plus  savant  encore  de  ce 
qu'il  avait  deviné  par  lui-même  que  de  ce  que  lui  avait  enseigné 
son  précepteur,  et  Alcuin  s'en  réjouissait  personnellement  :  car 
l'art  du  maître  consiste  bien  moins  à  surcharger  l'intelligence  de 
paroles  et  d'enseignements  qu'à  lui  faciliter  les  moyens  de  s'éclai- 
rer elle-même,  et  à  en  faire  jaillir  les  pensées  comme  des  traits 
de  lumière.  En  un  mot,  Alcuin  était  le  digne  précepteur  de 
Charles,  et  Charles  le  digne  élève  d'Alcuin. 

VII. 

Premier  acte  de  puissance  de  Chai  les. 

Malgré  les  constants  efforts  du  roi  Pépin,  presque  toute  l'Al- 
lemagne était  encore  enveloppée  dans  les  ténèbres  de  l' idolâtrie. 
De  pieux  apôtres  de  la  paix  étaient  venus,  il  est  vrai,  bien  avant 
ce  monarque,  pour  arracher  par  la  douceur  de  leurs  mœurs,  la 
charité  de  leurs  prédications  ,  ce  beau  pays  à  la  barbarie.  Ce  n'a- 
vait été  ni  la  soif  des  honneurs,  ni  l'appât  d'une  vaine  gloire  qui 
les  avaient  attirés  là.  Pour  apprendre  aux  hommes  à  se  secourir 
entre  eux ,  leur  enseigner  l'art  de  bâtir  des  habitations  commodes 
et  de  vivre  en  société,  ces  saints  apôtres  du  christianisme  et  de 
l'humanité  s'étaient  mille  fois  exposés  aux  affronts,  aux  mépris, 
au  martyre.  Au  nombre  de  ces  pieux  missionnaires  s'était  sur- 
tout signalé  Kilien,  personnage  d'une  sainteté  éminente,  qui,  sur 
les  rives  alors  inhabitées  du  Mein  et  du  Necker,  avait  été,  dans  la 
main  du  Seigneur,  l'instrument  de  la  conversion  de  la  race  ger- 
manique. Au  temps  de  Kilien,  une  source  fraîche  et  salutaire 
était  devenue  le  point  de  rassemblement  de  ceux  qui  s'étaient 
faits  disciples  de  l'Évangile.  C'était  là  que  Kilien  leur  avait  admi- 
nistré le  baptême.  Le  saint  homme  avait  abondamment  déjà  ré- 
pandu dans  ces  contrées  la  semence  du  saint  Évangile,  lorsqu'il 
les  quitta  pour  aller  défricher  de  nouvelles  terres,  laissant  comme 
un  parfait  cultivateur,  au  maître  du  champ,  le  soin  de  faire  mûrir 
la  moisson.  Mais  ce  divin  maître  avait  destiné  Kilien  à  être  trop 


97 

tôt  un  des  glorieux  représentants  de  la  foi ,  par  l'effusion  de  son 
sang.  Les  choses  les  plus  vénérables  se  profanent  promptement 
quand  elles  restent  entre  les  mains  des  hommes,  et  bientôt  après 
la  mort  du  saint  missionnaire,  les  ténèbres  s'étaient  répandu*  s 
de  nouveau  sur  les  contrées  du  Necker,  et  un  nuage  épais  déro- 
bait la  source  pure  oùKilien  avait  baptisé  au  nom  du  Père,  du 
Fils  et  du  Saint-Esprit. 

Nombre  d'années  s'étaient  donc  écoulées,  lorsqu'il  plut  à  Dieu 
de  diriger  les  pas  d'Alcuin  et  de  Charles  vers  toutes  les  contrées 
de  l'Allemagne.  Ils  descendirent  par  la  belle  vallée  du  Necker  dont 
les  eaux  umt  grossir  le  Rhin.  Or,  il  y  a  dans  les  environs  du 
Necker,  près  du  lieu  où  la  Salm  elle-même  paie  à  cette  rivière  le 
tribut  de  son  onde,  une  hauteur  appelée  le  Scheuerberg,  au  pied 
de  laquelle  s'étend  un  vallon  qu'alors  n'embellissaient  ni  des 
campagnes  riantes,  ni  des  prairies  tapissées  de  fleurs.  La  hauteur 
et  le  vallon  étaient  couverts  de  hauts  chênes  dont  les  cimes  ser- 
vaient de  retraite  aux  oiseaux  de  proie;  le  bœuf  sauvage  paissait 
sous  leur  ombre ,  le  sanglier  cherchait  sa  pâture  dans  leurs  raci- 
nes. Charles  passant  un  jour  en  ce  lieu  avec  son  précepteur,  et 
cherchant  quelque  filet  d'eau  pour  se  désaltérer,  y  trouva  une 
source  abondante,  dont  les  eaux  limpides  le  fortifièrent,  dit-on, 
d'une  façon  merveilleuse.  En  ce  moment,  s'offrit  à  lui  un  vieil- 
lard dont  les  traits  semblaient  altérés  par  un  profond  chagrin.  Un 
signe  ami  d'Ahuin  et  un  gracieux  regard  de  Charles  raniment 
son  courage,  alors  le  vieillard  dit  :  «Nous  vivons  en  un  siècle 
bien  malheureux  !  c'est  ici    et  il  y  a  de  ça  bien  longtemps  déjà  ) , 
que  Kilien,  le  saint  martyr,  a  prêché  l'Evangile  ;  ici  qu'il  a  donné 
le  baptême  aux  nombreux  tidèles  qui  accouraient  de  tous  côtés; 
et  ce  n'était  pas  seulement  les  germes  féconds  de  la  foi  qu'il  ré- 
pandait autour  de  lui,  c'était  encore  la  paix,  l'union,  la  frater- 
nité.  Mais  ces  heureux  temps   sont  passés,  personne    ne   se 
fait  plus  baptiser ,  et  même  la  foi  est  éteinte  chez  ceux  qui  ont 
cru  ;  les  prêtres  des  idoles  se  glissent  de  toutes  parts  pour  séduire 
les  hommes;  et,  successeur  impuissant  de  Kilien,  je  traîne  mes 
jours  dans  l'oisiveté  comme  un  serviteur  inutile.  »  Et ,  en  disant 
ces  mots,  le  vieillard  versait  un  torrent  de  Lûmes. 

i.  13 


M8 

Cepeiidatit  Charles  l'examinait  avec  attention;  il  crut  le  re- 
connaître :  «  Vénérable  et  pieux  vieillard,  lui  dit-il,  n'étes-vous 
jamais  venu  au  château  de  Pell  et  dans  les  environs,  et  ne  seriez- 
vous  uns  celui  qui  a  présagé  un  glorieux  avenir  à  Charles,  le 
pauvre  enfant  du  moulin?  » 

Le  vieillard  ,  à  son  tour,  examina  plus  attentivement  aussi  les 
traits  de  Charles,  et  il  s'écria:  «  En  effet,  je  vous  reconnais  main- 
tenant. Oh  !  comme  vous  voilà  grand  et  fort!  Puisse  votre  esprit, 
tenant  ses  promesses,  avoir  grandi  dans  les  proportions  de  votre 
corps!  Mais  quelle  main  mystérieuse  vous  conduit  dans  ces  con- 
trées, et  quel  est  ce  personnage  imposant  qui  vous  accompagne?» 

Charles  répondit  :  «  Ce  personnage  vous  sera  connu,  dès  que 
je  l'aurai  nommé  :  c'est  Alcuin  ,  qu'un  puissant  protecteur  m'a 
donné  pour  guider  mes  premiers  pas  dans  le  chemin  de  la  vie. 

»  — Alcuin!  s'écria  le  vieillard  en  s'inclinant!  Qui  ne  recon- 
naîtrait ce  nom ,  et  qui  ne  s  estimerait  consolé  en  voyant  celui 
qui  le  porte?  Alcuin  est  une  des  lumières  de  l'Eglise,  et  chacun 
de  ses  discours  éloquents  brille  comme  une  étoile  sur  le  front  de 
la  sainte  mère  de  Dieu.  Celui  qui  l'a  vu,  n'en  détache  plus  ses 
regards,  il  le  suit,  et  i!  n'y  a  pljs  de  nuit  possible  dans  son  cœur. 
Oh!  béni  soit  l'instant  qui  amena  en  ces  lieux  le  grand  Alcuin  et 
son  jeune  ami  !  Je  crois  y  voir  le  doigt  de  Dieu  et  la  régénération 
de  la  source  sainte.  » 

Alcuin  reprit  à  son  tour  :  «  Saint  successeur  du  martyr,  c'est  à 
Dieu,  souverain  dispensateur  de  toute  science,  que  je  rapporte 
les  éloges  que  vous  m'adressez  dans  l'effusion  d'un  cœur  satis- 
fait. Je  ne  suis  d'ailleurs  que  le  zélé  serviteur  de  ses  desseins  sur 
ce  jeune  homme. 

—  J'avais  toujours  bien  pressenti,  reprit  le  vieillard,  que  la 
Providence  avait  des  vues  se  rètes  sur  lui  et  qu'un  mystère  en- 
vironnait l'enfant  dont  la  sagesse  ressemblait  à  la  sagesse  de  Sa- 
lomon  et  le  courage,  au  courage  de  David.  Je  ne  vous  demande 
point  qui  il  est,  Dieu  le  sait  et  cela  suffit  ;  mais  celui  à  qui  l'on  a 
donné  l'illustre  Alcuin  pour  guide,  ne  peut  s'en  aller  de  ces  con- 
trées sans  y  laisser  un  parfum  d'espérance.  » 

Charles  était  ému  jusqu'au  fond  du  cœur  par  les  discours  du 


vieillard;  il  serra  avec  attendrissement  sa  main  et  lui  dit  :  «  Ecou- 
tez ceci,  vous  qui  avez  la  foi  et  qui  la  répandez  :  je  vous  promets 
que,  de  môme  que  j'ai  éteint  à  cette  source  une  soif  corporelle, 
de  même  je  veux  quelle  devienne  un  jour  la  source  des  plus 
abondantes  bénédictions  spirituelles.  » 

Le  regard  de  Charles,  alors  qu'il  prononçait  ces  paroles  ,  était 
illuminé  d'une  sainte  et  communicative  confiance. 

— A  présent  je  puis  mourir,  dit  le  vieillard  ;  la  foi  et  la  lumière 
sortiront  encore  de  la  source,  et  les  hommes  redeviendront  frères. 

— Ce  sont  des  merveilles  que  (j'en  ai  la  ferme  espérance),  vous 
pourrez  voir  avant  votre  mort,  reprit  Charles. 

—  Dieu  vous  entende  et  vous  ramène  bientôt  ici ,  dit  le  vieil- 
lard en  saluant  les  deux  voyageurs  qui  se  retiraient.  » 

Alcuin  et  Charles  parvinrent  à  instruire  promptement  le  roi 
Pépin  de  ce  qui  s'était  passé;  celui-ci  consentit  à  ce  que  Charles 
fît  là  son  premier  acte  de  prince;  il  lui  envoya  donc  de  grandes 
sommes  et  d'autres  moyens  d'agir  encore  à  cet  effet.  Alors  Charles 
revint,  à  la  grande  joie  du  vieillard,  vers  le  lieu  où  la  Salm  se  ré- 
pand dansleNecker;  il  amenaitàsa  suiteune  grande  quantité  d'ou- 
vriers, et  il  fit  bâtir  sur  la  source  une  église  pour  qu'on  y  célé- 
brât le  culte  divin  et  pour  ranimer  l'œuvre  de  l'Evangile  dans  toute 
la  contrée.  Il  encourageait  les  ouvriers  et  n'épargnait  ni  soins  ni 
peines  pour  avancer  cette  pieuse  entreprise.' L'ouvrage  fut  achevé 
en  peu  de  temps;  les  forêts  furent  éclairées,  les  environs  de  la 
source  métamorphosés  en  prairies.  L'exemple  efficace  de  Charles, 
qui  s'était  montré  en  cette  occasion  comme  le  plus  humble  et  le 
plus  empressé  des  serviteurs  de  Dieu,  fructifia  tellement  que  le 
pays  fit,  en  peu  d'années,  les  plus  surprenants  progrès.  Afin  de 
donner  plus  d'éclat  au  nouvel  édifice  religieux,  Charles,  plus  tard, 
quand  il  fut  revêtu  de  la  puissance  souveraine,  fit  construire  tout 
à  côté  un  palais  pour  lui,  et  il  lui  donna  le  nom  ô'fleilbronn,  ce 
qui  veut  dire  en  allemand,  Fontaine  du  salut.  Nombre  de  person- 
nes fixèrent  leur  demeure  autour  de  l'église  de  la  source,  et  au- 
jourd'hui l'on  entend  le  bouillonnement  des  eaux  sacrées,  comme 
la  voix  mélodieuse  d'un  saint  génie  qui  se  retire  en  répandant  ses 
bénédictions. 


100 
Mil. 

I  ■  iloguo. 

Cette  œu\re  sainte,  qui  couronna  les  voyages  de  Charles  et 
d'Alcuin,  fut  en  quelque  sorte  le  point  de  transition  entre  son 
humble  passé  et  son  magnifique  avenir.  Pépin  crut  l'avoir  mer- 
veilleusement préparé,  par  ce  premier  acte  de  puissance,  à  régner 
un  jour  à  sa  place.  Quand  Charles  revint  au  moulin,  il  n'y  trouva 
plus  sa  mère;  elle  était  partie  depuis  la  veille,  pour  le  château  de 
Ratisbonne,  et  un  ordre  enjoignait  à  Charles  de  venir  l'y  rejoin- 
dre. Charles  aspirait  d'autant  plus  à  cette  heure  fortunée  où  il 
verrait  sa  mère  bien-aimée  entourée  de  toute  la  pompe  qui  lui 
était  due,  qu'il  avait  su  mieux  réprimer  les  mouvements  d'un  juste 
et  filial  amour-propre;  il  vola  donc  sur-le-champ  vers  sa  mère.  Ce 
fut  elle  qui  présenta  Charles  à  son  père.  Je  ne  sais  quoi  de  sur- 
naturel saisit  le  fils  à  l'aspect  du  père:  car  Pépin  était  un  grand 
homme;  et  pour  que  son  fils  l'ait  éclipse  dans  la  suite,  il  a  fallu 
que  Charles  fût  un  de  ces  rares  génies,  comme  on  n'en  compte 
que  cinq  depuis  que  le  monde  existe,  à  savoir:  Alexandre  de  Ma- 
cédoine, Jules-César,  Charlemagne  qui  est  notre  Charles,  Char- 
les-Quint, et  Napoléon  qui  est  notre  Napoléon. 

Charles  résida  désormais  à  la  cour  de  son  père;  mais  il  n'oublia 
point  le  meunier  et  sa  famille,  et  il  les  combla  de  bienfaits.  Il  se 
montra  bon  aussi  envers  les  Gis  de  la  femme  qui  avait  persécuté 
sa  mère;  il  les  nomma  ses  frères,  et  Léon  fut  élu  pape  par  sa  vo- 
lonté suprême. 

Mais,  résumons-nous;  Charles,  au  nom  duquel  se  joignit  le  titre 
de  Magne  en  latin  mngnus),  comme  si  celte  épithète  et  ce  nom 
devenaient  inséparables,  Charles  m'apparail  comme  le  plus  grand 
des  cinq  grands  hommes  que  j'ai  nommés.  Guerrier,  que  ne  fit-il 
pas?  il  conquit  le  monde.  Législateur,  fit-il  moins?  il  rêva  pour  le 
inonde  entier  une  loi  unique,  c'est-à-dire,  la  fraternité  chrétienne 
dans  so  ;  plus  majestueux  ensemble.  Empereur,  les  peintres  lui 
mettent  un  globe  dans  la  main,  pour  signifier  qu'il  n'y  avait  au- 
dessus  de  la  sienne  que  la  puissance  de  Dieu. 

Si  jamais  vous  visite/  la  ville  d'Aix-la-Chapelle  dont  il  fit  sa  ca- 


101 

pitale,  souvenir  puissant  qui  l'ait  que  les  habitants  de  ce  pays  sont 
toujours  restés,  depuis  tant  de  siècles,  Français  par  le  cœur,  vous 
lirez,  dans  sa  cathédrale  antique,  sur  une  pierre  qui  n'a  point  be- 
soin d'ornements,  ces  deux  simples  mots  latins:  «  Garolus  ma— 
gnuf.  »  Et  si  vous  assistez,  dans  cette  ville  célèbre,  à  ce  qu'on 
appelle  la  fêle  des  reliques,  au  mois  de  juillet  de  chaque  septième 
année,  on  vous  montrera,  du  haut  des  balustrades,  rongées  par  le 
temps,  de  la  tour  élevée  par  les  soins  de  Charles,  des  ossements 
qui  ont  l'immensité  de  ceux  d'un  géant;  ce  sont  ceux  de  Charle- 
magne,  extraits  du  tombeau  comme  des  reliques  sanctifiées.  Mais, 
si  grands  que  soient  ces  débris  d'un  corps  gigantesque,  ils  sont 
bien  misérables  et  bien  petits  auprès  de  la  grande  âme  que  jadis 
recelait  ce  corps. 


LE  JOUR  DU  SAINT-SACREMENT. 

Voici,  mes  chers  entants,  votre  fête  de  prédilection.  Aujour- 
d'hui, la  musique  est  plus  belle,  les  ornements  sont  plus  riches  et 
les  prêtres  plus  nombreux.  Les  chapelles  brillent,  les  reposoirs 
étincellent,  le  pavé  de  l'église  se  couvre  de  roses  et  de  bluets,  l'air 
est  embaumé  du  parfum,  de  l'encens  et  des  fleurs. 

Vous  aimez,  n'est-ce  pas,  à  voir  défiler  les  longues  processions, 
entre  deux  haies  de  fidèles  prosternés  ?  La  croix,  les  bannières 
aux  diverses  couleurs,  les  jeunes  filles  en  blanc,  les  cierges  allu- 
més, les  encensoirs  qui  s'élèvent  et  s'abaissent,  les  enfants  de 
chœur  avec  leurs  corbeilles  garnies  de  rubans  tout  cela  vous 
anime  et  vous  transporte.  Vous  admirez  surtout  ce  dais  magnifi- 
que qui  voile  à  demi  le  Saint-Sacrement  quand  il  traverse,  pour 
les  bénir,  les  bas-côtés  de  l'église  ou  les  rues  de  la  ville,  tendues 
en  signe  de  respect  et  de  joie. 

Eh  bien  !  cette  fête  si  pompeuse  est  cependant  fort  au-dessous 
du  mj  stère  qu'elle  rappelle. 

Ce  fut  la  veille  de  sa  mort  que  Jésus-Christ  institua  le  sacre- 


102 

ment  de  l'Eucharistie.  Comme  il  soupait  avec  ses  apôtres,  il  prit 
du  pain,  le  bénit  et  le  leur  distribua  en  disant:  Prenez  et  mange?, 
ceci  est  mon  corps.  Ensuite,  il  mit  du  vin  dans  la  coupe,  le  bénit 
de  même  et  le  leur  donna:  Buvez-en  tous,  ceci  est  mon  sang, 
ajouta-t-il  encore. 

Le  Sauveur  commençait  ainsi  le  grand  miracle  d'amour  qui  se 
continue  parmi  nous,  et  se  renouvelle  à  chaque  instant  sur  nos 
autels.  Le  Jeudi  Saint,  jour  de  l'institution  du  sacrement,  devait 
être  naturellement  1  •  jour  de  la  fête.  Biais  la  Semaine  Sainte  est 
une  semaine  de  douleurs;  et  Ton  a  préféré  la  reporter  un  peu  plus 
loin.  Elle  fut  établie  par  un  pape  français  de  nation,  nommé  l  r- 
bain  IV.  Célébrée  d'abord  dans  quelques  diocèses,  elle  se  répan- 
dit bientôt  parmi  tous  les  chrétiens,  heureux  de  recevoir  la  bé- 
nédiction solennelle  de  leur  Dieu! 

Quand  vos  mères  vous  font  baisser  la  tète,  mes  chers  enfants, 
ce  n'est  pas  devant  le  soleil  doré  que  le  prêtre  porte  entre  ses 
mains:  c'est  devant  l'hostie  consacrée  qui  se  trouve  au  milieu; 
c'est-à-dire  devant  le  corps  de  Jésus  Christ,  exposé  sous  les  ap- 
parences du  pain  à  votre  adoration  et  à  votre  amour.  Ne  l'ou- 
bliez jamais  pendant  toute  la  cérémonie,  et  que  les  pompes,  dé- 
ployées par  l'Eglise,  ne  vous  fassent  point  perdre  de  vue  le  divin 
Rédempteur  qui  en  est  l'objet. 


LA  BICHE   DE   SERT01UUS. 


«  Aux  petites  causes,  les  grands  effets,  »  dit  un  vieux  proverbe. 
Et  ce  proverbe  a  mille  fois  raison;  car  c  est  à  peu  près  là  l'his- 
toire des  plus  grands  événements  de  ce  monde,  l'origine  des  plus 
intéressantes  découvertes  que  l'homme  ait  faites.  Ah!  ce  serait, 
mes  enfants,  chose  bien  curieuse  à  vous  raconter,  que  toutes  ces 
origines  des  choses.  Le  gland  produit  le  chêne,  le  grain  l'épi;  la 
source  d'un  grand  fleuve  n  est  souvent  qu'un  modeste  ruisseau; 
il  en  est  ainsi  des  créations  de  l'homme,  de  la  plupart  des  faits 


remarquables  qui  s'accomplissent  sous  nos  yeux.  Aux  petites 
causes  les  grands  effets!  Entre  les  mille  exemples  que  je  pourrais 
citer  à  l'appui  de  ce  dicton ,  j'en  choisis  un  au  hasard.  Tout  un 
peuple  Fut  soumis,  vaincu...  grâce  à  qui?  à  une  biche.  Ecoulez. 

Serlorius  était  un  général  romain;  le  sénat  l'avait  envoyé  en 
Espagne  pour  y  soumettre  les  peuples  de  cette  contrée,  car  ceux 
ci,  par  de  fréquentes  révoltes,  s'étaient  soustraits  à  la  domination 
de  la  république. 

En  homme  habile  et  prudent,  Sertorius  cherchait  à  vaincre  ses 
ennemis;  bien  plus  par  la  douceur  que  par  la  voie  des  armes;  au 
lieu  de  les  traiter  rigoureusement,  il  s'efforçait  d'alléger,  par  tous 
les  moyens  possibles,  le  joug  qu'il  leur  imposait.  Aussi,  loin  de 
combattre,  les  Espagnols,  pour  lui  plaire,  venaient-ils  le  plus  sou- 
vent faire  leur  soumission  et  lui  offrir  même  des  présents. 

tîri  jour,  un  pauvre  paysan,  ne  sachant  que  donner  au  général 
romain,  lui  fait  hommage  d'un  jeune  faon,  d'une  blancheur  écla- 
tante, qu'avait  abandonné  sa  mère  à  l'approche  des  chasseurs.  Ser- 
torius rit  d'abord  de  cette  singulière  offrande;  le  petit  faon  bêlait 
à  fendre  l'âme;  un  autre  que  lui  l'eût  tout  uniment  fait  mettre  à 
la  broche;  mais  point  du  tout:  il  ordonne  qu'on  en  prenne  le  plus 
grand  soin,  et  fait  récompenser  généreusement  le  paysan. 

Peu  à  peu,  le  général  s'attacha  d'une  manière  fort  étrange  au 
pauvre  faon;  c'est  qu'entre  nous,  il  avait  secrètement  ses  projets 
sur  lui;  il  le  voulait  employer,  comme  puissant  auxiliaire,  dans  sa 
guerre  contre  les  Espagnols.  Mais  déjà  vous  riez,  enfants,  et  vous 
vous  dites,  j'en  suis  sûr  :  «  Oh  !  oh  !  un  faon  pour  combattre  des 
hommes!  voilà  un  plaisant  guerrier;  il  avait  donc  des  cornes  bien 
redoutables!  »  Riez,  riez;  vous  aller  voir. 

Les  peuples  au  milieu  desquels  se  trouvait  Sertorius  étaient 
crédules,  superstitieux,  brefeomme  vous  mêmes  quand  vous  avez 
la  folie  de  croire  aux  rev<  nants,  au\  êtres  mystérieux,  ou  comme 
les  bonnes  femmes  qui  croient  à  la  bonne  aventure,  aux  sorciers 
prédisant  l'avenir.  Or,  vous  devinez  maintenant  que  Sertorius, 
voyant  à  quels  hommes  ignorants  il  avait  affaire,  avait  fait  de  sa 
biche  charmante  une  espèce  de  démon  familier  qui  était  censé  lui 
tout  révéler,  comme  ce  certain  petit  doigt  de  votre  maman  qui 
naguère  disait  tout,  vous  savez  ! 


1 04 

Or,  la  biche  chérie  était  toujours  dans  ses  jambes,  à  frotter  s,. s 
cornes  contre  lui  et  à  bêler  de  la  manière  la  plus  drôle  en  le  re- 
gardant, et  Sertorius  la  caressait,  en  disant  à  qui  voulait  I  en- 
tendre, que  Diane,  la  déesse  de  la  chasse,  lui  avait  envoyé  celle 
bête  merveilleuse  pour  lui  révéler  tout  ce  qui  se  passait  là  où  il 
n'était  pas.  Un  courrier  venait-il  lui  apporter  quelque  nouvelle, 
il  lui  recommandait  le  secret,  et  disait  alors  aux  Espagnols:  «  Ma 
biche  m'a  appris  ceci,  cela;  je  sais  que  vous  voulez  vous  révolter; 
mais  vous  ne  ferez  rien  que  je  n'en  sois  instruit  tout  aussitôt.» 
Et  ceux-ci  se  regardaient  les  uns  les  autres,  dans  le  plus  grand 
étonnement  et  n'osaient  plus  bouger. 

Par  malheur,  un  beau  jour  la  biche  s'enfuit  dans  les  forêts  et 
on  ne  la  revit  plus.  Cette  disparition  fit  croire  aux  Espagnols  que 
le  général  romain  avait  perdu  son  démon  familier,  et  que  dès  lors 
il  n'avait  plus  de  pouvoir  sur  eux.  Que  firent  ils 7  Soit  pour  cette 
cause,  soit  pour  une  autre,  bref,  ils  prirent  soudain  les  armes  et 
s'insurgèrent. 

Sertorius,  tout  préoccupé  qu'il  était  des  moyens  de  réprimer 
cette  insurrection,  faisait  ses  préparatifs  de  combat;  et  il  ne  pen- 
sait déjà  plus  à  sa  biche  favorite  que  pour  la  regretter,  lorsqu'au 
moment  même  de  livrer  bataille,  il  voit  accourir  à  lui,  joyeuse 
et  bondissante,  cette  pauvre  bête  qu'il  croyait  morte;  il  recom- 
mande aux  siens  le  plus  profond  secret,  va  trouver  les  chefs  espa- 
gnols, et  leur  dit  gaiment  :  «  Je  reçois  d'excellentes  nouvelles  ; 
ma  biche  va  revenir. 

Au  même  instant,  voici  la  biche  qui  apparaît,  accourt  près  de 
Sertorius  et  lui  lèche  la  main  droite,  comme  elle  avait  coutume  de 
le  faire.  Alors  les  barbares,  stupéfaits,  muets  de  surprise,  de  s'é- 
crier :  «  Décidément  cet  homme  est  favorisé  du  ciel  ;  »  ce  qui 
leur  fit  prendre  Sertorius  en  un  fort  grand  respect;  et,  dès  ce  jour, 
ils  lui  demeurèrent  constamment  soumis. 

Cette  histoire  est  vraie,  mes  enfants;  toutefois  ne  faut-il  pas  la 
prendre  trop  au  sérieux,  et,  comme  ces  Espagnols  d'autrefois, 
croire  aux  biches  merveilleuses. 


Srhitn  ùt  inic 


P    IIICIUH, 


105 

JEHAN    DE    BRIE. 

I. 

I  ■■  b  m  |ii"K  berger. 

—  Mes  moutons,  mes  petits  moutons  blancs  —  disait,  un  matin 
du  mois  de  mai  1369,  un  petit  berger  de  la  Brie,  âgé  d'environ 
dix  ans,  en  ouvrant  l'huis  de  sa  bergerie,  et  faisant  une  caresse 
à  chaque  mouton  qui  passait  devant  lui  en  caracolant  —  venez, 
il  fait  beau,  le  soleil  se  lève,  l'herbe  est  couverte  de  rosée  :  ce 
qui  doit  lui  donner  un  goût  délicieux;  venez  avec  moi,  mes 
blancs  amis,  là-bas,  dans  la  prairie...  Ah!  que  je  vous  aime,  mes 
beaux  petits  moutons  blancs  et  doux! 

Et  se  plaçant  avec  un  chien  noir  aussi  grand  que  lui,  à  la 
queue  de  son  troupeau,  le  petit  berger  se  mit  à  gravir  une  col- 
line au  pied  de  laquelle  se  trouvait  la  bergerie. 

Quand  il  fut  parvenu  à  mi-côte,  il  tourna  les  yeux  à  gauche, 
vers  une  grande  maison  blanche,  dont  les  volets  étaient  ouverts. 

—  Tiens,  tiens,  dit-il  en  caressant  son  gros  chien,  nous  au- 
rons quelques  bons  os  à  ronger  aujourd'hui,  mon  vieux  Ralph  : 
la  maison  de  monsieur  le  chanoine  de  Saint-Brice  est  habitée... 
Ma  foi,  ça  tombe  à  merveille,  n'est-ce  pas?  le  carême  a  été  long 
pour  nous  deux,  cette  année. 

Puis,  les  yeux  toujours  fixés  sur  cette  maison  où  le  plus  grand 
mouvement  paraissr.it  régner,  (tout  le  monde  y  allait  et  venait),  il 
poursuivit  sa  route.  Sur  le  plateau  de  la  colline  s<;  trouvait  un 
bosquet  d'aca,  ias  en  fleurs;  le  petit  berger  s'y  étendit  mollement 
sous  son  ombrage,  et,  confiant  à  son  chien  fidèle,  la  garde  de  ses 
brebis,  il  ne  tarda  pas  à  s'endormir. 

Quand  il  se  réveilla,  le  soleil  était  au  plus  haut  de  sa  course, 
et  dardait  sur  le  bosquet  des  rayons  ardents.  Il  allait  changer  de 
position  pour  continuer  son  somme,  soudain  une  voix  lente  et 
grave  qu'il  entendit  près  de  lui  le  rendit  immobile. 

Cette  voix  lisait  (ont  haut  ce  qui  suit,  avec  une  onction  suinte 
et  religieuse  : 

i.  H 


106 

Vies  frères,  considérez  comme  une  très-grande  joie  les  di- 
»  verses  afflictions  qui  vous  arrivent. 

»  Sachant  que  l'épreuve  de  votre  foi  produit  la  patience. 
»  Or,  la  patience  doit  être  parfaite  dans  ses  œuvres,  afin  que 
»  vous  soyez  vous-même  parfaits  et  accomplis  en  toute  manière 
»  et  qu'il  ne  vous  manque  rien. 

»  Si  quelqu'un  de  vous  manque  de  sagesse,  qu'il  la  demande 
»  à  Dieu,  qui  donne  à  tous  libéralement,  sans  reprocher  ses 
»  dons,  et  la  sagesse  lui  sera  donnée. 

»  Mais  qu'il  la  demande  avec  foi,  sans  aucun  doute;  car  celui 
»  qui  doute  est  semblable  au  flot  de  la  mer,  qui  est  agité  et  em- 
»  porté  çà  et  là  par  la  violence  du  vent. 

»  11  ne  faut  donc  pas  que  celui-là  s'imagine  qu'il  obtiendra 
»  quelque  chose  du  Seigneur. 

»  L'homme  qui  a  l'esprit  partagé,  est  inconstant  en  toutes 
»  ses  voies. 

»  Que  celui  d'entre  nos  frères  qui  est  d'une  condition  basse, 
»  se  glorifie  de  sa  véritable  élévation. 

»  Et  au  contraire  que  celui  qui  est  riche,  se  confonde  dans 
»  son  véritable  abaissement,  parce  qu'il  passera  comme  la  fleur 
»  de  l'herbe. 

»  Car,  comme  au  lever  d'un  soleil  brûlant,  l'herbe  se  sèche, 
»  la  fleur  tombe  et  perd  toute  sa  beauté;  ainsi  le  riche  séchera 
»  et  se  flétrira  dans  ses  voies. 

»  Heureux  celui  qui  souffre  patiemment  les  tentations  et  les 
»  maux,  parce  que  lorsque  sa  vertu  aura  été  éprouvée,  ii  rece- 
»  vra  la  couronne  de  vie,  que  Dieu  a  promise  à  ceux  qui  lai— 
»  ment. 

»  Que  nul  ne  dise  lorsqu'il  est  tenté,  que  c'est  Dieu  qui  le 
»  tente,  car  Dieu  est  incapable  de  tenter  et  de  pousser  personne 
»  au  mal. 

»  Mais  chacun  est  tenté  par  sa  propre  concupiscence  qui 
»  l'emporte  et  qui  l'attire  dans  le  mal. 

»  Et  ensuite  quand  la  concupiscence  a  conçu,  elle  enfante  le 
»  péché,  et  le  péché  étant  accompli,  engendre  la  mort. 
»  Ne  vous  y  trompez  pas,  mes  très-chers  frères. 


107 

»  Toute  grâce  excellente  et  tout  don  parlait  vient  d'en  haut  et 
»  descend  du  père  de  lumière,  qui  ne  peut  recevoir  ni  de  chan- 
»  gement,  ni  d'ombre  par  aucune  révolution. 

»  C'est  lui  qui,  par  sa  volonté,  nous  a  engendrés  par  la  pa- 
»  rôle  de  la  vérité ,  afin  que  nous  fussions  comme  les  premières 
»  créatures. 

»  Ainsi,  mes  chers  frères,  que  chacun  de  vous  soit  prompt  à 
»  écouter,  lent  à  parler  et  lent  à  se  mettre  en  colère.  » 

—  Dieu!  que  c'est  beau!  et  que  je  voudrais  que  notre  maître 
entendit  ça!  murmura  une  voix  d'enfant  interrompant  sans 
transition  la  voix  grave  du  liseur. 

Ce  dernier  se  retourna  et  tous  deux  se  regardèrent;  l'un  était 
un  enfant  gros  et  rose ,  sur  le  visage  rond  duquel  de  beaux  che- 
veu* blonds  tombaient  en  larges  boucles;  une  simple  tunique 
bleue,  fixée  au  milieu  du  corps  au  moyen  d'une  ceinture  de  cuir, 
composait  son  unique  vêtement;  ses  jambes  et  ses  pieds  étaient 
nus  :  l'autre  était  un  homme  de  soixante  ans  environ ,  long  et 
pâle  ;  sa  tête  rasée  sur  le  sommet  et  ne  laissant  voir  que  de  rares 
cheveux  gris  sur  les  tempes  qui  se  prolongeaient  comme  une  cou- 
ronne autour  de  sa  tête,  faisait  deviner  qu'il  appartenait  à  un  or- 
dre quelconque  de  chanoine.  Il  était  vêtu  de  deux  tuniques;  celle 
de  dessus,  d'un  violet  pâle,  avec  de  larges  manches,  était  fendue, 
à  peu  près  au  milieu  de  la  cuisse,  et  tombait  devant  et  derrière 
jusqu'aux  pieds;  la  deuxième  était  verte,  les  manches  serrées  ne 
lui  appartenaient  pas,  car  elles  étaient  d'un  violet  foncé. 

Le  vieillard  et  l'enfant  se  sourirent  tous  deux  avec  complai- 
sance. 

— C'est  une  épître  de  saint  Jacques,  chapitre  premier,  que  je 
viens  de  lire  là,  et  tu  trouves  cela  beau?  dit  le  chanoine. 

—  Ah!  oui,  mon  bon  père!  répondit  l'enfant  avec  une  simpli- 
cité charmante;  je  voudrais  bien  que  vous  apprissiez  cela  par 
cœur  au  maître  de  ce  troupeau,  qui,  pour  un  oui ,  pour  un  non, 
cogne  de  ci,  de  là,  gare  dessous,  et  le  petit  berger  est  quelquefois 
dessous...  souvent  même... 

—  Et  le  maître  de  ce  troupeau  est  ton  père?  demanda  le  cha- 
noine. 


108 

—  Mon  père  est  morl  depuis  longtemps,  je  ne  l'ai  jainais 
connu,  dit  reniant  avec  un  regret  touchant;  ma  mère  est  morte 
aussi;  l'herbe  des  prés  a  été  fauchée  trois  fois  depuis  ce  jour; 
j'étais  nu  sur  la  terre,  j'allais  mourir  aussi  de  froid  et  de  faim, 
lorsque  Thomas,  le  maître  de  ces  beaux  petits  moutons  blancs, 
passa  par  là,  me  vit  et  m'emporta  dans  son  manteau. 

—  Ainsi  tu  es  orphelin!  pauvre  enfant!  dit  le  chanoine,  dé- 
couvrant de  sa  main  le  front  du  petit  berger. 

—  Non,  mon  père,  je  suis  berger,  répondit  naïvement  celui-ci. 
Le  chanoine  sourit.  —  «  Orphelin,  se  dit  d'un  enfant  qui  n'a 

ni  père  ni  mère,  reprit-il...  Comment  t'appelle-t-on?  ajouta-t- 
il  un  moment  après.  » 

—  Jehan,  répondit-il. 

—  Es- tu  heureux,  Jehan? 

—  Qu'est-ce  que  ça  veut  dire  heureux? 

—  Es-tu  content  de  ton  sort? 

—  Quand  je  suis  dans  les  champs,  oui;  quand  je  rentre  au  lo- 
gis, non. 

—  Explique-moi  cela,  Jehan. 

—  Dam!  c'est  aisé  à  deviner  pourtant,  mon  bon  père...  De- 
hors, je  suis  en  compagnie  de  mes  moutons  et  de  mon  chien,  qui 
m'aiment,  et  moi  aussi  j'aime  bien  mes  moutons  et  mon  chien; 
au  logis,  ça  n'est  plus  ça;  maître  Thomas  est  dur  et  brutal,  sa 
femme  Jacquette  avare  et  criarde,  sa  fille  aînée  Javotte  ja- 
louse et  gourmande,  la  petite  Ninette  boudeuse  et  les  deux  gar- 
çons, Cadet  et  Pierrot,  sont  méchants,  taquins,  rancuneux... 
Oh!  surtout  bien  rancuneux. 

Le  chanoine  tourna  une  page  de  son  livre,  en  disant  :  Tout  à 
l'heure,  tu  aurais  voulu,  Jehan,  que  ton  maître  entendît  ce  que  je 
lisais  pour  le  rendre  meilleur;  écoute  donc  ce  qui  suit  et  fais-en 
ton  profit.  —  C'est  dans  le  troisième  chapitre  de  l'épître  à  saint 
Jacques. 

Puis,  de  la  même  voix  grave  et  sévère,  le  chanoine  se  mit  à  lire  : 
«  En  effet,  nous  faisons  tous  beaucoup  de  fautes,  et  si  quel- 
»  qu'un  ne  fait  point  de  fautes  en  parlant ,  c'est  un  homme  par- 
»  fait  :  il  peut  tenir  tout  le  corps  en  bride. 


109 

»  Ne  voyez-vous  pas  que  nous  mettons  des  mors  dans  la  bou- 
»  che  des  chevaux,  afin  qu'ils  nous  obéissent  et  qu'ainsi  nous 
»  faisons  tourner  tout  leur  corps  où  nous  voulons? 

»  Ne  voyez-vous  pas  aussi,  qu'encore  que  les  vaisseaux  soient 
»  si  grands  et  qu'ils  soient  poussés  par  des  vents  impétueux  ,  ils 
»  sont  tournés  nanmoins  de  tous  côtés,  avec  un  très-petit  gou- 
»  vernail,  selon  la  volonté  du  pilote  qui  les  conduit? 

»  Ainsi,  la  langue  n'est  qu'une  petite  partie  du  corps,  et  ce- 
»  pendant  combien  peut-elle  se  vanter  de  faire  de  grandes  choses  ! 
»  Ne  voyez-vous  pas  combien  un  petit  feu  est  capable  d'allumer 
»  de  bois? 

»  La  langue  aussi  est  un  feu,  c'est  un  monde  d'iniquité,  et  n'é- 
»  tant  qu'un  de  nos  membres,  elle  infecte  tout  notre  corps,  elle 
»  enflamme  tout  le  cercle  et  tout  le  cours  de  notre  vie,  et  est  elle- 
»  même  enflammée  du  'eu  de  l'enfer. 

»  Car  la  nature  de  l'homme  est  capable  de  dompter,  et  a 
»  dompté  en  effet  toutes  sortes  d'animaux ,  les  bêtes  de  la  terre , 
»  les  oiseaux,  les  reptiles  et  les  poissons  de  la  mer. 

»  Mais  nul  homme  ne  peut  dompter  la  langue;  c'est  un  mal 
»  inquiet  et  intraitable  :  elle  est  pleine  d'un  venin  mortel. 

»  Par  elle  nous  bénissons  Dieu ,  notre  père  ,  et  par  elle  nous 
»  maudissons  les  hommes  qui  sont  créés  à  l'image  de  Dieu. 

»  La  malédiction  et  la  bénédiction  partent  de  la  même  bou- 
»  che;  ce  n'est  pas  ainsi,  mes  frères,  qu'il  faut  agir.  » 

—  C'est  ce  que  tu  fais,  Jehan,  interrompit  le  chanoine  :  avec  la 
même  bouche,  tu  bénis  maître  Thomas  pour  t'avoir  arraché  à  la 
mort,  et  tu  le  maudis  pour  quelques  défauts  qui',  après  tout,  te 
font  bien  moins  de  mal  que  ses  bienfaits  ne  t'ont  fait  de  bien... 
A  quoi  penses-tu,  mon  enfant. 

—  Je  pense...  dit  Jehan  très-sérieux...  je  pense,  que  c'est 
comme  un  sermon  de  monsieur  le  curé  le  dimanche,  au  prône... 
Seulement  le  curé  nous  regarde,  il  regarde  en  l'air,  il  regarde  les 
murs  de  l'église,  et  vous,  vous  ne  regardez  que  là-dedans.  Et  Je- 
han montrait  le  gros  livre  ouvert  sur  les  genoux  du  chanoine. 

—  C'est  là  que  je  trouve  ce  que  je  te  dis ,  mon  enfant ,  répon- 
dit le  chanoine. 


110 

—  Là!...  s'écria  l'enfant  étonné,  là!...  Oh!  mon  bon  monsieur, 
laissez-moi  donc  un  brin  y  regarder  à  mon  tour ,  sauf  vot'  bon 
plaisir.  » 

Le  chanoine  passa  le  gros  livre  au  petit  berger;  celui-ci  y  jeta 
les  yeux  avec  avidité,  le  prit,  le  tourna ,  retourna  en  tous  sens. 

—  C'est  singulier,  dit-il  enfin,  je  n'y  vois  rien,  moi  ! 

—  Rien,  reprit  le  chanoine  en  souriant. 

—  C'est-à-dire,  rien'que  de  petits  points  noirs,  faits  de  trente- 
six  manières  et  arrangés  en  allées  comme  les  ceps  de  la  vigne  d« 
monsieur  le  curé. 

Le  chanoine  répondit  avec  douceur  :  «  Celui  qui  a  le  secret 
de  tous  ces  petits  points  noirs  faits  de  vingt-cinq  manières  et  non 
de  trente-six,  et  arrangés  comme  les  ceps  de  la  vigne  de  monsieur 
le  curé,  y  vpit  cependant  tout  ce  que  je  t'ai  dit  là.  » 

—  D'aussi  belles  choses  !  exclama  Jehan...  Mon  Dieu  !  que  vous 
êtes  heureux,  mon  bon  monsieur,  de  posséder  un  si  beau  secret!.. 

L'enfant  se  tut,  réfléchit;  puis  un  moment  après,  il  reprit:  — 
Sauf  votre  respect,  mon  bon  monsieur,  est-ce  que  ce  secret  est  à 
vous  seul  ? 

Le  chanoine  sourit  :  —  «  Ce  secret  n'est  pas  à  moi  seul ,  Dieu 
merci;  il  s'appelle  savoir  lire,  lui  dit-il;  malheureusement  trop  peu 
de  personnes  le  possèdent;  et  cependant  il  serait  bien  à  désirer 
qu'on  répandît  davantage  cette  science,  surtout  dans  nos  campa- 
gnes... » 

—  Oh  !  je  le  crois  comme  vous,  mon  bon  monsieur,  interrom- 
pit le  petit  berger;  à  preuve,  que  si  le  bourgeois  entendait  sou- 
vent la  première  belle  chose  que  vous  m'avez  dite,  il  se  mettrait 
moins  souvent  en  colère,  et  moi,...  moi...  il  est  bien  certain  que  je 
mettrai  à  l'avenir,  comme  dit  ce  gros  livre,  un  mors  à  ma  langue, 
et  que  je  ne  dirai  plus  de  mal  de  personne. 

—  Et  tu  feras  bien,  ajouta  le  moine  en  se  levant. 

—  Eh!  quoi,  vous  vous  en  allez,  dit  l'enfant,  d'un  ton  chagrin. 

—  Midi  sonne,  je  vais  dîner. 

—  Pardon,  encore  un  mot,  dit  le  petit  berger,  retenant  avec  la 
familiarité  de  l'enfance,  un  bout  de  la  seconde  tunique  du  cha- 
noine:—  ce  secret  de  savoir  lire,  ça  vous  est-il  venu  tout  seul. 


111 

—  On  me  l'a  enseigné,  mon  petit  ami. 

—  On  vous  a  enseigné  à  lire?  reprit  l'enfant. 

—  Oui. 

—  Et  qui  donc! 

—  De  plus  savants  que  moi;  mais  laisse-moi  partir,  petit;  au 
revoir.  » 

Et  le  chanoine,  ayant  retiré  sa  tunique  des  mains  du  petit  ber- 
ger, s'éloigna  lentement,  les  yeux  toujours  fixés  sur  son  livre. 

L'enfant,  triste  et  rêveur,  ne  pouvait  plus  détacher  ses  regards 
du  sentier,  devenu  solitaire  depuis  la  disparition  du  chanoine. 

Ralph,  le  gros  chien  noir  dont  j'ai  déjà  parlé,  voyant  son  jeune 
maître  le  front  appuyé  sur  son  poing,  de  l'air  de  quelqu'un  qui 
souffre  ou  qui  pleure,  s'approcha  de  lui  pour  le  distraire,  aboyant, 
posant  ses  larges  et  lourdes  pattes  sur  l'épaule  du  petit,  qui  avait 
toutes  les  peines  du  monde  à  garder  l'équilibre,  et  à  ne  pas  ployer 
sous  ces  brusques  caresses. 

—  Laisse-moi  donc,  Ralph,  lui  dit  l'enfant,  laisse-moi...  Mon 
Dieu!  comment  faire  pour  posséder  le  secret  de  savoir  lire?...  tu 
ne  comprends  pas  cela,  toi,  Ralph ,  pourvu  que  tu  sois  avec  moi 
et  avec  nos  blancs  moutons,  tu  t'inquiètes  peu  du  reste;  quand  tu 
as  rongé  un  os,  et  qu'il  ne  manque  aucune  brebis  au  troupeau, 
tu  dors  en  paix...  Jusqu'à  ce  jour  comme  toi,  mon  vieux  chien, 
j'avais  cru  qu'on  pouvait  vivre  ainsi,  mais  depuis  un  moment, 
vois-tu,  ça  n'est  plus  ça. ..je  sens  qu'il  me  manque  quelque  chose... 
tu  me  regardes,  pauvre  bête,  tu  crois  que  je  vais  encore  te  répéter 
ce  que  je  te  disais  hier  à  toi,  mon  confident,  mon  seul  ami  ;...  non 
Ralph,  non,  aujourd'hui,  ce  n'est  pas  une  cabane  à  moi  seul  que 
j'envie,  ni  des  brebis,  ni  des  agneaux,  avec  une  bergerie,  une 
étable  et  du  foin,  et  des  prairies  à  discrétion...  non...  ce  qu'il  me 
faudrait...  c'est  un  gros  livre  comme  celui  du  chanoine  à  la  tuni- 
que verte,  et  ce  que  tu  devrais  me  dérober,  toi  qui  si  souvent 
dérobes  "g  ur  moi  à  la  maîtresse  un  morceau  de  fromage  ou  de 
viande,  ce  que  tu  devrais  me  dérober,  Ralph,  c'est  le  secret  d'y 
lire  dedans...  Mon  Dieu,  que  ce  chanoine  à  la  tunique  verte  est 
heureux  !...  ah!  désormais,  je  ne  serai  plus  heureux,  puisque  ja- 
mais je  ne  saurai  lire.» 


112 

Ralph  remuait  la  queue ,  et  n'avait  pas  l'air  de  comprendre 
grand'chose  aux  paroles  de  son  jeune  maître.  La  journée  se  passa 
ainsi:  Jehan  à  se  plaindre  au  chien,  le  chien  à  l'écouter;  le  soir 
venu,  l'enfant  et  le  chien  firent  lever  les  brebis  couchées  çà  et  là, 
et  puis  l'un  les  rassemblant  en  troupeau,  l'autre  les  comptant; 
brebis,  chien  et  berger  reprirent  le  chemin  de  la  bergerie. 

La  petite  Ninette  attendait  Jehan  sur  le  seuil  de  la  porte  avec 
un  bol  plein  de  lait  chaud  d'une  main,  et  un  morceau  de  pain  bis 
de  l'autre. 

—  Tiens,  berger,  lui  dit-elle,  en  lui  présentant  le  bol  et  le 
pain,  la  mère  Berthe  a  vendu  son  veau  ce  matin;  et  comme  c'est 
mon  père  qui  en  est  cause,  elle  nous  a  envoyé  une  grande  jatte 
de  ce  lait,  et  maman  t'a  réservé  ta  part...;  tu  es  content,  n'est- 
ce  pas?» 

Jehan  prit  le  bol,  le  pain,  s'assit  par  terre,  et,  sans  remercier  la 
petite,  se  mit  à  manger  en  silence  et  en  soupirant. 

—  Eh  bien!  lui  dit  Ninette,  en  se  plaçant  près  de  lui,  est-ce  que 
tu  as  perdu  ta  langue  sur  la  colline;  tu  es  triste  comme  un  ber- 
ger qui  n'aurait  qu'un  moutcn  et  l'aurait  perdu...  Jehan...  Jehan..., 
veux-tu  bien  me  répondre...,  sinon,  je  t'avertis,  je  ne  te  dirai  pas 
un  secret  que  j'ai  découvert  ce  matin. 

—  Un  secret!...  quel  secret?...  s'écria  Jehan  vivement,  et  ces- 
sant de  manger  pour  écouter  Ninette. 

—  Ah!  petit  curieux!  dit  la  malicieuse  enfant  en  le  menaçant 
du  doigt...,  devine...  mais  non...  je  vais  te  le  dire;  car,  vois-tu 
Jehan,  ce  n'est  pas  pour  te  faire  un  compliment,  mais  la  cabane 
serait  pleine  de  setrets,  depuis  le  haut  jusqu'en  bas,  que  certes 
ce  ne  serait  pas  toi  qui  en  découvrirait  jamais  un. 

—  C'est  peut-être  toi?  reprit  Jehan  avec  humeur. 

—  Moi,  dit  Ninette!  ah!  je  défie  bien  qu'on  me  cache  long- 
temps quelque  chose. 

—  Mais  comment  fais-tu,  Ninette,  reprit  Jehan  ;<vec  instance. 

—  Dam,  j'épie,  Jehan. 
— Tu  épies ,  Ninette? 

—  C'est  à-dire  que,  sitôt  que  je  me  doute  seulement  qu'on  me 
faii  mvstère  de  quelque  chose,  je  ne  quitte  plus  la  personne  qui 


113 

a  l'air  de  se  cacher  de  moi,  je  suis  toujours  sur  ses  talons,  sous 
un  prétexte,  sous  un  autre;  —  c'est  pour  ramasser  votre  fuseau, 
notre  mère;  —  avez-vous  besoin  de  moi  pour  dévider  votre  lin  , 
notre  mère;  —  plait-il!  m'avez-vous  pas  appelée,  notre  mère?... 
Et  c'est  comme  ça  que  j'ai  découvert,  ce  matin,  qu'on  allait  ma- 
rier Javotte  au  grand  Colas,  le  fils  du  meunier  du  Petit-Pont... 
et  une  noce  !  Jehan,  ajouta  la  petite  fille.en  frappant  de  joie  dans 
ses  mains; — une  noce!  çaveut  dire,  une,  deux,  trois,  quatre  ga- 
lettes avec  du  beurre  frais,  cuites  au  four...  Eh  bien  !  tu  ne  dis 
rien  de  ça  ? 

—  Ah!  pour  deviner  un  secret,  il  faut  l'épier,  se  dit  à  lui- 
même  Jehan  qui,  du  récit  de  la  petite,  n'avait  retenu  que  ces 
mots...;  puis  s'adressant  à  Ni  nette  :  Mais  pour  épier  les  gens,  il 
faut  demeurer  chez  eux,  n'est-il  pas  vrai? 

— La  belle  découverte,  reprit  Ninette  en  riant;  ah!  sans  doute, 
il  faut  y  demeurer,  ou  tout  au  moins  y  aller  aussi  souvent  qu'on 
veut. 

— Merci,  Ninette,  dit  Jehan  en  se  levant. 

— Eh  bien!  où  vas-tu  donc,  berger? 

Sans  lui  répondre,  Jehan  prit  sa  course  vers  la  maison  du  cha- 
noine de  Saint-Brice. 

II. 


Dominé  par  la  seule  idée  d'épier  le  secret  du  moine  pour  ap- 
prendre à  lire ,  sans  réfléchir  toutefois  aux  moyens  à  mettre  en 
œuvre  pour  y  parvenir,  Jehan  arriva,  tout  d'une  haleine,  jusqu'à 
deux  pas  de  la  maison  du  chanoine  ;  et  là,  il  s'arrêta ,  se  mit  à  re- 
garder autour  de  lui. 

—  Que  faire  maintenant?...  Comment  se  présenter?...  Embar- 
rassé, confus, ^le  front  couvert  de  sueur,  Jehan  s'essuyait  d'une 
main,  tandis  que  de  l'autre  il  caressait  Ralph  qui  l'avait  suivi,  et 
avait  l'air  aussi  de  lui  demander  :  «  Que  vas-tu  faire ,  mon  pauvre 
maître? 

En  ce  moment,  1  enfant  et  le  chien  furent  aperçus  de  maître 
Forgeot,  cuisinier  de  son  excellence. 

i.  15 


114 

— Jehan,  cria-t-il  à  l'enfant,  approche...  Approche  donc  et  ne 
crains  rien ,  ajouta— t— il  en  voyant  l'hésitation  du  petit  berger. 
3ionseigneur  veut ,  pour  dimanche ,  se  régaler  d'un  quartier  d'a- 
gneau ;  retourne  chez  toi ,  va  dire  cela  à  ton  maître  :  qu'il  me 
choisisse  le  plus  jeune,  le  plus  gras  ,  le  plus  tendre;  va,  qu'il  le 
tue,  le  dépouille  et  me  l'apporte  avant  la  nuit. 

Jehan  revint  en  courant  chez  lui  ;  et ,  deux  heures  après ,  la 
nuit  qui  tombait,  le  trouva  dans  la  cuisine  du  chanoine  avec  un 
agneau  tout  frais  tué  qu'il  posa  sur  la  table. 

—  Voilà,  dit-il. 

—  Parfait!  répondit  le  cuisinier  examinant  la  viande. 

—  Dam!  c'est  que  je  m'y  connais,  répliqua  l'enfant  qui  s'en- 
hardit à  l'éloge  du  chef  en  bonnet  de  coton  blanc,...  et  voyez- 
vous,  maître,  j'ai  une  idée,  c'est  qu'après  le  plaisir  d'élever  des 
agneaux,  il  n'y  en  a  pas  de  plus  grand .  je  crois,  que  celui  de  les 
accommoder  en  ragoût...  ou  à  la  broche... 

—  Excepté  celui  de  les  mander,  interrompit  doucement  un 
petit  marmiton,  en  faisant  le  geste  de  lécher  ses  doigts. 

—  Tu  es  encore  ici  !  petit  vaurien  !  s'écria  le  chef,  se  retour- 
nant en  colère ,  et  menaçant  le  marmiton  de  son  grand  couteau 
de  cuisine.  —  Tu  veux  donc  que  je  te  coupe  les  oreilles ,  vilain 
gourmand  que  tu  es? 

—  Bast!  pour  quelques  friandises  prises  à  la  desserte...  mur- 
mura le  marmiton.  D'abord  ce  que  j'en  dis  n'est  pas  pour  res- 
ter ici, monsieur  Forgeot,  croyez  le  bien;  la  chaleur  de  vos  four- 
neaux m'étouffe  ;  vive  l'air  des  champs,  des  prairies,  des  collines; 
ouf!...  je  me  péris  ici... 

—  C'est  dit,  va  périr  ailleurs...,  dit  le  chef,  le  regardant  avec 
mépris;  paresseux,  menteur  et  gourmand,  voilà  trois  défauts, 
que  dis-je,  trois  vices  funestes  au  grand  art  de  la  cuisine,  pour  le- 
quel il  faut  être  actif,  délicat  et  sobre..;  donc,  ajouta  M.  For- 
geot, j'ai  des  ordres  et  ils  vont  être  suivis.  Dominique  va  te  ra- 
mener au  grand  air  que  tu  préfères,  tes  parents  feront  de  toi  ce 
qu'ils  voudront;  tu  n'aimes  ni  le  charbon,  ni  les  casseroles,  ni 
les  lèchefrites,  tu  deviendras  ce  que  tu  pourras...  Par  ainsi ,  dé- 
campe ,  regarde  cette  porte,  c'est  pour  n'y  plus  rentrer.., 


115 

Comme  le  chef  achevait  cette  harangue ,  un  grand  laquais ,  le 
Dominique  en  question ,  entra  dans  la  cuisine ,  prit  le  marmiton 
par  l'oreille,  et  lui  faisant  faire  demi  tour  à  droite  :  —  Allons,  dit- 
il,  la  jument  est  sellée,  en  croupe,  bambin,  et  au  pays,  respirer 
le  grand  air,  puisque  grand  air  il  y  a.  »  Et  il  l'emmena  sans  que 
le  marmiton  eût  répliqué  le  plus  petit  mot... 

—  Ainsi  vous  voilà  sans  marmiton,  dit  Jehan  au  cuisinier. 

—  Comme  tu  dis,  mon  gars... 

—  Et...  comment  ferez-vous?...  demanda  encore  Jehan  avec 
une  intention  marquée.»  Une  idée  subite  venait  de  lui  trotter  en 
tête. 

—  On  s'en  passera,  reprit  avec  insouciance  le  cuisinier,  ai- 
guisant son  couteau  pour  préparer  l'agneau  que  Jehan  venait 
d'apporter. 

—  Pardon,  excuse ,  maître ,  balbutia  en  tremblant  le  petit  ber- 
ger; je  voudrais  bien...  pardon...  sauf  votre  respect,  vous  faire... 
une  petite  question. 

—  Va ,  mon  garçon,  parle ,  répliqua  le  cuisinier  sans  se  retour- 
ner et  tout  en  dépeçant  sa  viande  ;  moi ,  vois-tu ,  pourvu  qu'on 
ne  me  contrarie  pas,  qu'on  fasse  toutes  mes  volontés...,  qu'on 
soit  toujours  de  mon  opinion,  soit  que  je  dise  blanc,  rouge  ou 
noir..., je  suis  un  bon  enfant.  Eh  bien!  parle...  que  veux-tu?... 
Serait-ce  par  hasard  remplacer  le  petit  vaurien  qui  s'en  va? 

—  Vous  l'avez  dit,  maître  ,  répondit  Jehan  joyeux. 

—  Écoute,  mon  gors.  poursuivit  le  cuisinier,  hochant  la  tête  ; 
tu  viens  de  voir  ce  petit,  il  est  de  la  Normandie.  L'an  der- 
nier, cet  enfant  vint  ici  :  il  était  intéressant;  on  le  reçut  à  l'office  ; 
l'un  lui  donnait  une  chose,  l'autre  une  autre;  le  petit  bonhomme 
crut  alors  probablement  que  l'état  le  plus  heureux  était  de  ne  pas 
sortir  de  l'office,  et  il  offrit  d'y  rester,  n'importe  à  quel  titre;  je 
l'enrôlai  comme  marmiton.  Une  fois  installé,  ce  ne  fut  plus  ça:  il 
se  dégoûta  du  métier,  si  bien  que  le  drôle  nous  a  joué  mille 
tours  pour  se  faire  renvoyer  chez  ses  parents...  Enfin  monsei- 
gneur y  a  consenti  aujourd'hui  même,  et  tu  viens  de  le  voir  par- 
tir... Ainsi  prends-y  garde  à  ton  tour;  si  c'est,  alléché  seulement 
par  l'odeur  de  la  cuisine ,  que  l'idée  te  vient  d'entrer  ici,  va-t'en; 


116 

j'ai  juré  do  ne  plus  me  charger  d'enfant  qu'on  ait  élevé  dans  les 
champs...  Je  m'attache  à  mes  marmitons,  moi,  et  quand  ils  s'en 
vont,  ça  me  fait  de  la  peine...  je  suis  bien  sûr  de  manquer  de- 
main quelques  sauces.  Ah!  vilain  normand!...  comme  si  l'odeur 
du  charbon  était  malsaine.  » 

Jehan,  que  gagnait  l'émotion  du  chef,  lui  répondit: 

—  Eh  bien  !  attachez-vous  à  moi ,  qui  n'ai  personne  qui  me 
porte  intérêt;  je  n'ai  ni  père,  ni  mère;  je  suis  seul  en  ce  monde... 
Je  veux  être  votre  marmiton. 

—  Et  ton  maître?... 

—  11  n'a  pas  besoin  de  moi. 

—  Et  tes  moutons? 

—  Mes  moutons...  hélas  !...  mes  moutons  font  ma  joie,  et  mon 
chagrin  ;  ma  joie  quand  je  les  vois  grandir,  mon  chagrin  quand 
on  les  tue,  comme  ce  pauvre  petit  agneau  que  vous  découpez  si 
habilement...  Pensez-vous  que  je  n'aie  pas  pleuré,  ce  soir,  quand 
j'ai  vu  le  maître  lui  enfoncer  son  couteau  dans  la  gorge...  et  son 
sang  en  couler,  et  la  pauvre  bête  faire  un  bêlement  plaintif,  puis 
tourner  l'œil,  roidir  ses  pauvres  pattes,  et  devenir  mort...  Cher 
petit  agneau,  je  l'avais  vu  naître. 

—  Ainsi  tu  es  bien  certain  que  ta  vocation  est  d'être  mar- 
miton. 

—  Marmiton,  marmiton,  répéta  Jehan,  ce  n'est  pas  précisé- 
ment là  l'état  que  j'aurais  choisi! 

—  Celui  de  cuisinier  peut-être  ,  reprit  le  chef  en  jetant  sur 
l'enfant  un  regard  superbe. 

—  Non,  répliqua  celui-ci  en  riant. 

—  Tu  es  bien  dégoûté,  berger,  reprit  le  chef...  car  je  ne  vois 
pas  ce  que  tu  pourrais  être  de  mieux...  à  moins  cependant  de 
devenir  chanoine. 

—  Peut-être  bien!  lit  Jehan  dont  l'œil  s'alluma...  mais,  à  pro- 
pos de  chanoine,  où  est  monseigneur? 

—  Là-haut,  dans  son  oratoire;  il  lit  dans  un  gros  livre!... 
Ah!  tu  veux  être  chanoine!  Eh  bien!  je  ne  t'en  veux  pas,  pour 
cela ,  mon  gars;  l'ambition  n'est  pas  incompatible  avec  l'art  de  la 
cuisine,  le  plus  bel  art  qui  existe,  le  plus  utile...  S'il  n'y  avait  que 


117 

de  bons  cuisiniers,  tout  le  monde  serait  bon,  heureux,  humain, 

hospitalier...  Retiens  bien  ceci,  Jehan;  le  bon  cuisinier  fait  le  bon 
plat,  le  bon  plat  fait  le  bon  estomac ,  le  bon  estomac  fait  le  bon 
caractère ,  le  bon  caractère  fait  l'homme  joyeux ,  l'homme  joyeux 
fait  les  amis  heureux,  donc...  la  recette,  pour  être  heureux, 
est  celle-ci  :  prenez  un  bon  cuisinier.  » 

Le  chef  en  était  à  ce  point  de  sa  magnilique  tirade,  lorsqu'il  fut 
interrompu  par  le  jardinier  qui  venait  lui  demander  ses  ordres 
pour  les  légumes  du  lendemain. 

—  Je  vous  accompagne  au  potager,  lui  répondit  le  chef;  et 
tournant,  sans  plus  de  façon,  les  talons  à  Jehan,  il  s'éloigna. 

A  peine  cet  homme  eut-il  disparu  que,  regardant  de  tous 
côtés  s'il  n'était  pas  vu,  Jehan  se  mit  en  devoir,  à  son  tour,  de 
quitter  la  cuisine. 

—  Le  chanoine  est  là-haut  dans  son  oratoire  ;  il  lit  dans  son 
gros  livre ,  se  répéta-t-il;  si  je  pouvais  aller  me  cacher  et  l'enten- 
dre encore  une  fois  lire  de  si  belles  choses;  mon  Dieu!  que  cela 
me  ferait  plaisir!  Quel  beau  secret  il  a  là!  mais  je  le  découvrirai, 
je  le  jure  bien.  » 

Et,  tout  en  se  parlant  ainsi  à  lui-même,  il  se  glissait  comme  un 
jeune  chat,  rasant  les  murs  le  long  des  corridors,  grimpant  les  es- 
caliers, traversant  à  pas  de  loup  des  chambres  ouvertes;  il  arriva 
enfin  près  d'une  draperie  devant  laquelle  il  resta  longtemps 
comme  cloué  sans  oser  la  soulever. 

Une  vieille  femme,  gouvernante  de  la  maison,  vint  à  passer, 
et  voyant  le  petit  berger  qu'elle  connaissait  fort  bien,  debout,  im- 
mobile devant  cette  draperie,  elle  lui  dit: 

—  Tu  veux  parler  sans  doute  à  monseigneur ,  Jehan?  Il  est 
sorti  pour  dix  minutes;  mais  entre  dans  son  oratoire,  ne  touche 
à  rien,  et  attends-le.  » 

L'enfant  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois;  il  remercia  la  vieille 
par  un  charmant  sourire  ,  et  souleva  la  draperie. 

C'était  une  assez  grande  pièce  éclairée  du  haut;  une  table,  un 
prie-Dieu,  un  Christ  en  pierre  de  grandeur  naturelle,  et  quelques 
saintes  images  suspendues  aux  murs  ornaient  cette  chambre 
consacrée  à  la  prière  et  à  la  méditation;  mais  Jehan  ne  s'amusa 


118 

pas  à  contempler  tout  cela  :  en  entrant  dans  l'oratoire,  une  seule 
chose  avait  frappé  ses  regards,  une  seule:  le  gros  livre  dans  lequel 
le  chanoine  avait  lu  de  si  belles  choses  sous  le  berceau  d'acacia- 
Il  s'en  approcha  avec  respect,  le  regarda  longtemps  sans  oser  y 
toucher;  enfin,  n'entendant  venir  personne  et  ne  pouvant  résister 
plus  longtemps  à  la  curiosité  qui  lui  donnait  comme  des  déman- 
geaisons dans  les  doigts,  il  le  prit  et  l'ouvrit. 

Mais  en  vain,  comme  sous  le  berceau  d'acacia,  le  tourna-t-il 
en  tous  sens;  il  n'y  put  rien  voir,  rien  lire,'  et  il  se  mit  à  pleurer 
de  dépit. 

—  Est-ce  malheureux,  dit-il,  de  penser  qu'il  y  a  là,  dans  ce 
livre,  tant  de  belles  choses,  et  que,  faute  de  savoir  lire,  c'est  comme 
si  ces  belles  choses  n'existaient  pas!... Mon  Dieu!...  mon  Dieu!... 
comment  donc  faire  pour  posséder  le  secret  de  la  lecture?.,. 

Une  voix  qu'il  entendit  derrière  lui,  lui  fit  tourner  la  tête  pré- 
cipitamment :  c'était  celle  du  chanoine. 

—  C'est  toi,  Jehan?  lui  dit  le  saint  homme  avec  une  extrême 
bienveillance;  que  me  veux-tu?  mon  enfant. 

—  Monseigneur,  je  voudrais  être  marmiton  chez  vous,  lui  ré- 
pondit Jehan,  d'un  air  de  résolution  subite. 

—  Et  tes  moutons,  tes  agneaux,  ton  chien?  reprit  le  chanoine; 
sans  compter  ce  que  tu  dois  de  reconnaissance  au  père  Thomas, 
et  à  sa  femme  Jacquelte. 

—  Monseigneur,  je  voudrais  être  marmiton  chez  vous .  répéta 
Jehan,  rouge  comme  une  cerise. 

Le  chanoine  sourit  en  s'asseyant. 

—  Je  serais  bien  curieux  de  savoir  ce  qui  a  pu  développer  chez 
toi  un  goût  si  subit. 

—  Le  désir  de  ne  jamais  vous  quitter,  monseigneur. 

—  Tu  m'aimes  donc  beaucoup  ? 
Jehan  baissa  les  yeux  sans  répondre. 

— Cette  question  a  l'air  de  t'embarrasser,  reprit  le  saint  homme. 

—  C'est  que  ce  n'est  pas...  précisément  vous,...  que  j'aime, 
balbutia  Jehan  avec  naïveté. 

—  Et  qui  donc?...  demanda  le  chanoine,  ne  pouvant  retenir 
un  sourire. 


119 

—  Votre  gros  livre  !  monseigneur. 

—  Et  c'est  pour  l'amour  de  mon  gros  livre  que  tu  veux  te 
faire  marmiton,  Jehan? 

—  Oui,  monseigneur. 

—  Je  t'avoue,  mon  enfant,  que  je  serais  désireux  de  savoir  ce 
qu'il  peut  y  avoir  de  commun  entre  mon  gros  livre,  la  sainte  Bi- 
ble enfin,  et  l'état  de  marmiton  que  tu  veux  embrasser. 

—  Voilà,  dit  Jehan,  —  tous  ceux  qu^servent,  sont  payés  d'une 
manière  ou  d'une  autre,  n'est-ce  pas? 

—  Que  veux-tu  dire  avec  ton:  d'une  manière  ou  d'une  autre  ? 

—  Un  garçon  qui  entre  chez  un  berger,  est  payé  en  apprenant 
du  maître  l'état  de  berger...  un  qui  entre  chez  un  imagier  est 
payé  en  apprenant  l'état  d'imagier...  un  qui  entre  chez  un  chaus- 
sier,  est  payé  en  apprenant  l'état  de  chaussier... 

—  Je  comprends,  répondit  le  chanoine;  mais  toi,  en  entrant 
chez  moi,  qui  suis  chanoine  de  la  Sainte-Chapelle  et  conseiller  au 
parlement,  tu  ne  peux  être  payé  en  apprenant  mon  état,  puisque 
je  n'ai  pas  d'état,  mais  des  titres  qui  viennent  de  mes  charges... 

—  C'est  vrai,  reprit  Jehan  tristement.  Puis,  tout  à  coup,  fon- 
dant en  larmes  et  joignant  les  mains,  il  ajouta:  — Monseigneur 
il  vous  est  facile  de  me  payer... 

—  Avec  de  l'argent?  dit  le  chanoine. 

—  Fi  donc  !  s'écria  l'enfant. 

—  Et  avec  quoi,  Jehan? 

—  Oh!  si  vous  le  vouliez...  monseigneur,  non-seulement  je  se- 
rais votre  marmiton,  votre  valet,  votre  esclave,  mais  je  ferais  vo- 
tre volonté  en  tout,  et  toute  ma  vie...  si  vous  consentiez,  pour  seul 
paiement,  à  m'apprendre  votre  secret  pour  lire,  dans  ce  gros  livre, 
toutes  les  belles  choses  qui  s'y  trouvent. 

Avant  que  le  chanoine  eût  eu  le  temps  de  répondre,  un  grand 
bruit  se  fit  entendre,  et  la  voix  de  maître  Thomas  appelant  Jehan, 
de  toute  la  force  de  ses  poumons ,  retentit  près  de  l'oratoire. 

La  portière  se  souleva,  et  un  gros  homme,  gras  et  court  parut, 
un  gourdin  à  la  main. 

—  Ah  !  petit  berger!  dit-il  apercevant  l'enfant  et  s'avançant 
vers  lui  le  bâton  levé. 


120 

—  Un  moment,  maître  Thomas!  cria  le  chanoine  s  interpo- 
sant entre  le  maître  et  l'enfant.  —  Un  moment!  je  voudrais  savoir 
de  quel  droit  vous  venez  corriger  mes  gens. 

—  Comment,  vos  gens,  monseigneur!  dit  maître  Thomas  in- 
terdit de  se  trouver  en  présence  du  chanoine ,  car,  d'après  le 
dire  de  la  gouvernante,  Jehan  devait  être  seul  dans  l'oratoire. 

—  Mais ,  sauf  votre  respect ,  ce  petit  drôle  est  à  moi. 

—  Il  y  était  peut-être  ce  matin,  répondit  le  chanoine,  mais 
depuis  une  heure  il  est  à  mon  service. 

—  Ah!  c'est  comme  ça...  Eh!  monseigneur,  il  faut  que  je 
parle....  dit  le  vieux  berger  suffoqué....  Ninette  avait  raison; 
savez-vous  pourquoi  ce  petit  ingrat  veut  nous  quitter  et  entrer 
chez  vous...  monseigneur?...  Pour  y  faire  l'espion,  pour  sur- 
prendre vos  secrets...  tous  vos  secrets... 

—  Oh  !  un  seul...  s'écria  aussitôt  l'enfant  en  joignant  les 
mains  et  tombant  aux  genoux  du  chanoine,  un  seul,  et  je  vous 
l'ai  dit ,  monseigneur  :  celui  qui  fait  lire  dans  le  gros  livre. 

Le  chanoine  releva  Jehan  avec  bonté...  —  Cher  enfant,  sois 
satisfait ,  lui  dit-il  :  pour  que  la  seule  lecture  d'un  passage  de  la 
Bible  ait  fait  naître  en  ton  âme  un  si  noble  désir,  il  faut  que  ton 
cœur  soit  aussi  noble ,  ton  intelligence  aussi  grande  que  le  livre 
est  lui-même  noble  et  grand.  — Thomas,  je  me  charge  de  Jehan; 
dès  ce  jour,  il  fait  partie  de  ma  maison,  et  puisqu'il  abandonne, 
pour  s'instruire,  les  champs,  ses  troupeaux,  une  vie  simple  et 
libre  pour  se  condamner  à  l'esclavage  des  villes,  je  me  charge  , 
moi ,  à  mes  heures  de  loisir,  de  développer  cette  jeune  intelli- 
gence... Laissez-moi  cet  enfant,  Thomas  ,  je  vous  en  prie. 

—  Monseigneur  est  bien  bon  de  prier...  quand  il  peut  ordon- 
ner, répliqua  Thomas,  quoique  évidemment  contrarié...  mais 
vrai...  Mes  bêtes  et  moi ,  y  compris  ma  femme  et  mes  enfants... 
nous  serons  longtemps  à  nous  faire  à  l'absence  de  ce  petit  drôle... 
et  puis  c'est  que ,  malgré  son  jeune  Age ,  il  était  très-savant  sur 
l'article  des  moutons,  sauf  votre  respect,  monseigneur...  mais 
très-savant  :  en  cas  de  maladies  comme  en  cas  de  santé,  il 
savait  tout  ce  qu'il  fallait  leur  donner...  Aussi  je  crois  que  mes 
bêtes  ne  l'oublieront  de  longtemps.  » 


!r  ycïû  tât'i* 


T.ouis  Las 


Vous  êtes    fatigué  ?  lui   dit   M: 


Pans  LOUIS  JANET   F.diieur  du  DfMAN 


121 

—  Moi ,  non  plus ,  je  ne  les  oublierai  pas,  dit  Jehan  en  fondant 
en  larmes...  Mais  que  voulez-vous ,  maître  Thomas,  il  faut  que 
je  sache  lire. 

Quelques  jours  après  cette  conversation  et  l'entrée  de  Jehan 
chez  le  chanoine  ,  celui-ci  quitta  la  campagne  pour  retourner  à 
la  «ville;  les  adieux  que  fit  Jehan  à  sa  famille  adoptive  furent  des 
plus  touchants ,  mais  ceux  qu'il  fit  à  tous  ses  moutons,  l'un  après 
l'autre,  arracha  des  larmes  à  tous  les  assistants.  Les  pauvres  bêtes 
semblaient  elles-mêmes  comprendre  qu'elles  allaient  perdre  leur 
ami ,  leur  protecteur  :  la  bergerie  avait  un  air  de  deuil. 

Du  reste  ,  Jehan  ne  les  oublia  pas ,  ainsi  qu'il  le  prouva  par  la 
suite;  car,  après  avoir  servi  longtemps  comme  domestique  chez 
le  chanoine ,  qui  tint  sa  promesse  en  lui  apprenant  à  lire  et  à 
écrire,  le  seul  livre  que  Jehan  composa  fut,  par  l'ordre  de  Char- 
les V,  en  1370,  un  petit  traité  sur  l'éducation  des  moutons, 
ainsi  intitulé  :  —  Le  vrai  régime  et  gouvernement  des  bergers  et 
bergères,  traitant  de  l'état,  science  et  pratique  de  fart  de  bergerie 
et  de  garder  ouailles  et  bêles  à  laine,  par  le  rustique  Jehan  de  Brie, 
le  bon  berger. 

Voilà,  mes  jeunes  lecteurs,  tout  ce  que  l'histoire  nous  apprend 
de  ce  Jehan,  qui  se  fit  marmiton  pour  apprendre  à  lire 


LE    PETIT   COIN. 


Mon  but,  en  vous  faisant  ce  récit  historique,  est  de  vous  prou- 
ver, mes  jeunes  amis,  que  dans  la  classe  même  la  plus  obscure 
où  le  destin  nous  a  fait  naître  ,  il  faut  se  dire  :  «  Dieu  m'a  donné, 
>j  comme  a  tout  autre, un  cœur  pour  sentir,  une  force  pour  m'é- 
»  lever.  »  Ne  vous  laissez  donc  jamais  découiager  par  la  positiou 
la  plus  pénible,  par  les  travaux  les  plus  durs;  et  songez  oien  que 
notre  existence  est  souvent  une  épreuve  que  fait  sur  nous  la 
Providence ,  pour  s'assurer  si  nous  sommes  digues  de  ses  faveurs, 
i.  16 


122 

5e  lus  lié  pendant  longtemps  d'une  intime  amitié  avec  un  des 
grands  propriétaires  de  la  capitale;  vrai  philanthrope,  cachant  l'o- 
pulence sous  les  dehors  les  plus  simples;  aimant,  honorant  la 
classe  ouvrière,  ets'orcupant  sans  relâche  de  constructions  utiles 
au  commerce  et  profitables  à  l'État.  Parmi  ces  constructions 
était  un  des  passages  les  plus  renommés  ,  donnant  sur  le  boule- 
vard ,  et  réunissant  tout  ce  qui  concerne  l'industrie  et  les  arts. 
Il  avait  consacré  des  capitaux  considérables  à  ce  grand  établisse- 
ment, et  s'était  acquis  la  vénération  de  ce  qu'on  appelle  vulgai- 
rement le  petit  commerce,  c'est-à-dire  de  ces  bons  et  laborieux 
artisans  qui  commencent  leur  fortune,  et  composant  cette  classe 
du  peuple  dont  la  devise  est  :  «  Travail  et  probité  !  »  Plusieurs 
d'entre  eux  devaient  leur  sort,  qui  s'agrandissait  chaque  jour, 
aux  encouragements  et  aux  généreux  secours  de  mon  vénérable 
ami,  M.  T***.  Aussi  ne  traversait-il  jamais  son  riche  et  brillant 
passage ,  sans  recevoir  le  salut  de  ses  locataires ,  le  regard  res- 
pectueux et  reconnaissant  de  celui-ci ,  le  sourire  heureux  de  ce- 
lui-là. On  eût  dit  une  famille  nombreuse  et  bien  unie ,  offrant  à 
son  chef  les  hommages  qui  lui  étaient  dus. 

Ln  jour  du  mois  de  juillet,  je  rencontrai  ce  grand  industriel 
parcourant  son  cher  passage  ,  et  donnant  çà  et  là  son  coup  d'oeil 
d'inspection  sur  diverses  boutiques  qui  lui  devaient  leur  pro- 
spérité; et  je  lui  disais  que  cette  inspection  philanthropique  valait 
bien  celle  d'un  général  d'armée.  Alors  cet  excellent  homme  s'é- 
panchait avec  moi,  et  m'avouait  naïvement  qu'il  ne  connaissait 
aucune  position  sociale  qu'il  eût  échangée  contre  la  sienne.  En 
sortant  du  passage,  tout  en  causant  ensemble,  nous  apercevons, 
près  de  l'entrée,  un  adolescent  de  quatorze  à  quinze  ans,  au 
regard  vif  et  d'une  figure  expressive.  Il  était  appuyé  sur  le  bran- 
card d'une  petite  charrette  à  bras ,  couverte  de  morceaux  de  pain 
d'épices;  et  tout  en  essuyant  avec  un  petit  mouchoir  troué  la 
sueur  qui  coulait  sur  son  visage ,  il  arrêtait  sur  nous  un  regard 
plein  d'expression.  «  Vous  êtes  fatigué  ?  »  lui  dit  M.  T***  avec  ce 
vif  intérêt  qu'il  portait  au  plus  petit  commerce.  «  J'en  fais  l'aveu, 
»  mon  bon  monsieur  ;  je  tombe  de  fatigue ,  c'est  dur  à  rouler 
»  tout  le  jour  devant  soi,  une  masse  de  pain  d'épices.  Avec  ça 


123 

»  que  ma  mère,  qui  le  fabrique,  n'y  épargne  pas  le  miel  et  la 
»  farine.  — Et  pour  quelle  somme  en  débitez -vous  par  jour? 
»  lui  dis— je  à  mon  tour.  —  Mais  pour  quatre  francs  l'an  dans 
»  l'autre:  ce  qui  nous  fait  environ  cinquante  sols  net  de  profit; 
»  et  ce  n'est  pas  trop  pour  ma  bonne  mère  et  pour  moi.  Quand 
»  il  faut  prélever  là-dessus  un  loyer  de  deux  cents  francs,  notre 
»  nourriture;  et  pour  moi  seul  une  paire  de  souliers  par  mois  , 
»  quelque  bien  ferrésqu'ils  soient...  Ah!  si  je  pouvais  cesser  derou- 
»  1er  la  charrette,  et  m'établir  dans  un  petit  coin  que  je  reluque 
»  depuis  quelque  temps,  je  ne  sais  qui  médit  que  j'y  ferais  joli- 
»  ment  mes  affaires.  —  Et  quel  est  ce  petit  coin  ?  demande  avec 
»  intérêt  M.  T***.  —  Là,  tout  auprès  de  vous,  monsieur.  —  Ce 
»  petit  coin  où  l'on  dépose  les  balais  du  passage  ;  mais  il  n'a 
»  que  trois  pieds  de  largeur  au  plus  sur  quatre  environ  de  pro- 
»  fondeur. —  Cela  suffirait  pour  mon  étalage,  que  je  saurais  bien 
»  augmenter  chaque  jour. — Eh  bien!  prenez  le  petit  coin!  lui  dit 
»  ingénuement  mon  digne  ami;  on  mettra  les  balais  dans  un  autre 
»  endroit.  —  Oh  !  mon  bon  monsieur,  nous  ne  pourrions  pas  en 
»  payer  le  loyer;  et  nous  avons  pour  principe,  ma  mère  et  moi, de 
»  ne  jamais  rien  prendre  qui  soit  au-dessus  de  nos  moyens  :  la 
»  probité  avant  tout.  —  Eh  bien  !  vous  ne  paierez  rien.  —  Je  ne 
»  vous  comprends  pas.  — Le  petit  coin  m'appartient  :  je  suis  le 
»  propriétaire  du  passage.  —  Quoi  !  c'est  au  respectable  M.  T** 
»  que  j'aurais  l'honneur  de  parler!  s'écrie  l'adolescent  en  se  dé- 
»  couvrant  avec  respect. —  C'est  moi-même;  et  j'entends  que 
»  dès  demain  vous  soyez  établi  dans  le  petit  coin ,  où  mon  me- 
»  nuisier  préparera  tout  ce  qui  vous  est  nécessaire ,  et  surtout 
»  une  fermeture  pour  la  nuit...  Comment  vous  nommez-vous  ? 
»  — Félix,  pour  vous  servir,  si  j'en  étais  capable.  —  Félix! 
»  c'est  un  nom  qui  promet.  Eh  bien  !  Félix!  voilà  qui  est  arrêté 
»  entre  nous  :  vous  faites  du  peut  coin  un  magasin  de  pain  d'é- 
»  pice;  et  vous  aurez  des  pratiques,  car  ici  près  est  une  insti- 
»  tution  succursale  de  l'école  des  arts  et  métiers  ;  et  deux  fois 
»  par  jour,  vous  serez  visité  par  de  nombreux  amateurs  de  votre 
»  marchandise.  —  Tout  cela ,  sans  doute ,  monsieur,  est  très- 
»  encourageant;  mais  quel  sera  le  prix  du  loyer?  —  Rien,  pen- 


124 

»  dant  les  premiers  six  mois:  il  faut  bien  vous  donner  le  temps 
»  de  vous  achalander;  et,  au  bout  de  ce  temps,  vous  ne  paierez 
»  que  ce  que  vous  pourrez.  Je  lis  sur  votre  ligure  qu'on  peut  s'en 
»  rapporter  à  vous.  »  A  ces  mots,  Félix  saisit  une  main  de 
mon  digne  ami ,  la  baise  avec  une  respectueuse  émotion  ;  et 
lui  répond  d'une  voix  altérée  par  le  saisissement  de  joie  qu'il 
éprouve:  «J'accepte,  protecteur,  si  bien  nommé,  du  petit  com- 
»  merce;  et  j'ose  espérer  que  je  me  montrerai  digne  de  vos  bon- 
»  tés.  »  Il  roule  aussitôt  sa  petite  charrette  en  attachant  sur 
nous  le  regard  le  plus  reconnaissant ,  et  en  ajoutant  :  «  Je  cours 
»  porter  cette  bonne  nouvelle  à  ma  mère.  »  J'accompagnai  M.  T* 
jusqu'à  son  hôtel,  et  lui  dis  en  le  quittant:  «Je  ne  sais  quelle 
»  voix  secrète  me  dit  que  vous  venez  de  créer  un  commerçant 
»  de  plus.  — Ce  serait  ma  plus  belle  récompense  ,  »  me  répon- 
dit-il en  me  serrant  la  main:  et  nous  nous  séparâmes. 

On  conçoit  que,  dès  le  lendemain,  je  fus  empressé  de  réas- 
surer par  moi-même  si  le  petit  coin  était  occupé  comme  il  avait 
été  convenu.  Je  trouvai  le  jeune  Félix  garnissant  les  diverses  ta- 
blettes qu'on  avait  fait  poser  ;  et  mêlant  à  l'étalage  du  devant  de 
la  galette  et  des  gâteaux  de  Nanterre,  afin  d'attirer  les  chalands. 
Sa  mère,  en  simple  costume  de  bonne  flamande  ,  le  secondait  en 
dehors  du  petit  coin,  qui  n'aurait  pu  les  contenir  tous  les  deux  ; 
la  renaissance  du  bonheur  était  empreinte  sur  sa  figure;  et  le 
nom  du  respectable  M.  T*"  sortait  à  chaque  instant  de  sa  bouche 
souriante.  «L'excellent  homme!»  s'écriait— elle  :  «  Il  est  venu 
»  nous  voir  ce  matin;  inspecter  lui-même  les  travaux  qu'on  a 
»  faits  dans  notre  cher  petit  coin  ;  et  tout  en  nous  encourageant, 
»  il  m'a  glissé  dans  la  main  un  double  napoléon  ,  pour  nos  petits 
»  frais  d'installation...  Oh!  nous  réussirons  ;  et  ce  sera  son  ou- 
»  vrage.  » 

Les  pressentiments  de  cette  bonne  et  digne  femme  ne  tardèrent 
pas  à  s'accomplir.  Chaque  jour  amenait  de  nouveaux  chalands  au 
pelil  coin,  dont  c'était  la  modeste  enseigne;  et  le  débit  du  pain 
d'épices  augmentait  à  tel  point,  que  Félix  et  sa  mère  furent  obli- 
gés d'accroître  le  lieu  de  la  manipulation ,  et  de  prendre  un  ou- 
vrier pour  les  y  aider.  Ce  petit  établissement  devint  si  renommé, 


125 

qu'au  bout  des  six  mois  de  location  gratuite,  accordée  par  M.  T  , 
la  mère  Félix  se  rendit  un  matin  dans  le  cabinet  particulier  de 
leur  généreux  protecteur,  et  lui  dit  avec  cette  timidité  qui  don- 
nait encore  plus  de  prix  à  ses  paroles:  «  Excusez-moi,  cher 
»  monsieur,  si  j'ose  vous  importuner  ;  mais ,  quand  l'honneur 
»  commande  ,  il  faut  obéir.  —  Que  me  voulez-vous,  bonne  mère  ? 
»  — Nousacquitter...  Quand  j'dis  nous  acquitter  ;  avec  vous,  c'est 
»  impossible...  Vous  saurez  donc  que  depuis  six  mois  que  nous 
»  habitons  le  petit  coin,  mon  fils  et  moi,  nous  avons  gagné  près 
»  de  trois  cents  francs  de  produit  net  dans  notre  petit  commerce  ; 
»  et  comme  nous  n'entendons  pas  occuper  maintenant  gratis 
»  notre  local,  je  viens  vous  proposer  d'accepter  quatre  cents  francs 
»  de  loyer  par  an;  et  je  vous  en  apporte  le  premier  terme  d'a- 
)>  vance,  auquel  j'ai  osé  joindre  le  double  napoléon  en  or  que 
»  vous  m'avez  prêté  si  généreusement.  —  Mais  ce  n'est  point  un 
»  prêt,  mère  Félix;  c'est  un  encouragement  dont  je  suis  payé 
»  par  la  réussite  de  votre  entreprise.  J'accepte  les  cent  fr.  que 
»  vous  m'offrez  pour  le  terme  qui  commence ,  et  vais  vous  in- 
»  scrire  parmi  mes  locataires  dont  la  prospérité  fait  ma  joie  et 
»  mon  bonheur...  Voici  votre  quittance.  » 

Le  premier  jour  de  chaque  trimestre,  Félix  ou  sa  mère  ne 
manquaient  jamais  d'acquitter  leur  loyer,  en  révélant  à  leur  gé- 
néreux propriétaire  leurs  nouveaux  succès.  Mais  bientôt  ils  se 
lassèrent  d'abandonner  tous  les  soirs  leur  petit  coin ,  pour  rega- 
gner les  deux  mansardes  qu'ils  occupaient  au  faubourg  Mont- 
martre, et  qui  leur  coûtaient  deux  cents  francs  par  an  :  ce  qui 
joint  au  loyer  du  passage ,  faisait  six  cents  francs.  «  Quelle  dif— 
»  férence,  disait  Félix,  si  nous  pouvions  avoir  une  boutique 
»  avec  entresol,  et  un  petit  laboratoire  au  fond,  pour  la  fabri- 
»  cation  de  nos  marchandises!  —  Oh!  si  j'avais  un  petit  four  à 
»  ma  discrétion ,  ajoutait  la  mère  Félix,  mes  galettes  auraient 
»  encore  meilleure  tournure,  et  nous  attireraient  plus  de  cha- 
»  lands...  Mais  pour  ça,  mon  garçon,  faudrait  se  résoudre  à  payer 
»  mille  à  douze  cents  francs  chaque  année;  et  c'est  au-dessus  de 
»  nos  forces.  —  Eh  bien  !  ma  mère ,  attendons  que  nous  ayons 
»  amassé  cette  somme  sur  nos  petits  profits;  et  nous  essaierons, 


126 

»  pendant  une  année  à  nous  lancer  dans  le  petit  four.  Je  vais, 
»  pendant  ce  temps-là,  me  perfectionner  dans  mon  état,  en  allant 
»  tous  les  soirs  chez  le  cousin  Bertrand ,  si  renommé  dans  la 
»  petite  pâtisserie;  et  je  ne  tarderai  pas],  je  vous  jure,  à  con- 
»  naître  tous  les  secrets  du  métier.  » 

Félix  exécuta  son  projet  avec  tant  de  zèle  et  d'intelligence  , 
qu'au  bout  de  quelques  mois  il  devint  un  des  plus  habiles  ou- 
vriers du  pâtissier  Bertrand,  qui  fit  tous  ses  efforts  pour  le  rete- 
nir à  son  service.  Mais  le  locataire  du  petit  coin  avait  son  projet 
trop  bien  combiné  dans  sa  tête  pour  y  renoncer.  Il  avait  surtout 
à  cœur  d'éviter  à  sa  bonne  mère  la  pénible  corvre  de  regagner 
chaque  soir  le  faubourg  Montmartre  par  la  pluie  ou  la  froidure  ; 
de  remonter  cinq  étages  pour  confectionner  son  pain  d'épices  et 
ses  galettes.  Lui-même  enfin  était  ambitieux  d'étendre  son  petit 
commerce,  de  se  faire  un  renom  favorable  dans  le  passage  et  de 
se  préparer  un  établissement  avantageux,  car  il  venait  d'attein- 
dre ses  dix-sept  ans,  et  commençait  à  sentir  un  secret  sentiment 
pour  la  fille  d'un  marchand  de  bronzes  qui  demeurait  tout  près 
de  lui ,  mais  dont  l'aisance  lui  faisait  craindre  de  ne  pouvoir 
rapprocher  la  distance  qui  le  séparait  de  la  jolie  Alphonsine. 

Le  hasard,  qui  souvent  se  plaît  à  seconder  les  nobles  senti- 
ments du  cœur,  offrit  à  Félix  l'occasion  de  se  livrer  à  ses  spécu- 
lations de  commerce.  Un  marchand  de  porcelaine ,  qui  occupait 
une  belle  boutique  du  passage,  précisément  en  face  du  magasin  de 
bronzes,  vint  à  mourir,  laissant  une  veuve  et  trois  enfants.  Cette 
boutique  était  surmontée  de  deux  pièces  à  l'entresol  et  d'une 
grande  au  premier.  Au  fond  était  un  magasin  donnant  sur  une 
petite  cour,  et  dans  lequel  on  pouvait  aisément  faire  établir  un 
four.  La  mère  Félix  occuperait  la  grande  chambre  du  premier, 
et  son  fils  les  deux  pièces  au-dessous,  dans  l'une  desquelles  il 
ferait  toutes  ses  préparations  de  pâtisserie.  Il  fut  donc  arrêté, 
qu'avant  l'écriteau  mis  à  la  boutique,  on  irait  chez  le  bon, 
chez  le  digne  M.  T",  afin  de  convenir  avec  lui  du  prix  de  la 
location.  «  Elle  est  de  quinze  cents  francs,  leur  dit  le  philan- 
»  thrope;  mais  pour  vous  je  la  réduis  à  douze  cents. — Eh  bien! 
»  nous  vous  apportons  l'année  d'avance  »,  répond  la  mère  Félix, 


127 

en  tirant  d'un  petit  sac  de  cuir  soixante  napoléons  en  or,  qu'elle 
étale  sur  le  secrétaire  de  M.  T**\  Celui-ci  leur  en  donna  quit- 
tance ,  et  leur  dit  en  serrant  la  main  de  Félix  :  «  Courage,  bon 
»  jeune  homme  !  vous  compterez  un  jour  parmi  les  commer- 
»  çants  les  plus  accrédités  de  mon  passage.  » 

Le  ciel  accomplit  cette  prédiction.  La  mère  et  son  fils  ne  tar- 
dèrent pas  à  donner  à  leur  débit  une  vogue  dont  eux-mêmes 
furent  étonnés.  Ils  eurent  pour  chalands  les  plus  riches  habitants 
du  quartier.  On  citait  partout  le  petit  foin-  de  Félix.  Ce  nom 
prononcé  dans  les  réunions  les  plus  nombreuses,  dans  les  bals  les 
plus  brillants,  devint  à  la  mode,  et  bientôt  l'obscur  locataire  du 
petit  coin  devint  un  riche  industriel.  Aussi  la  mauvaise  cas- 
quette de  cuir  avait  été  remplacée  par  une  de  castor  gris;  la 
souquenille  de  grosse  toile  brune  avait  fait  place  à  un  élégant 
gilet  de  bazin  blanc,  découvrant  une  chemise  de  percale  bien 
plissée,  attachée  par  devant  a\ec  une  agraffe  en  or.  La  bonne 
mère  Félix  avait  elle-même  substitué,  non  sans  quelque  regret 
peut-être ,  le  bonnet  de  gaze,  garni  de  rubans  au  mouchoir  de 
cotonnade  rouge  qui  couvrait  sa  tête;  et  à  son  corset  d'étamine, 
à  sa  jupe  de  droguet  bleu ,  une  robe  d'indienne  à  bouquets ,  avec 
une  ceinture  de  ruban  ponceau. 

Trois  ans  s'écoulèrent  sans  que  la  vogue  et  la  prospérité  de 
Félix  cessassent  un  seul  instant.  Il  joignit  bientôt  à  la  grande 
boutique  qu'il  occupait,  une  seconde,  plus  vaste  encore,  et  deux 
magasins  où  se  fabriquaient  sous  ses  yeux  les  marchandises  qu'il 
débitait.  Elles  furent  répandues  dans  les  hôtels  les  plus  somp- 
tueux de  la  capitale ,  et  préférées  à  toutes  celles  en  ce  genre 
qu'on  essayait  de  leur  comparer.  Les  gains  de  Félix  devinrent 
considérables,  et  le  mirent  à  même  d'acheter  plusieurs  immeu- 
bles dont  le  capital  s'élevait  au  delà  de  trois  cents  mille  francs. 
En  un  mot,  monsieur  Félix  devint  électeur,  éligible,  et  la  dis- 
tance qui  le  séparait  de  la  charmante  lille  du  marchand  de  bronzes 
n'existant  plus,  il  demanda  sa  main,  et  l'épousa.  Il  fut  aussi  heu- 
reux en  ménage  qu'il  l'était  dans  son  commerce;  et  lorsqu'il 
promenait  ses  jolis  enfants  dans  le  passage,  il  s'arrêtait  avec  eux 
devant  le  petit  coin  qu'occupait  alors  un  modeste  marchand  de 


128 

briquets  phosphoriques,  et  se  découvrant  ainsi  qu'eux ,  il  leur 
disait  :  «  C'est  là,  mes  enfants,  que  j'ai  commencé  mon  état  et 
»  ma  fortune;  saluez  avec  moi  le  petit  coin,  et  n'oubliez  jamais 
»  qu'on  peut  arriver  au  rang  d'bonorable  citoyen,  au  double 
»  titre  d'heureux  époux  et  d'heureux  père ,  avec  du  courage, 
»  de  la  probité ,  du  travail  et  de   la  confiance  en  Dieu.  » 

Toutes  les  fois  que  je  rencontrais  le  bon  31.  Félix  aux  assem- 
blées électorales,  il  venait  toujours  me  saluer  avec  déférence ,  et 
ne  recevait  jamais  mon  serrement  de  main  sans  me  dire  avec  la 
plus  touchante  émotion:  «Le  petit  coin  vous  remercie.  »  Si  je 
passais  devant  ses  deux  boutiques,  il  me  fallait  céder  à  ses  in- 
stances, saluer  sa  femme,  embrasser  ses  jolis  enfants,  entrer  dans 
son  salon  richement  meublé,  parcourir  ses  vastes  magasins,  rece- 
voir les  confidences  de  l'étendue ,  de  la  prospérité  de  son  com- 
merce, et  l'entendre  me  dire  avec  cette  expression  qui  part  du 
cœur  :  «  Voilà  pourtant  ce  que  m'a  produit  le  petit  coin!  » 

Enfin  l'honorable  M.  T***  termina  son  utile  et  mémorable  car- 
rière. Plus  de  cinq  cents  ouvriers,  à  la  tète  desquels  étaient  ses 
divers  chefs  d'ateliers  de  construction ,  dételèrent  les  chevaux  du 
corbillard ,  et  le  traînèrent  à  bras  jusqu'au  cimetière  de  l'est. 
J'avais  réclamé  lhonneur  de  parler  sur  la  tombe  de  mon  véné- 
rable ami,  dont  le  cercueil  était  alors  porté  sur  les  épaules  de 
Félix,  les  yeux  noyés  de  larmes,  et  sur  celles  de  plusieurs  arti- 
sans dont  il  avait  encouragé  les  travaux.  Au  moment  où  Félix 
pose  à  mes  pieds  les  restes  de  son  bienfaiteur,  je  saisis  sa  main , 
et  lui  dis  :  «  Il  vous  avait  procuré  votre  premier  petit  coin ,  et 
»  vous  l'escortez  au  dernier  qui  nous  attend  tous.. .Vous  le  voyez, 
»  Dieu  nous  a  mis  sur  la  terre  pour  nous  entr' aider  jusqu'au 
»  tombeau.  » 


120 

UNE    VISITE 

A  L'EMPEREUR  DU  GRAND-MOGOL 


Il  en  est  bien  peu  parmi  vous  sans  doute,  mes  enfants,  qui 
n'aient,  une  fois  au  moins,  entendu  parler  du  Grand-Mogol ,  de 
ce  vaste  empire  qui  jadis  embrassait  les  plus  belles  provinces  de 
l'Inde  ;  et,  s'il  vous  est,  par  basard, tombé  sous  la  main  quelque  an- 
cienne relation  de  voyages,  grâce  aux  récits  merveilleux  dont  elle 
était  remplie,  vous  aurez  assurément  cru  lire  un  conte  des  Mille 
et  une  Nuits;  c'est  que,  pendant  plusieurs  siècles,  se  succédèrent, 
sans  interruption,  des  princes  conquérants,  dont  toute  l'ambition 
fut  d'accumuler  dans  la  ville  capitale  de  Delhi  les  trésors  et  les 
dépouilles  de  l'Asie  entière.  Aussi  les  souverains  du  Grand-Mogol 
déployaient-ils,  en  certaines  occasions,  une  magnificence  dont  nos 
plus  brillantes  fêtes  de  l'Europe  ne  sauraient  vous  donner  une 
idée.  Un  voyageur  français  du  dix-septième  siècle,  du  nom  de 
Tavernier,  raconte  que  Je  trône  sur  lequel  était  assis  l'empereur 
valait  environ  cent  soixante  millions  de  livres,  c'est-à-dire  à 
peu  près  deux  cent  cinquante  millions  de  notre  monnaie.  Douze 
colonnes  d'or,  enrichies  de  grosses  perles,  soutenaient  le  dais  du 
trône;  ce  dais  était  lui-même  de  perles  et  de  diamants,  et  sur- 
monté d'un  paon  dont  la  queue  n'était  composée  que  de  pier- 
reries. 

Hélas  !  aujourd'hui  le  Grand-Mogol  est  bien  déchu  de  son 
ancienne  splendeur,  et  près  de  cent  ans  de  guerres  désastreuses 
l'ont  réduit  à  n'être  plus  qu'une  médiocre  partie  des  immenses 
possessions  de  l'Angleterre  dans  l'Inde;  et  son  empereur,  qui 
descend  en  ligne  directe  du  céièbre  Tamerlan,  ne  possède  plus 
aussi  que  l'ombre  du  pouvoir.  Les  Anglais  lui  ont  uniquement 
laissé  tous  les  honneurs  du  trône,  et  ils  le  consolent  de  son  im- 
puissance par  une  pension  annuelle  de  quatre  millions  de  francs. 
Rien  de  plus  piquant  que  le  récit  d'une  visite  que  fit,  il  y  a  dix 
ans,  à  cette  ombre  de  monarque,  notre  célèbre  compatriote  Victor 
Jacquemont,  voyageur  infortuné  qui,  après  trois  années  d'explo- 
..  17 


130 

ration  dans  l'Inde,  alla  mourir  à  Bombay,  en  1832,  victime  de 
son  dévouement  à  la  science- 

Jacquemont  étant  arrivé  à  Delhi,  le  résident  anglais  lui  offrit  de 
le  présenter  à  l'empereur  :  proposition  qui  fut  acceptée  avec  un  vif 
plaisir.  Sa  majesté  impériale  tint  gracieusement  une  cour  pour 
recevoir  l'illustre  voyageur,  et  on  le  conduisit  au  palais  avec  une 
pompe  extraordinaire.  Un  régiment  d'infanterie,  un  escadron  de 
cavalerie,  et  toute  une  armée  de  valets,  d'huissiers,  etc.,  compo- 
saient son  cortège  que  fermait  une  troupe  d'éléphants  richement 
caparaçonnés. 

Le  palais  de  l'empereur  du  Grand-Mogol  passe  pour  un  des 
plus  beaux  monuments  de  l'Asie.  C'est  un  vaste  assemblage  de 
bâtiments  en  granit  rouge,  environné  de  hautes  et  fortes  murailles, 
muni  d'un  fossé  profond  d'un  mille  de  circonférence  environ.  Sui- 
vant l'emphase  orientale,  notre  compatriote  fut  annoncé  par  l'huis- 
sier sous  le  nom  de  seigneur  victorieux  à  la  guerre;  et  lorsqu'il  fut 
admis  en  présence  de  l'empereur,  celui-ci  lui  conféra  un  khélat 
ou  vêtement  d'honneur  qui  lui  fut  endossé  en  grande  cérémonie, 
sous  l'inspection  du  premier  ministre.  Ensuite  l'empereur  lui- 
même  attacha,  de  ses  mains  ,  un  double  ornement  de  pierreries 
au  chapeau  gris  du  Français ,  chapeau  que  le  grand-visir  avait 
préalablement  déguisé  en  turban.  Jacquemont  eut  grand'peine 
(comme  il  le  raconte;  à  conserver  son  sérieux  pendant  cette  es- 
pèce de  comédie;  fort  heureusement,  dit-il,  qu'il  n'y  avait  pas 
de  glaces  dans  la  salle  du  trône,  et  que  je  ne  pouvais  voir,  de  ma 
mascarade,  que  mes  grandes  jambes,  en  pantalon  noir,  sortant  de 
dessous  ma  robe  de  chambre  turque.  » 

L'empereur  était  un  vieillard  vénérable ,  d'une  belle  figure  , 
portant  une  longue  barbe  blanche;  son  air  mélancolique  était 
celui  d'un  prince  qui  a  été  malheureux  toute  sa  vie.  11  n'avait  pas 
d'idée  très-nette  sur  notre  patrie,  car  il  s'informa  s'il  y  avait  un 
roi  en  France ,  et  si  l'on  y  parlait  anglais.  11  parut  surtout  fort 
préoccupé  du  spectacle  bizarre  que  lui  offrait  notre  compatriote 
avec  ses  cinq  pieds  huit  pouces,  ses  grands  cheveux,  ses  lunettes 
et  son  ajustement  oriental,  par-dessus  son  habit  noir  à  la  mode  de 
Paris. 


131 

L'audience  dura  environ  une  demi -heure  ,  après  laquelle 
Jaequemont  se  retira  processionnellement  avec  sa  suite.  Les 
tambours  battirent  aux  champs  quand  il  passa  devant  les  troupes 
avec  sa  robe  de  chambre  en  mousseline  brodée.  «  Ah  !  écrivait-il 
gaîment  à  son  père,  que  n'étiez-vous  là  pour  jouir  de  votre 
postérité  !  » 

Ainsi  l'Orient,  dont,  il  y  a  un  siècle,  on  ne  parlait  encore  qu'avec 
une  sorte  de.  respect  et  de  crainte  ,  n'offre  plus  aujourd'hui  aux 
voyageurs,  dans  ses  mœurs  et  ses  usages,  qu'un  sujet  de  risée  et 
de  moquerie  ;  c'est  que  les  temps  de  ses  conquêtes  sont  passés  ; 
et  l'Europe,  honteuse  de  sa  terreur,  se  raille  maintenant  d;  ce 
qui  fut  si  longtemps  son  effroi. 

Quelques  jours  après  avoir  quitté  Delhi ,  Jaequemont  fit  plu- 
sieurs parties  de  chasse,  tantôt  avec  les  Delhiens,  tantôt  avec  les 
Anglais.  Dans  ces  sortes  d'exercices,  les  plus  grands  dangers 
qu'on  ait  à  courir  proviennent  moins  des  animaux  qu  on  chasse, 
que  des  chutes  de  cheval;  aussi  pas  une  seule  chasse  indienne 
qui  ait  jamais  lieu  sans  la  présence  d'un  chirurgien,  car  il  y  a 
toujours  là  quelque  jambe  cassée,  quelque  épaule  fracassée. 

Les  lions  et  les  tigres  se  chassent  ordinairement  non  pas  à 
cheval,  mais  à  l'aide  d'éléphants.  Chaque  chasseur  est  juché  dans 
une  caisse  fort  élevée,  attachée  sur  l'animal;  il  a  toujours  près 
de  lui  deux  fusils  et  une  paire  de  pistolets.  Quelquefois  il  arrive  , 
quoique  rarement,  que  le  tigre,  poussé  aux  abois,  vienne  à  sauter 
sur  la  tête  de  l'éléphant  :  mais  il  n'en  résulte  d'accident  que  pour 
le  cornac,  qu'on  paie  vingt- cinq  francs  par  mois  pour  s'exposer  à 
de  tels  dangers.  En  cas  de  mort,  le  malheureux  a  du  moins  cette 
triste  consolation,  que  son  trépas  sera  promptement  vengé,  car 
l'éléphant  ne  laisse  jamais  sa  trompe  oisive  quand  il  se  sent  coiffé 
d'un  tigre,  que  le  chasseur  achève  d'ailleurs  alors  d'une  balle  à 
bout  portant. 

Il  se  trouve  en  outre,  par  derrière,  un  autre  pauvre  diable  dont 
l'office  apparent  est  de  tenir  un  parasol  au-dessus  de  la  tête  du 
chasseur,  mais  dont  le  véritable  emploi  est  d'être  dévoré  à  sa 
place,  lorsqu'il  arrive  par  hasard  que  l'éléphant,  peu  aguerri , 
s'enfuie  devant  le  tigre  qui  va  s'élancer  sur  sa  croupe. 


1;*2 

Aucun  accident  n'eut  lieu  dans  les  chasses  auxquelles  assista 
Jacquemont.  Dans  Tune  d'elles,  la  troupe  se  composait  de  dix- 
sept  éléphants  et  de  quatre  cents  cavaliers  indigènes.  Les  Anglais 
et  lui  se  placèrent  au  centre  ;  sur  les  ailes,  se  déploya  la  cavalerie; 
et,  deux  tambours  battant  la  marche,  ils  entrèrent  dans  le  désert, 
formé  de  plaines  immenses,  sablonneuses,  couvertes  d'arbrisseaux 
épineux  et  semés  ça  et  là  de  grands  arbres;  mais  il  n'y  avait 
point  d'obstacles  pour  les  éléphants;  ils  arrachaient  laborieuse- 
ment les  arbres  qui  gênaient  leur  passage,  de  môme  que  les 
branches  susceptibles  d'atteindre  celui  qu ils  portaient;  et  quand 
ces  arbres  se  trouvaient  trop  rapprochés  pour  que  la  cavalerie 
put  s'avancer  entre  eux,  se  repliant  alors,  elle  passait  après  les 
éléphants  dans  les  larges  trouées  que  ceux-ci  avaient  pratiquées. 
Là  où  elle  pouvait  agir  librement ,  elle  se  formait ,  de  part  et 
d'autre,  en  un  demi-cercle  qui  battait,  à  une  grande  distance , 
tout  l'espace  d'alentour  ;  et  elle  jetait  ainsi  sous  le  front  des 
éléphants  tout  le  gibier  de  la  plaine.  Les  chasseurs  qui  n'étaient 
qu'au  nombre  de  six ,  tuèrent  par  centaine  des  lièvres  et  des 
perdrix;  une  hyène  et  plusieurs  sangliers  furent  blessés,  à  les  en 
croire,  mais  le  fait  était  pour  le  moins  douteux;  en  effet  des 
cavaliers,  lancés  à  la  poursuite  de  ces  bêtes  fauves,  ne  purent  les 
atteindre.  On  rencontra  aussi  des  troupeaux  d'antilopes,  mais  sans 
les  pouvoir  approchera  portée  de  carabine;  bref,  on  revint  fort 
désappointé  au  camp,  car  on  n'avait  pas  aperçu  l'ombre  d'un 
lion  ou  d'un  tigre. 

Au  retour,  les  Anglais  avaient  préparé  une  fête  sous  une  tente 
immense,  illuminée  comme  une  salle  de  bal  ;  et,  pour  que  rien  ne 
manquât  à  la  soirée,  après  un  dîner  exquis,  des  comédiens  per- 
sans et  des  mimes  furent  introduits.  Leurs  bizarres  travestisse- 
ments égayèrent  fort  la  compagnie.  Le  lendemain ,  la  chasse 
recommença  sans  plus  de  succès;  elle  dura  huit  jours  consécutifs, 
et  ne  cessa  que  lorsqu'on  eût  battu  tGus  les  buissons  de  la  con- 
trée, épuisé  et  ruiné  le  peu  de  villages  qui  s'y  trouvaient.  — 
Jacquemont,  dans  tout  le  cours  de  ses  périlleuses  excursions,  ne 
rencontra  pas  une  seule  fois  un  tigre  ou  quelque  autre  bête  de 
cette  espèce  ;  seulement ,  un  soir,  une  chèvre  disparut  de  son 


133 

camp,  et  comme  à  peu  de  distance  on  entendit  quelque  bruit 
dans  un  buisson,  il  se  détermina  à  y  tirer  deux  coups  de  fusil  ; 
après  quoi,  ses  gens  se  hasardèrent  à  visiter  ce  buisson;  ils  y 
trouvèrent  la  chèvre  étranglée.  C'est  la  seule  fois  qu'il  lui  arriva 
un  événement  de  ce  genre,  et  qu'il  put,  en  réalité,  se  croire  dans 
un  pays  que  nous  nous  représentons  comme  très-infesté  de  bêles 
féroces. 


SAINT    VINCENT   DE   PAUL. 


Vincent  de  Paul  naquit  en  1576,  au  village  de  Ranquines, 
dans  cette  partie  de  la  France  qu'on  nomme  aujourd'hui  le  dépar- 
tement des  Landes.  Guillaume  de  Paul  son  père  ,  et  sa  mère 
Bertrande  de  Mauras,  étaient  de  pauvres  habitants  de  la  cam- 
pagne, qui  élevaient  avec  beaucoup  de  peine  leurs  enfants. 
Mais,  s'ils  avaient  peu  de  fortune,  ils  possédaient  en  revanche  un 
trésor  qui  vaut  mieux  que  toutes  les  richesses  du  monde  :  l'amour 
de  Dieu  et  du  travail. 

Comme  il  fallait,  dans  une  aussi  nombreuse  famille,  que  cha- 
cun se  rendît  utile  selon  son  âge  et  ses  forces,  Vincent,  très-jeune 
encore,  fut  chargé  de  la  garde  des  troupeaux.  Cet  enfant  annonça 
de  bonne  heure  ce  qu'il  serait  par  la  suite ,  car  il  ne  pouvait  voir 
souffrir  les  malheureux.  Il  offrit  une  fois  à  un  mendiant ,  trente 
sous,  fruit  unique  de  ses  longues  économies.  Quand  on  l'envoyait 
chercher  de  la  farine  au  moulin  du  village ,  il  lui  arrivait  souvent 
d'ouvrir  le  sac  et  d'en  donner  plusieurs  poignées  aux  pauvres 
qu'il  rencontrait.  A  ces  qualités  du  cœur,  il  joignait  les  qualités 
de  l'esprit;  et  son  père,  voulant  mettre  à  profit  ses  excellentes 
dispositions,  résolut  de  le  faire  instruire,  quoique  cela  le  gênât 
infiniment;  que  ne  peut  l'amour  d'un  bon  père  pour  un  bon  fils! 

11  le  mit  donc,  à  l'âge  de  douze  ans,  chez  les  révérends  pères 
cordeliers;  et  Vincent  y  fit  tant  de  progrès,  qu'il  fut  bientôt  ca- 
pable d'instruire  les  autres.  Ce  qu'on  remarquait  en  lui,  c'était 
moins  encore  la  science  et  le  talent  qu'une  grande  douceur,  une 


134 

immense  charité  et  une  piété  solide,  vertus  sans  lesquelles  le  gé- 
nie ne  mérite  point  d'estime.  Destiné  à  l'état  ecclésiastique,  il 
reçut  avec  joie  les  ordres  sacrés,  et  dès  lors  commença  pour  lui 
ce  ministère  laborieux  que  de  nouveaux  bienfaits  signalèrent 
chaque  jour. 

Obligé  d'aller  à  Marseille  recueillir  une  succession,  il  voulut 
s'en  retourner  par  mer;  mais  la  Méditerranée  était  pleine  de 
pirates  (  voleurs  de  mer) ,  et  ces  brigands  ,  qui  venaient  des  côtes 
de  l'Afrique;  attaquèrent  le  vaisseau  où  se  trouvait  Vincent,  s'en 
emparèrent,  et  le  firent  prisonnier.  De  retour  dans  leur  pays,  ils  le 
vendirent  comme  esclave.  Cependant  il  ne  se  découragea  point, 
car  il  espérait  en  Dieu  ;  et  s'étant  mis  à  prêcher  l'Évangile  à  ces 
infidèles  qui  ne  connaissaient  point  Jésus-Christ,  il  eut  le  bon- 
heur d'en  convertir  plusieurs.il  convertit  même  jusqu'à  son  maî- 
tre ,  et  revint  en  France  avec  lui. 

Quelque  temps  après,  Vincent  de  Paul,  se  trouvant  à  Paris, 
apprit  que  les  galériens,  qui  devaient  partir  pour  .Marseille, 
étaient  renfermés,  en  attendant  leur  départ,  dans  des  cachots  hu- 
mides, où  ils  souffraient  beaucoup.  Il  courut  aussitôt  les  visiter, 
et  il  trouva  ces  malheureux  tellement  accablés  par  les  maladies  et 
la  misère  ,  qu'il  conçut  le  noble  projet  de  les  soulager.  Il  obtint,  à 
cet  effet ,  la  permission  de  les  faire  transporter  dans  une  maison 
plus  saine,  où  il  allait  leur  donner  lui-même  les  consolations  de  la 
religion;  et  ces  grands  criminels,  devenus  doux  et  paisibles  à  sa 
voix  ,  l'écoutaient  comme  un  père. 

Le  roi  Louis  XIII,  apprenant  un  si  beau  trait,  le  nomma 
aumônier  général  des  galères  de  France.  Mais  Vincent  ne  vit  dans 
cette  faveur  qu'une  charge  nouvelle.  Il  se  rendit  de  suite  à  Mar- 
seille, où  il  passait  les  jours  et  les  nuits  à  visiter  les  prisons  et  à 
consoler  les  galériens.  Ce  n'était  plus  un  homme,  c'était  un  ange 
descendu  au  milieu  de  ces  pauvres  gens  pour  les  ramener  au  bien 
en  les  ramenant  à  Dieu. 

Ce  fut  là  ,  mes  chers  enfants,  que  Vincent  de  Paul  lit  un  de  ces 
miracles  de  charité  auxquels  on  ne  croirait  point,  si  l'on  ne  sa- 
vait tout  ce  que  peut  la  vertu  chrétienne.  51  avait  remarqué ,  en 
visitant  le  bagne ,  un  galérien  qui  pleurait  toujours,  et  qui  parais- 


135 

sait  près  de  mourir  de  douleur.  Un  jour  que  cet  homme  semblait 
encore  plus  triste  que  de  coutume ,  Vincent  s'approcha  de  lui 
avec  bonté  ,  et  lui  demanda  pourquoi  il  se  désolait  de  la  sorte. 

—  Hélas!  répondit  le  galérien,  j'ai  une  femme  et  de  petits 
enfants  qui  meurent  de  faim  ;  et  je  ne  peux  les  secourir.  Autre- 
fois, je  travaillais  pour  les  faire  vivre;  maintenant  qu'ils  n'ont 
plus  personne,  que  vont-ils  devenir?» 

A  ces  mots,  le  bon  prêtre  fut  touché  jusqu'aux  larmes;  car  il 
savait  que  cet  homme  avait  été  condamné  injustement. 

—  Allez,  lui  dit-il,  rejoindre  votre  femme  et  vos  enfants.  Je 
vais  me  mettre  à  votre  place ,  et  nul  ne  saura  que  vous  êtes  dis- 
paru. » 

Alors,  profitant  d'un  moment  où  il  n'était  poinfr  aperçu  ,  Vin- 
cent de  Paul  ôta  les  fers  du  galérien,  se  les  fît  attacher  à  lui- 
même,  et  demeura  ainsi  plusieurs  semaines,  sans  qu'on  se  doutât 
de  son  sublime  dévouement. 

Ce  saint  prêtre  était  toujours  là  quand  il  y  avait  un  bien  à 
faire  ou  un  mal  à  guérir.  Il  fonda  les  congrégations  des  mission- 
naires et  des  sœurs  de  la  charité,  ces  pieuses  filles  qui  renoncent 
au  monde  ,  à  la  fortune ,  à  leur  famille,  pour  soigner  les  malades 
et  servir  les  pauvres.  Ce  sont  elles  que  vous  voyez  dans  nos  hô- 
pitaux sous  le  nom  béni  de  Sœurs  de  saint  Vincent  de  Paul. 

Ce  n'était  point  encore  assez.  Vous  avez,  sans  doute  ,  entendu 
parler  de  ces  malheureux  enfants  que  leurs  parents  abandonnent, 
et  qu'on  appelle  les  enfants  trouvés.  Eh  bien  !  autrefois  personne 
ne  les  secourait.  Ils  mouraient  de  faim  ou  de  froid,  là  où  on 
les  déposait  ;  et  dans  les  grandes  villes  comme  Paris ,  on  trou- 
vait chaque  matin  leurs  petits  corps  froids  et  glacés  étendus 
au  coin  des  bornes  et  sous  le  portail  des  églises.  Vincent  de  Paul 
ne  put  tenir  à  ce  spectacle.  Il  appela  sur  ces  innocentes  créatures 
la  pitié  des  riches,  et  il  obtint  assez  d'aumônes  pour  fonder  le 
premier  hospice  des  enfants  trouvés.  C'est  là,  mes  chers  amis,  la 
plus  belle  œuvre  de  cette  vie  pleine  de  bonnes  œuvres. 

J'aurais  encore  bien  des  choses  à  vous  dire,  bien  des  vertus  à 
vous  raconter;  j'aime  mieux  vous  laisser  pour  adieu  ce  doux 
souvenir. 


136 

Vincent  de  Paul  mourut  à  l'âge  de  quatre-vingt-cinq  ans.  Les 
pauvres  le  pleurèrent  longtemps;  car  ils  venaient  de  perdre  leur 
meilleur  appui.  Mais  il  fallait  que  Dieu  récompensât  enfin  la  belle 
Ame  de  son  serviteur. 

L'Église  le  mit  au  nombre  des  saints  qu'elle  honore,  sous  le 
pontificat  du  pape  Clément  XII,  en  1737.  et  c'est  dimanche  der- 
nier que  nous  avons  célébré  sa  fête. 

LA  PREMIÈRE  CROIX  DE  L'ÉCOLE. 

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Depuis  quelques  jours  on  voyait  rôder,  à  Stockholm ,  à  l'heure 
où  le  roi  a  coutume  de  sortir,  un  vieillard  plus  qu'octogénaire; 
il  avait  l'air  bien  malheureux.  Un  des  gardes  du  château ,  à  qui  la 
vue  continuelle  de  ce  pauvre  homme  inspirait  quelque  méfiance, 
le  fit  arrêter  et  conduire  au  corps  de  garde.  Là  on  fouilla  l'in- 
connu et  l'on  trouva  sur  lui  une  lettre  adressée  au  roi,  et  une 
petite  croix  en  argent  suspendue  à  un  vieux  ruban  blanc ,  dont  il 
refusa  de  se  séparer.  Tout  à  coup  le  bruit  du  tambour  annonce 
la  sortie  du  roi.  Le  pauvre  vieillard  échappe  à  ses  gardiens,  se 
précipite  dans  la  cour,  et  va  se  jeter,  en  tremblant,  aux  pieds  du 
prince.  «  Sire ,  dit-il  en  lui  présentant  sa  petite  croix  d'argent , 
vous  avez  remporté  tant  de  batailles,  gagné  tant  de  croix  depuis 
que  je  vous  ai  vu  pour  la  dernière  fois,  qu'il  est  bien  possible 
que  vous  ayez  oublié  la  première  que  vous  avez  reçue  de  votre 
vie;  c'est  moi,  sire,  qui  vous  l'avais  donnée,  et  j'ai  voulu  vous 
la  rapporter  avant  de  mourir.  » 

C'était  l'ancien  maître  d'école  du  village  où  était  né  le  petit 
Bernadotte,  aujourd'hui  roi  de  Suède.  Le  monarque  attendri  fit 
relever  bien  vite  son  ancien  maître  d'école ,  lui  dit  de  touchantes 
paroles,  et  lui  fit  donner  une  pension  pour  le  reste  de  sa  vie. 
Mais  hélas  !  le  pauvre  vieillard  ne  devait  pas  jouir  longtemps  de 
ce  bonheur  :  il  mourut  quelques  jours  après,  par  suite  de  la  trop 
vive  émotion  que  lui  avait  causée  cette  scène. 


ïr  f  n i^ ot  îf  V0Ï$  tmnt 


.       dclctlith. 


t.ill     ic   Cillier 


■■■    ,cm.s  .'-h  s   bjon   vieilli!   .  !\<-r  par  celte  chaleur    avec 

.ni    loin  (I     l';ii'(lc.iH 


,  ,  :         • 


137 
LE  FAGOT  DE  BOIS  MORT. 


Sur  les  neuf  heures  du  matin ,  vers  le  milieu  du  mois  de  juillet, 
une  jeune  dame,  d'une  physionomie  distinguée,  sortait  du  parc 
de  Fontainebleau  par  la  grille  d'Avon.  Plongée  dans  les  délices 
d'une  douce  rêverie,  elle  marchait  lentement,  sans  paraître  savoir 
de  quel  côté  la  dirigeaient  ses  pas ,  lorsqu'une  vieille  femme , 
courbée  sous  le  poids  d'un  énorme  fagot  de  bois  mort ,  attira  tout 
à  coup  son  attention.  La  malheureuse  était  couverte  de  vêtements 
en  lambeaux,  et  ses  pieds  nus,  qu'avaient  arrachés  les  pierres  du 
chemin  ou  les  ronces  de  la  forêt,  portaient  en  plusieurs  endroits 
des  traces  de  sang.  La  jeune  dame ,  douloureusement  émue  à 
l'aspect  de  tant  de  misère ,  se  disposait,  sans  doute,  à  lui  adres- 
ser quelques  questions,  lorsqu'une  jeune  fille ,  s'élançant  d'un 
petit  sentier  voisin,  vint  interrompre  le  cours  de  ses  idées. 

—  Ho  hé  !  bonne  mère ,  dit  à  la  pauvre  paysanne  cette  enfant 
qui  semblait  n'avoir  guère  plus  de  douze  ans,  vous  êtes  bien 
vieille  pour  marcher,  par  cette  chaleur,  avec  un  si  lourd  far- 
deau! comme  vos  pieds  sont  meurtris,  votre  front  mouillé  de 
sueur!  Arrêtons-nous  un  moment  sous  ce  noyer;  là,  vous  pren- 
drez ma  petite  hotte  qui  ne  contient  que  de  la  fougère  ,  et  moi,  je 
me  chargerai  de  votre  fagot  jusqu'à  Ghangy. 

■ — Bah!  bah!  reprit  la  vieille  d'une  voix  chevrotante,  un  poids 
comme  celui-là  écraserait  trois  mioches  comme  toi ,  chère  petite  ; 
garde  ta  hotte,  et  laisse-moi  mon  fagot.  Depuis  que  j'ai  vendu 
Martin,  ajouta-t-elle  en  essuyant  une  grosse  larme  qui  coulait 
le  long  de  sa  joue  ridée ,  il  faut  bien  que  je  m'habitue  à  la  fatigue. 

—  Martin,  c'était  votre  mari?  demanda  naïvement  la  petite. 

—  Hélas!  non,  répondit  la  vieille:  Martin,  c'était  mon  âne; 
mais  je  ne  peux  pas  penser  à  la  pauvre  bête  sans  pleurer  à  chau- 
des larmes. 

—  «  Allons,  allons,  donnez-moi  votre  fagot,  la  mère,  reprit 
Madeleine  dont  le  cœur  était  tout  gros  d'émotion ,  et  chemin 

i.  18 


138 

faisant ,  \ous  me  raconterez  pourquoi  vous  avez  vendu  Martin.  » 
La  pauvre  vieille  s'arrêta,  essuya  son  visage  où  ruisselait  la 
sueur,  et,  se  débarrassant  de  son  fardeau,  «Puisque  tu  le  veux 
absolument,  ma  chère  petite  ,  j'y  consens  ;  mais  sois  tranquille, 
la  vieille  Françoise  n'oubliera  jamais  le  service  que  tu  lui  rends.  » 
Et  en  disant  ces  mots ,  la  pauvre  paysanne  chargea  son  gros  fagot 
de  bois  mort  sur  les  épaules  de  Madeleine,  qui  eut  bien  de  la 
peine  à  ne  pas  fléchir  sous  le  poids. 

—  Oh!  oh!  vous  aviez  raison,  dame  Françoise,  reprit  l'en- 
fant; ce  n'est  pas  si  léger  que  ma  hotte  au  moins;  mais  j'aurai 
bon  courage  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  délassée.  » 

Arrivées  devant  un  petit  tertre  autour  duquel  un  grand  chêne 
projetait  une  ombre  rafraîchissante,  la  pauvre  septuagénaire  enga- 
gea Madeleine  à  s'asseoir;  et  toutes  deux,  harassées  de  fatigue, 
se  reposèrent  un  instant. 

Alors  la  jeune  dame,  qui,  sans  affecter  de  les  suivre,  avait 
pourtant  écouté  leur  conversation  avec  le  plus  vif  intérêt ,  vint 
prendre  place  derrière  elles,  et  parut  redoubler  d'attention  quand 
la  petite  Madeleine  demanda  à  la  vieille  Françoise  son  âge  et 
le  nom  du  pays  qu'elle  habitait. 

—  J'aurai  soixante-quinze  ans  à  Pâques  fleuries  ,  mon  enfant, 
répondit  la  paysanne,  et  je  demeure  au  village  d'Etfondrée,  tout 
auprès  du  bord  de  l'eau.  Mon  mari  était  marinier  sur  les  bateaux 
de  la  Touraine  qui  viennent  apporter  des  tuiles  à  Paris  pendant 
six  mois  de  l'année.  Tant  qu'il  put  'aire  le  métier,  il  tint  bon,  le 
pauvre  cher  homme ,  et  nous  avions  toujours  un  morceau  de 
porc  à  mettre  sur  notre  pain,  le  dimanche  ;  mais,  quand  les  années 
sont  venues,  la  Seine  l'a  remercié  de  ses  services;  alors  il  est 
tombé  malade  de  chagrin ,  car  il  disait  toujours  que  la  terre  ne 
lui  convenait  pas.  A  cette  époque ,  nous  possédions  un  petit  champ 
de  luzerne  dont  la  récolte  nourrissait  notre  âne  pendant  l'hiver; 
il  allait,  durant  l'été,  paître  la  mousse  de  la  forêt.  Mais  mon 
pauvre  homme  une  fois  mort,  il  fallut  vendre  le  champ  pour 
payer  les  frais  de  l'enterrement,  et  quand  le  champ  fut  vendu, 
il  fallut  aussi  se  défaire  de  l'âne  que  je  ne  pouvais  plus  nourrir 
faute  de  fourrages.  Bref,  la  misère  est  entrée  dans  ma  cabane ,  et 


139 

je  prie  soir  et  matin  le  bon  Dieu  de  me  rappeler  à  lui ,  avant  que 
la  faim  ne  se  charge  de  ce  soin.» 

Pt  ndant  cette  triste  confidence  de  la  vieille ,  Madeleine  es- 
suyait ses  yeux  mouillés  de  larmes,  et  la  jeune  dame,  profondé- 
ment attendrie,  ne  pouvait  détacher  ses  regards  de  ce  groupe 
auquel  l'honnêteté,  la  souffrance  et  la  misère  donnaient  un  inté- 
rêt irrésistible. 

—  Et  toi,  chère  petite  ,  demanda  Françoise,  quel  âge  as-tu? 
et  quel  est  ton  village  ? 

—  Moi ,  ré,  ondit  Madeleine  avec  un  petit  soupir,  je  suis  née, 
il  y  a  douze  ans ,  sous  l'aile  d'un  moulin  à  foulon.  Oh  !  c'était 
un  bon  temps  que  celui-là,  à  ce  que  di'  ma  pauvre  mère ,  et ,  jus- 
qu'à sept  ans,  mon  enfance  fut  bien  heureuse!  Je  me  souviens 
toujours  d'une  belle  vache  tigrée  qu'on  nommait  Javotte,  et  qui 
venait  manger,  dans  ma  main,  des  touffes  d'armoise  cueillies  au- 
tour de  la  marre  ;  et  puis  je  vois  encore  les  poules  caquetant  sous 
le  hangar  de  la  bicoque,  tandis  que  ma  mère  filait  le  chanvre  à 
l'ombre  de  son  noyer.  Oh!  alors  je  ne  sortais  qu'avec  une  belle 
jupe  de  droguet ,  de  bons  bas  bleus  achetés  à  la  foire  du  village  , 
et  de  gros  souliers  garnis  de  clous.  Comme  j'étais  contente ,  le 
dimanche,  d'étaler  mes  beaux  habits  à  la  messe  d'Avon,  et  comme 
j'étais  fière  aussi  quand  M  le  curé  me  présentait  sa  belle  bourse 
dans  laquelle  je  mettais  un  sou!..  Oui ,  oui,  c'était  un  bon  temps 
que  celui-là  !  Mais  la  maladie  se  jeta  sur  tous  les  bestiaux  du 
pays,  alors  nous  perdîmes  notre  vache,  et  mon  père  tomba  en 
paralysie,  tant  cette  perte  lui  fut  sensible;  et ,  au  bout  de  quinze 
jours,  le  beau  moulin,  qui  nous  faisait  vivre,  fut  vendu  à  l'encan; 
depuis  ce  temps ,  mère  Françoise ,  le  pain  a  bien  souvent  manqué 
à  la  huche.  Ma  mère  est  obligée  de  rester  à  la  maison  pour  gar- 
der son  pauvre  mari ,  et  moi ,  je  vais  ramasser  de  la  fougère  dans 
la  forêt,  pour  les  fruitiers  qui  envoient  du  raisin  à  Paris.  On  me 
donne  quatre  sous  de  la  hotte.  Quand  il  ne  fait  pas  trop  chaud, 
je  suis  bien  contente ,  car  je  fais  deux  voyagi  s  :  ce  qui  me  fait 
un  bon  petit  bénéfice.  Mais ,  dans  les  grandes  chaleurs ,  ma  mère 
me  défend  de  tant  marcher,  parce  qu'elle  dit  que  ça  me  donne  la 
fièvre. 


140 

—  Tope  là,  mon  enfant,  dit  la  vieille  Françoise  à  la  petite 
Madeleine  en  lui  tendant  sa  main  flétrie ,  nous  avons  mangé 
notre  pain  blanc  le  premier.  » 

Et  toutes  deux,  ayant  repris  leur  fardeau,  se  disposèrent  à 
partir. 

En  ce  moment,  la  jeune  dame  fouilla  dans  un  petit  sac  de  ve- 
lours, sans  doute  pour  y  prendre  quelques  pièces  de  monnaie 
qu'elle  voulait  leur  offrir;  mais,  soit  qu'elle  n'y  eût  pas  trouvé  ce 
qu'elle  cherchait,  soit  qu'il  lui  vînt  une  autre  pensée  ,  elle  s'éloi- 
gna en  jetant  sur  les  deux  paysannes  un  long  et  mélancolique 
regard. 

A  quelque  temps  de  là,  vers  six  heures  du  matin,  on  frappa 
lestement  à  la  maison  de  la  vieille  Françoise  dans  le  village  d'Ef- 
fondrée. 

—  Oh  là  !  hé  !  la  mère!  cria  de  dehors  la  voix  fraîche  et  rieuse 
d'une  jeune  fille,  ouvrez  vite,  je  vous  apporte  une  galette  toute 
chaude  ;  et  la  porte  n'eut  pas  été  plutôt  ouverte  que  Madeleine 
sauta  au  cou  de  la  bonne  paysanne. 

—  Mais  regardez-moi  donc,  continua-t-elle  avec  une  volubi- 
lité ravissante,  regardez  donc  comme  je  suis  belle!  me  voilà  mise 
comme  autrefois,  avec  un  jupon  de  droguet,  des  bas  bleus,  des 
souliers  tout  neufs!...  Et  puis,  j'ai...  j'ai...  devinez,  mère  Fran- 
çoise, j'ai  une  belle  vache  rayée,  qui  s'appelle  aussi  Javotte,  avec 
un  beau  champ  de  sainfoin  pour  la  nourrir!  aussi  ma  mère  a  failli 
mourir  de  joie.  Mon  père  va  bien  mieux,  et  nous  allons  racheter 
notre  moulin!  Oh!  que  le  bon  Dieu  est  bon!  n'est-ce  pas, 
mère  Françoise  ? 

—  La  pauvre  vieille  était  trop  attendrie  pour  répondre  à 
Madeleine;  mais,  emmenant  la  jeune  fille  dans  sa  petite  cour, 
toute  tapissée  de  vigne  vierge,  elle  lui  fit  voir,  sous  le  hangar,  un 
bel  âne  brun  déjà  revêtu  d'un  bât,  et  de  deux  paniers  tout  neufs. 
Voilà,  dit-elle  à  son  tour  en  pleurant  de  joie,  voilà  mon  Martin 
retrouvé.  Puis  tirant  de  son  sein  un  papier  soigneusement  plié  : 
et  ceci  est  une  permission  pour  le  faire  paître  l'été  dans  la  forêt , 
et  pour  aller  recevoir,  chaque  semaine  d'hiver,  six  bottes  de  foin 
aux  écuries  des  Héronières;  aussi  maintenant,  le  pain  m'est 


141 

assuré  jusqu'à  la  mort.  Oh  !  merci  !  merci  !  dit  la  vieille  en  croi- 
sant ses  mains  avec  ferveur,  merci  !  âme  charitable  qui  avez  pitié 
des  malheureux  !  que  le  ciel  vous  rende  un  jour  le  bien  que  vous 
nous  faites  aujourd'hui  ! 

—  Vous  connaissez  donc  la  personne  qui  nous  a  envoyé  toutes 
ces  richesses  ?  demanda  Madeleine. 

—  J'imagine,  mon  enfant,  que  c'est  la  belle  jeune  dame  qui 
s'est  assise  sous  le  chêne,  derrière  nous. 

—  Je  ne  sais  pourquoi  mon  cœur  l'avait  deviné ,  s'écria  Ma- 
deleine... Oh  !  je  la  chercherai  tant  dans  la  ville,  qu'il  faudra  bien 
que  je  la  trouve. 

—  C'est  un  monsieur,  tout  habillé  de  noir,  qui  est  venu  m'ap- 
porter  ces  bonnes  nouvelles,  ajouta  Françoise,  mais  il  a  toujours 
refusé  de  m'apprendre  le  nom  de  la  personne  qui  l'envoyait. 

—  C'est  aussi  ce  qui  nous  est  arrivé,  reprit  l'enfant;  eh!  j'y 
pense ,  la  jeune  dame  qui  se  montre  si  charitable  envers  les  pau- 
vres, doit  aimer  Dieu,  mère  Françoise;  si  vous  voulez  venir 
dimanche  avec  moi  à  l'église  de  Fontainebleau ,  peut-être  y 
apercevrons-nous  notre  bienfaitrice.» 

Cette  proposition  fut  acceptée,  et  l'on  convint,  de  part  et  d'au- 
tre, d'être  fidèle  au  rendez-vous. 

Le  dimanche  arrivé ,  les  deux  paysannes,  escortées  de  leur 
nouvelle  monture,  et  parées  de  leurs  plus  beaux  habits,  se  ren- 
dirent à  Fontainebleau.  Mais  les  abords  de  l'église  étaient  envahis 
par  une  si  prodigieuse  quantité  de  monde,  qu  elles  ne  purent  en 
approcher. 

—  Qu'y  a-t-il  donc  d'extraordinaire?  demandaient  les  uns. 

—  On  dit  que  la  famille  royale  est  à  la  chapelle  de  la  Vierge  , 
répondaient  les  autres. 

—  La  voiture  est  attelée  de  huit  chevaux  ;  regardez  donc,  mère 
Françoise ,  disait  Madeleine,  qui  ne  comprenait  rien  à  tant  de 
luxe. 

—  Place  à  la  reine  !  vive  la  reine!  »  s'écria  tout  à  coup  un  aide 
de  camp  tout  chamarré  d'or,  tandis  que  la  foule  se  repliait  der- 
rière le  double  rang  de  soldats  qui  formaient  l'escorte. 

En  ce  moment,  la  reine,  appuyée  sur  le  bras  d'une  de  ses  filles, 


142 

puis  madame  Adélaïde ,  suivie  de  plusieurs  dames  d'honneur, 
montèrent  dans  le  brillant  équipage,  aux  acclamations  bruyantes 
de  tous  les  assistants.  Mais,  lorsque  la  gracieuse  fille  de  France 
tourna  ses  regards  vers  la  foule ,  une  rumeur  singulière  s'\  éleva 
soudain;  une  vieille  femme  de  soixante -quinze  ans  sanglotait 
en  tendant  ses  mains  flétries  du  côté  de  la  voiture;  et  une  jeune 
fille,  trop  émue  pour  pouvoir  en  dire  davantage,  s'écriait,  au 
milieu  de  ce  flot  de  têtes  attentives  :  «  C'est  elle  !...  c'est  elle  !...» 
Mais  la  calèche  partit  avec  la  rapidité  d'un  Irait  ;  et  quelques 
personnes  seulement  crurent  remarquer  que  la  jeune  prin- 
cesse, suivant  de  son  regard  le  centre  de  la  foule,  agita,  quelques 
minutes,  son  mouchoir  en  signe  d'adieu. 

—  Dieu  t'a  bénie  d'avoir  porté  le  fagot  de  la  vieille ,  dit  la 
pauvre  Françoise  à  3Iadeleine,  quand  elle  eut  retrouvé  l'usage 
de  la  parole ,  et  il  a  envoyé  un  de  ses  anges  sur  la  terre  pour 
nous  rendre  le  bonheur.  » 


HISTOIRE    MIRACULEUSE    DE    JOSEPH. 

Ce  que  c'était  que  Joseph,  el  comment  il  fui  vendu  par  ses  frères. 

Il  y  eut  autrefois,  dans  un  pays  fort  reculé,  un  homme  très-ri- 
che, appelé  Jacob,  qui  possédait  de  grands  troupeaux.  Cet  homme 
avait  douze  fils,  mais  il  ne  les  aimait  pas  tous  également,  et  celui 
qu'il  préférait  se  nommait  Joseph.  C'était  un  jeune  garçon  d'une 
figure  charmante,  et,  ce  qui  vaut  mieux  encore,  d'un  excellent 
caractère;  aussi  méritait-il,  sous  tous  les  rapports,  l'affection  que 
lui  témoignait  son  père. 

Cependant  ses  frères,  ne  pouvant  souffrir  une  semblable  pré- 
férence, en  devinrent  extrêmement  jaloux,  et  ils  conçurent  con- 
tre lui  une  haine  si  forte ,  qu'elle  finit  par  ne  plus  connaître  de 
bornes.  Un  jour,  Joseph  leur  raconta  ainsi  un  songe  extraordi- 
naire qu'il  avait  eu  : 

—  J'ai  rêvé  que  nous  étions  ensemble  occupés  à  la  moisson. 
Nous  venions  de  lier  chacun  notre  gerbe ,  et  voilà  que  la  mienne 
demeurait  seule  debout ,  tandis  que  les  vôtres ,  rangées  autour 


143 

d'elle,  s'inclinaient  en  signe  de  respect  et  semblaient  l'adorer.» 

Or,  vous  verrez  plus  tard  que  c'était  une  prédiction. 

Jacob  ne  répondit  rien ,  car  il  savait  que  Dieu  protégeait  son 
fils;  mais  ses  frères  en  furent  indignés.  Qu'est-ce  que  cela  signi- 
fie ?  demandèrent-ils.  N'espères-tu  point  être  notre  roi  ? 

Cette  circonstance  et  quelques  autres  de  même  nature  exci- 
tèrent leur  coupable  envie;  au  lieu  de  gagner  l'amour  de  Jacob 
en  imitant  les  vertus  de  Joseph,  ils  résolurent  de  perdre  leur 
malheureux  frère,  dès  que  l'occasion  se  présenterait;  et  l'occasion 
ne  tarda  pas,  car  ils  furent,  à  quelque  temps  de  là,  conduire  au 
loin  leurs  troupeaux ,  et  Jacob  appelant  Joseph  qui  restait  tou- 
jours avec  lui ,  lui  dit  : 

— Tes  frères  sont  à  tel  endroit;  va  voir  ce  qu'ils  font ,  et  tu  me 
le  rapporteras  ensuite. 

Aussitôt  l'enfant  se  mit  en  chemin ,  et  après  avoir  marché 
beaucoup ,  il  aperçut  ses  frères  dans  la  plaine.  Il  s'avançait  vers 
eux  fort  tranquillement,  ne  se  doutant  de  rien;  mais,  dès  que 
ceux-ci  l'eurent  reconnu,  ils  tinrent  conseil  et  dirent  : 

—  Voici  le  songeur  qui  vient  nous  espionner;  si  vous  voulez, 
nous  le  tuerons. 

—  Le  tuer!  mes  frères!  y  pensez-vous?  répondit  Ruben,  leur 
aîné.  —  N'est-il  pas  du  même  sang  que  nous?  Je  vous  en  sup- 
plie, ne  commettez  point  une  si  méchante  action  ;  car  Dieu  qui 
voit  tout,  nous  punira.  Et  que  deviendrait  notre  père ,  s'il  était 
instruit  de  ce  crime. 

—  Tuons-le  toujours,  et  si  l'on  nous  demande  ce  qu'il  est 
devenu ,  nous  dirons  qu'une  bête  sauvage  l'a  dévoré.  » 

Ruben  essaya  vainement  de  les  adoucir,  et  voyant  qu'il  n'en 
viendrait  pas  à  bout,  il  ajouta,  comme  s'il  se  fut  rendu  à  leur 
mauvais  dessein  : 

—  Alors,  si  vous  voulez  absolument  vous  en  défaire,  croyez- 
moi,  descendez-le  au  fond  de  cette  vieille  citerne;  il  y  mourra 
très-certainement.  » 

Cette  citerne  était  une  sorte  de  puits  où  l'on  avait  coutume 
d'abreuver  les  troupeaux  ;  elle  se  trouvait  alors  sans  eau,  et  Ru- 
ben, le  moins  méchant  de  tous,  leur  donnait  ce  conseil  dans  l'in- 


144 

tcntion  d'aller  plus  tard  délivrer  Joseph.  Son  avis  prévalut.  Dès 
que  Joseph  fut  arrivé,  ils  se  saisirent  de  sa  personne,  le  dépouil- 
lèrent d'une  robe  magnifique,  présent  de  Jacob,  qu'il  portait 
ordinairement,  et  le  descendirent  au  fond  de  la  citerne. 

Ruben  s'était  éloigné ,  et  les  autres  venaient  de  s'asseoir  pour 
prendre  leur  repas ,  quand  ils  aperçurent  des  marchands  qui  se 
rendaient  en  Egypte  pour  y  faire  le  commerce. 

— Tenez,  dit  Juda,  à  quoi  nous  servira  de  laisser  mourir  notre 
frère,  si  nous  pouvons  nous  en  débarrasser  autrement?  Voici  des 
marchands  là-bas  ;  tâchons  de  le  leur  vendre  et  d'en  recueillir 
quelque  profit. 

—  Marchands  !  marchands  !  s'écrièrent-ils.  Les  marchands 
approchèrent. 

—  Nous  avons  ici  un  jeune  homme  que  nous  voulons  vendre 
comme  esclave.  Combien  nous  en  donnerez-vous  ?  » 

En  même  temps  ils  tirèrent  Joseph  de  la  citerne  et  le  présen- 
tèrent aux  marchands.  Ceux-ci,  l'ayant  examiné,  répondirent  : 

—  Nous  vous  en  donnerons  vingt  pièces  d'argent. 

—  Prenez-le,  il  est  à  vous.  Et  ces  méchants,  sans  pitié 
pour  la  jeunesse  de  leur  frère,  le  livrèrent  aux  marchands  is- 
maélites. 

Quand  Ruben,  qui  n'avait  point  assisté  à  cet  affreux  marché, 
fut  de  retour,  il  courut  à  la  citerne,  et  ne  trouvant  plus  Joseph,  il 
se  désolait.  — Que  vais-je  devenir!  mon  Dieu,  que  vais-je  de- 
venir! Comment  annoncerai-je  cette  nouvelle  à  notre  père? 

—  Ne  crains  rien,  repliquèrent-ils,  nous  allons  tuer  un  c*he- 
vreau;  nous  tremperons  dans  son  sang  la  belle  tunique  de  notre 
frère,  et  quand  Jacob  la  verra ,  il  croira  qu'une  bête  féroce  l'a 
dévoré. 

Ce  projet  leur  sourit.  Ils  chargèrent  un  étranger  de  porter  la 
robe  sanglante  à  leur  père ,  car  ils  n'osaient  y  aller  eux-mêmes  ; 
et  dès  que  le  vieillard  l'eut  reconnue,  il  s'écria  en  pleurant  : 

—  C'est  bien  là  la  robe  de  mon  fils!  une  bête  sauvage  l'a  dé- 
voré !  une  bête  sauvage  a  dévoré  Joseph  ! 

Ses  enfants  s'approchèrent  alors,et  ils  essayaient  de  le  consoler; 
mais  ils  n'y  pouvaient  réussir. 


145 

—  Laissez-moi,  disait-il,  laissez-moi.  Je  descendrai  vers  mon 
lils  jusqu'au  tombeau  ! 

Ce  que  devint  Joseph.  Comment  il  fut  jelé  en  prison.  Comment  il  expliqua  les  songes 
des  deux  grands  officiers  du  roi  Pharaon,  et  ce  qui  s'ensuivit. 

Pendant  ce  temps-là,  que  devenait  le  pauvre  Joseph?  Ne  crai- 
gnez rien  pour  lui,  mes  chers  enfants  :  Dieu  le  protégeait  comme 
il  protège  l'innocence,  et  si  les  secours  humains  lui  manquaient, 
la  Providence  veillait  sur  lui. 

Dès  que  les  marchands  furent  arrivés  en  Egypte,  ils  le  vendi- 
rent à  un  officier  du  roi  nommé  Putiphar.  Cet  officier  le  prit  en 
affection  à  cause  de  sa  grande  douceur  et  de  son  intelligence,  et 
il  alla  même  jusqu'à  lui  confier  l'intendance  de  sa  maison.  Joseph 
se  trouvait  donc  aussi  heureux  qu'on  peut  l'être ,  quand  on  ha- 
bite loin  d'un  bon  père ,  lorsque  la  femme  de  Putiphar,  la  plus 
méchante  de  toutes  les  femmes,  l'accusa  devant  son  mari  d'un 
crime  odieux.  Celui-ci  eut  l'imprudence  de  la  croire  sur  parole , 
et  persuadé  que  Joseph  était  coupable ,  il  le  fit  jeter  en  prison. 
Ce  qui  devait  le  perdre  le  sauva,  et  voici  comment  : 
Le  hasard  voulut  que  le  grand  échanson  du  roi  Pharaon 
(celui  qui  lui  versait  à  boire)  et  le  grand  panetier  (le  chef  des 
boulangers),  fussent  jetés  dans  la  même  prison  que  lui.  Ces 
deux  officiers  s'étaient  rendus  coupables  envers  leur  maître ,  et 
ils  s'inquiétaient  beaucoup  du  sort  qui  les  attendait.  Un  jour  que 
leur  visage  paraissait  plus  sombre  qu'à  l'ordinaire  ,  Joseph  s'ap- 
procha d'eux  et  leur  dit  : 

—  Pourquoi  messeigneurs  sont-ils  si  tristes  ce  matin  ? 

—  Nous  avons  eu  chacun  un  songe,  répondirent-ils,  et  il  n'y 
a  là  personne  pour  nous  en  donner  l'explication. 

—  Si  vous  voulez  me  raconter  votre  songe ,  je  vous  la  donne- 
rai peut-être,  moi  !...  —  Toi  !  —  Moi,  messeigneurs!  l'explica- 
tion des  songes  ne  vient  point  de  l'homme ,  mais  de  Dieu. 

—  Eh  bien!  reprit  l'échanson,  puisque  tu  te  prétends  si  habile 
interprète,  écoute,  et  tache  de  in'apprendre  le  sens  de  ce  rêve  : 

«  Je  voyais  devant  moi  une  vigne  qui  avait  trois  branches.  Ces 
branches  croissaient  à  vue  d'œil.  Elles  poussèrent  d'abord  des 
I.  19 


14G 

boulons,  puis  des  Qeurs,  puis  des  grappes.  Je  lenais  d'une  main 
la  coupe  de  Pharaon;  de  l'autre,  je  pressais  dans  la  coupe  les  rai- 
sins mûrs ,  et  je  la  présentais  au  roi. 

—  Prenez  bon  courage,  seigneur,  dit  Joseph,  les  trois  bran- 
ches sont  trois  jours  au  bout  desquels  le  roi  vous  pardonnera  et 
vous  rendra  votre  première  charge.  Je  vous  prie  alors  de  ne  pas 
oublier  votre  interprète;  car  je  suis  innocent,  et  c'est  par  erreur 
que  j'ai  été  jeté  dans  ce  cachot. 

Le  grand  panelier  voyant  que  Joseph  avait  habilement  inter- 
prété le  songe ,  parla  ainsi  : 

—  Pour  moi ,  je  croyais  avoir  sur  la  tête  trois  corbeilles  rem- 
plies de  gâteaux ,  et  les  oiseaux  du  ciel  en  mangeaient. 

—  Quant  à  vous,  seigneur,  répliqua  Joseph,  je  n'ai  rien  de 
bon  à  vous- annoncer.  Les  trois  corbeilles  sont  trois  jours  au  bout 
desquels  le  roi  vous  fera  trancher  la  tête.  Votre  corps  sera  sus- 
pendu à  une  croix,  et  les  oiseaux  se  nourriront  de  votre  chair.  » 

Je  ne  sais  si  les  officiers  crurent  à  cette  explication ,  toujours 
est-il  qu'elle  se  réalisa,  car  le  troisième  jour,  Pharaon,  célébrant 
l'anniversaire  de  sa  naissance ,  se  rappela  ses  deux  officiers.  Il  lit 
mourir  le  grand  panetier  et  rétablit  le  grand  échanson.  Seule- 
ment, comme  il  arrive  d'ordinaire,  ce  dernier  oublia  l'interprète. 
Il  est  même  plus  que  probable  qu'il  ne  s'en  serait  jamais  sou- 
venu, si  le  roi  n'eût  eu  à  son  tour  un  songe  que  tous  les  devins 
de  l'Egypte  ne  purent  expliquer.  Alors  l' échanson  pensa  au  jeune 
escla\e  prisonnier;  il  en  parla  à  Pharaon,  et  Pharaon  voulut  le 
consulter.  Aussitôt  on  délivra  Joseph ,  on  lui  coupa  les  cheveux , 
on  lui  donna  des  habits  convenables  pour  paraître  devant  le  mo- 
narque, et  on  le  lui  présenta. 

«J'ai  appris,  dit  le  roi ,  que  tu  étais  fort  habile  dans  l'art  de 
conjecturer  :  or,  j'ai  eu  cette  nuit  un  songe  dont  les  savants  de 
l'Egypte  ne  peuvent  m'expliquer  le  sens;  voyons  si  tu  seras  plus 
heureux.  Je  croyais  être  sur  le  bord  d'un  fleuve.  Je  vis  sortir  de 
ce  fleuve  sept  vaches  grasses  qui  se  mirent  à  paître  dans  un  marais. 
Bientôt  après,  j'en  vis  sortir  sept  autres  d'une  affreuse  maigreur; 
et  ces  méchantes  bêtes ,  se  précipitant  sur  les  premières ,  les  dé- 
vorèrent en  un  instant. 


1-iT 

Joseph  s'inclinant  devant  le  roi ,  répondit  :  «  C'est  Dieu  qui 
envoie  ce  songe  à  Pharaon.  Les  sept  vaches  grasses  réprésentent 
sept  années  d'abondance  pendant  lesquelles  l'Egypte  récoltera 
plus  de  grain  qu'elle  n'en  pourra  consommer.  Les  sept  vaches 
maigres  annoncent  que  ces  années  d'abondance  seront  suivies  de 
sept  années  d'une  affreuse  stérilité.  Il  n'y  a  qu'un  moyen  d'éviter 
ce  fléau.  C'est  de  placer  à  la  tête  des  affaires  un  homme  habile 
et  prudent,  qui  mette  en  réserve,  dans  les  greniers  publics,  la 
cinquième  partie  des  fruits  de  la  terre,  durant  les  sept  années 
d'abondance,  afin  que  l'Egypte  ne  soit  pas  prise  au  dépourvu 
lorsque  la  famine  arrivera.  » 

A  ces  mots,  le  roi,  saisi  d'étonnement,  regarda  les  officiers  qui 
l'entouraient,  tant  il  était  surpris  de  trouver  une  si  grande  sa- 
gesse dans  la  bouche  d'un  pauvre  esclave.  Enfin,  s'adressant  à 
Joseph,  il  lui  dit  :  — C  est  Dieu  lui-même  qui  t'inspire,  et  je 
ne  sais  s'il  existe  un  homme  plus  sage  que  toi  par  toute  l'étendue 
de  mon  royaume.  Aussi  je  te  choisis,  dès  aujourd'hui,  pour  mon 
ministre;  je  t'établis  chef  de  la  terre  d'Egypte,  et  j'entends  que 
mes  sujets  t'obéissent  comme  ils  m'obéissent  à  moi-même. 

Alors  Pharaon  lui  passa  au  cou  un  collier  d'or.  Il  lui  mit  au 
doigt  un  anneau  précieux;  et  voilà,  mes  chers  enfants,  com- 
ment le  fils  de  Jacob,  vendu  par  ses  frères,  emprisonné  par  son 
maître ,  fut  élevé  tout  à  coup  à  la  première  charge  d'un  puissant 
empire  ;  parce  que  n'ayant  point  désespéré  de  la  Providence,  la 
Providence  ne  l'avait  pas  abandonné. 


Coinmnt  les  frères  de  Joseph   vinrent  en  Egypte.  Comment  Joseph  les  reconnut 
et  la  réception  qu  il  leur  lit. 


Cependant  le  songe  de  Pharaon  s'accomplit,  et  après  les  sept 
années  d'abondance,  il  vint  une  telle  stérilité  que,  de  mémoire 
d'homme,  jamais  on  n'en  vit  une  semblable.  Joseph  l'avait  bien 
prévu;  aussi,  quand  les  Egyptiens  se  plaignirent  de  la  famine,  il 
lit  ouvrir  les  greniers,  remplis  pendant  les  bonnes  années ,  et  il 
leur  vendit  du  blé  au  prix  qu'il  voulut.  Cette  nouvelle  se  répan- 
dit bientôt  dans  les  pays  d'alentour;  et  comme  la  disette  régnait 


148 

partout,  on  accourait  de  fort  loin  pour  acheter  du  blé  en  Egypte  : 
ce  qui  lit  grand  bien  au  trésor  du  roi.  Les  frères  de  Joseph  y 
vinrent  aussi,  et  ils  ne  le  reconnurent  pas,  car  ils  le  croyaient 
mort  depuis  longtemps  ;  mais  Joseph  les  reconnut,  et  il  résolut  de 
ne  point  se  découvrir  aussitôt.  Il  les  fit  donc  approcher  de  son 
tribunal,  et  leur  parla  rudement  ainsi  qu'à  des  étrangers. 

—  Qui  ètes-vous?  leur  demanda-t-il  d'un  ton  sévère. 

—  Seigneur,  nous  sommes  les  enfants  d'un  vieillard  qui  se 
nomme  Jacob. 

—  D'où  venez-vous  ? 

—  Nous  venons  du  pays  de  Chanaan  afin  d'acheter  de  quoi 
vivre,  la  famine  ayant  désolé  notre  canton. 

—  Il  n'en  est  rien,  reprit  Joseph  :  vous  êtes  des  espions  en- 
voyés par  les  ennemis  de  l'Egypte.  Vous  venez  visiter  le  royaume 
pour  examiner  les  endroits  faibles  et  mal  fortifiés. 

Ils  reprirent  humblement  :  —  Seigneur,  nous  vous  avons  dit 
la  vérité.  Nous  étions  douze  frères.  Le  plus  jeune,  nommé  Ben- 
jamin, est  resté  avec  Jacob,  notre  père,  et  l'autre  n'est  plus. 

—  Vous  dites  que  vous  avez  encore  un  jeune  frère  ,  repartit 
Joseph.  Décidément  je  saurai  si  vous  êtes  ou  non  des  imposteurs. 
Retournez  dans  votre  famille  et  amenez-moi  ce  Benjamin  qui  est 
demeuré  auprès  du  vieillard.  En  attendant  votre  retour,  je  gar- 
derai l'un  de  vous  prisonnier,  et  si  vous  ne  revenez  pas,  je  le 
ferai  mettre  à  mort.  » 

Le  sort  tomba  surSiméon,  qui  fut  jeté  en  prison  et  enchaîné 
comme  un  criminel.  Quant  aux  autres,  on  emplit  leurs  sacs,  et 
Joseph  ordonna  même  de  remettre  secrètement  le  prix  du  blé  à 
l'entrée  de  chaque  sac.  Ils  partirent  le  cœur  plein  d'amertume , 
et  dès  qu'ils  furent  de  retour,  ils  annoncèrent  à  Jacob  le  triste 
résultat  de  leur  voyage. 

—  Hélas!  s'écria  le  malheureux  vieillard,  vous  êtes  la  cause 
de  toutes  mes  infortunes,  et  vous  avez  tant  fait  que  je  n'aurai 
bientôt  plus  de  fils.  Joseph  est  mort,  Siméon  est  prisonnier,  et 
il  faut  encore  abandonner  Benjamin;  non!  je  n'y  consentirai 
jamais.  Benjamin  n'ira  pas  en  Egypte,  car  si  je  m'en  séparais, 
ce  serait  pour  ne  le  plus  revoir,  et  j'en  mourrais  de  douleur  !  » 


149 

Les  enfants  de  Jacob  n'insistèrent  pas  davantage;  et  s'étant 
mis  à  vider  leurs  sacs,  quelle  fut  leur  surprise  en  retrouvant 
toute  la  somme  qu'il  avaient  portée  !  Ils  crurent  que  c'était  une 
erreur  des  oflïciers'de  l'intendant,  et  ils  se  promirent  de  rendre 
cet  argent  aussitôt  qu'ils  le  pourraient. 

Les  choses  allèrent  quelque  temps  ainsi  ;  mais  la  famine  con- 
tinuait, le  blé  touchait  à  sa  fin,  et  il  fallut  retourner  en  Egypte. 
Juda  fut  donc  trouver  Jacob  et  lui  dit  : 

—  Mon  père,  voici  le  blé  qui  diminue,  et  nous  en  manque- 
rons très-certainement.  Vous  savez  que  le  gouverneur  de  l'Egypte 
ne  veut  point  nous  revoir  sans  Benjamin,  remettez-le  entre  mes 
mains;  je  vous  en  réponds  sur  moi-même,  et  si  je  ne  vous  le 
ramène  sain  et  sauf,  je  veux  être  à  jamais  coupable  envers 
vous. 

—  S'il  en  est  ainsi,  répondit  Jacob,  partez!  prenez  quelques 
productions  rares  de  notre  pays  pour  les  offrir  au  gouverneur; 
n'oubliez  pas  l'argent  que  vous  avez  trouvé  dans  vos  sacs,  de 
peur  qu'on  ne  vous  accuse  de  l'avoir  volé ,  et  puisque  cela  est 
nécessaire,  que  Benjamin  aille  avec  vous!  » 

Leur  voyage  fut  heureux,  et  leur  réception  plus  heureuse 
encore.  Joseph,  cette  fois,  les  accueillit  fort  bien ,  et  fit  aussitôt 
délivrer  Siméon. 

—  Votre  père,  dit-il,  ce  vieillard  dont  vous  m'avez  parlé, 
vit-il  toujours? — Il  vit  toujours,  seigneur. —  Se  porte-t-il  bien? 
—  Il  se  porte  bien.  —  Quel  est  ce  jeune  homme  que  j'aperçois? 
est-ce  votre  frère  Benjamin? 

—  C'est  lui,  seigneur. 

—  Mon  fils,  repartit  Joseph,  que  le  Seigneur  te  soit  miséri- 
cordieux! —  mais  il  ne  put  rien  ajouter;  car  sa  voix  tremblait 
d'émotion,  et  ses  larmes  étaient  sur  le  point  de  le  trahir.  Il  se  re- 
tira quelques  instants  dans  sa  chambre  pour  pleurer  ;  et  s'étant 
lavé  le  visage  pour  que  personne  ne  s'en  aperçût ,  il  rentra  dans 
l'appartement  où  ses  frères  se  trouvaient  réunis  ;  il  appela  ensuite 
un  de  ses  officiers,  et  lui  dit  à  voix  basse  :  Je  veux  qu  on  serve 
un  repas  magnifique  à  ces  hommes  que  tu  vois.  Pendant  qu'ils 
seront  à  table,  tu  empliras  leurs  sacs,  lu  remettras,  comme  la 


150 

première  fois,  le  prix,  du  blé  au  fond  de  chaque  sac,  et  tu  ca- 
cheras ma  coupe  d'or  dans  celui  du  plus  jeune.  Puis  tu  les  lais- 
seras partir,  et  quand  ils  seront  en  chemin,  tu  courras  après  eux, 
et  tu  leur  diras  :  —  Pourquoi  avez-vous  dérobé  la  coupe  de  mon 
maître?» 

Cet  ordre  fut  exécuté.  Les  onze  enfants  de  Jacob  retournaient 
joyeusement  dans  leur  pays,  et  ils  avaient  déjà  quitté  la  ville, 
lorsqu'ils  s'aperçurent  qu'on  les  poursuivait.  En  effet,  le  grand- 
oflicier  de  Joseph  les  atteignit  bientôt. 

—  Comment?  leur  dit-il,  vous  avez  été  bien  reçus,  bien 
nourris,  et  pour  payer  mon  maître  de  ses  bontés,  vous  avez 
dérobé  sa  coupe  ! 

—  Nous?  s'écrièrent-ils  indignés;  nous  croyez-vous  capables 
d'un  tel  crime?  Que  celui  d'entre  nous  qui  l'a  commis  soit  puni 
de  mort,  et  nous  deviendrons  tous  esclaves  de  votre  maître  ! 

—  Alors,  repartit  l'officier,  ouvrons  les  sacs,  et  voyons! 
La  coupe  se  trouva  dans  le  sac  de  Benjamin. 

Chapitre  dernier,  ou  les  frères  de  Joseph  le  reconnaissent,  et  ou  tout  le  monde 
est  heureux. 

A  cette  vue,  ils  demeurèrent  immobiles!  Il  fallut  se  résigner. 
On  les  ramena  honteusement  dans  la  ville,  et  ils  comparurent 
devant  Joseph. 

—  Pourquoi,  leur  demanda-t-il,  avez-vous  agi  de  la  sorte? 
Ne  deviez-vous  pas  savoir  que  je  découvrirais  facilement  les  au- 
teurs de  ce  vol  ? 

—  Nous  n'avons  rien  à  dire,  répondit  Juda  consterné...  Faites 
de  nous  ce  qu'il  vous  plaira;  nous  sommes  vos  esclaves. 

—  A  Dieu  ne  plaise,  reprit  Joseph,  que  je  commette  une  telle 
injustice  !  Le  coupable  sera  seul  puni  ;  pour  vous,  retournez  chez 
votre  père. 

Mais  Juda,  s' étant  avancé  un  peu,  dit  :  — Seigneur,  Benjamin 
est  très- jeune;  notre  vieux  père  l'aime  tendrement,  et  si  je  ne 
lui  ramène  pas  noire  frère,  il  ne  pourra  survivre  à  sa  douleur.  Je 
vous  prie  donc,  seigneur,  de  laisser  aller  Benjamin,  et  de  me 
retenir  esclave  à  sa  place.  » 


151 

Joseph  ne  pouvait  plus  retenir  son  émotion.  Il  lit  aussitôt  sortir 
les  étrangers ,  et  demeurant  seul  avec  ses  frères,  il  s'écria  d'une 
voix  entrecoupée  de  sanglots  :  —  Je  suis  Joseph  !... 

Saisis  d'étonnement  et  de  crainte,  ses  frères,  prosternés  devant 
lui,  n'osaient  le  regarder;  mais  il  s'approcha  d'eux,  et  avec  une 
grande  douceur,  il  ajouta  : 

—  Je  suis  Joseph  que  vous  avez  autrefois  vendu  ;  ne  craignez 
point.  C'est  la  Providence  qui  a  tout  conduit.  Retournez  vite 
apprendre  à  mon  père  que  je  ne  suis  point  mort,  et  amenez-le 
près  de  moi  avec  votre  famille.» 

Ensuite  il  embrassa  Benjamin  en  pleurant;  il  embrassa  chacun 
de  ses  frères,  et  leur  pardonna. 

Cependant  le  bruit  se  répandit  dans  le  palais  de  Pharaon 
que  les  frères  de  Joseph  étaient  venus;  le  roi  l'apprit,  et  dit 
à  Joseph  : 

—  Je  veux  que  votre  père,  vos  frères,  leurs  femmes  et  leurs 
enfants  s'établissent  en  Egypte  :  donnez-leur  les  meilleures  terres 
du  pays  pour  qu'ils  les  cultivent  et  vivent  heureux  ensemble.  » 

Je  n'essaierai  point  de  vous  peindre ,  mes  chers  amis,  la  joie 
du  vieux  Jacob  lorsqu'il  apprit  que  Joseph,  son  bien-aimé  Joseph, 
vivait,  et  qu'il  pourrait  l'embrasser  avant  de  mourir.  J'aime 
mieux  vous  la  laisser  imaginer,  à  vous  qui  savez  comment  aiment 
les  bons  parents. 

D'abord  il  n'en  voulut  rien  croire  ;  mais  quand  il  eut  vu  les 
chars  qui  arrivaient  afin  de  l'emmener,  lui  et  sa  famille,  il  dit  : 

—  J'irai  !...  j'irai  !  puisque  je  dois  revoir  mon  fils. 

Joseph,  de  son  côté,  alla  au-devant  de  son  père ,  et  lorsqu'il 
l'aperçut  de  loin ,  il  descendit  de  son  char  et  courut  à  lui.  Ils 
restèrent  longtemps  embrassés,  et  versèrent  beaucoup  de  larmes , 
de  ces  douces  larmes  de  bonheur  qui  soulagent  si  bien  les  cœurs 
vertueux. 

Jacob  vécut  encore  dix-sept  années,  et  il  mourut  à  l'âge  de 
cent  quarante-sept  ans.  au  milieu  de  ses  douze  fils  auxquels  il 
donna  sa  dernière  bénédiction.  Joseph  oublia  tout  à  fait  le  crime 
de  ses  frères.  Il  leur  accorda  la  terre  de  Gessen,  pays  fertile  en 
pâturages ,  et  ils  devinrent  les  chefs  de  familles  nombreuses. 


152 

Ces  lamilles  formèrent  le  peuple  hébreu,  qui,  persécute  par  les 
successeurs  de  Pharaon,  sortit  plus  tard  de  l'Egypte  sous  la  con- 
duite de  Moïse  ! 


LA    PIPE    TURQUE. 


Par  une  magnifique  soirée  du  mois  d'août  1760,  le  joli  petit 

village  de ,  situé  sur  la  rive  droite  du  Rhin,  présentait  un 

coup  d'œil  inaccoutumé.  C'était  le  jour  de  la  saint  Albert,  pa- 
tron du  lieu,  et  les  habitants  le  fêtaient  de  leur  mieux.  Rien  que 
le  soleil  n'eût  pas  disparu  encore  de  l'horizon,  les  danses  avaient 
déjà  commencé;  de  nombreux  groupes  de  walseurs  tournoyaient 
joyeusement  sur  la  place  de  l'église,  en  face  de  laquelle  étaient 
dressées,  à  la  porte  d'une  espèce  de  café,  de  longues  tables  de 
bois  où  il  ne  restait  plus  alors  que  quelques  vieillards  fumant 
tranquillement  leur  pipe  ,  et  causant  de  leurs  affaires.  Plus  loin , 
de  bonnes  vieilles  femmes  chantaient  en  chœur  une  ancienne 
légende  pour  célébrer  les  louanges  du  saint.  D'un  autre  côté , 
une  troupe  d'enfants,  tambour  entête,  parcourait  le  village, 
en  exécutant  des  évolutions  militaires.  Enfin,  pour  compléter 
cette  scène  animée,  le  Rhin  ,  qui  coulait  à  peu  de  distance ,  était 
sillonné,  en  tous  sens,  par  des  barques  venues  des  environs,  quel- 
ques-unes desquelles  luttaient  de  vitesse  pour  suivre  un  grand 
bateau  sur  lequel  un  orchestre  exécutait  des  fanfares  qui  réson- 
naient au  loin  sur  les  deux  rives  du  fleuve.  Une  de  ces  barques, 
s'étant  détachée  des  autres,  aborda  au  rivage,  et  un  jeune  homme 
d'une  tournure  et  d'une  mise  élégantes,  sauta  lestement  à  terre 
en  recommandant  au  batelier  de  l'attendre.  L'inconnu  prit  le 
chemin  du  village  ;  et,  quand  il  l'eut  presque  traversé,  il  s'arrêta 
vers  un  carrefour  où  se  croisaient  plusieurs  sentiers  différents. 
11  hésitait  sur  le  chemin  qu'il  lui  fallait  prendre,  quand  vint  à 
passer  près  de  lui ,  la  petite  troupe  d'enfants  dont  nous  avons 
parlé ,  exécutant  tant  bien  que  mal  les  commandements  de  son 
chef,  enfant  d'une  dizaine  d'années,  dont  la  physionomie  vive  et 


153 

intelligente  frappa  l'étranger.  11  s'approcha  donc  de  lui,  et  lui 
frappant  amicalement  sur  l'épaule:   «Petit  garçon,  lui  dit-il, 
»  veux-tu  me  conduire  à  cette  maiso  )  blanche  que  tu  vois  là- 
»  bas?  Au  retour,  je  t'achèterai  un  tambour  et  un  beau  sabre.  » 
A  cette  offre  si  séduisante  ,  l'enfant  rougit  jusqu'au  blanc  des 
yeux,  balbutia  quelques  mots  de  consentement,  puis  enfila  en 
sautant  l'un  des  sentiers  et  faisant  signe  au  voyageur  de  le  sui- 
vre. Mais,  à  peine  eut-il  fait  quelques  pas  qu'il  s'arrêta  avec 
embarras. —  Eh   bien!   qu'as-tu    donc?  demanda  l'étranger. 
Pourquoi  n'avances-tu  point? —  C'est  que,  monsieur,  reprit  Cari 
(  c'était  le  nom  de  l'enfant) ,  mon  parrain  ne  serait  pas  content, 
s'il  savait  que  je  me  suis  absenté  sans  lui  avoir  dit  où  j'allais. 
—  Alors,  cours  vite  l'instruire  que  tu  me  mènes  à  la  Maison 
Blanche,  et  dépêche-toi.  » 

L'enfant  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois,  et  au  bout  de  cinq 
minutes ,  il  était  de  retour,  tout  essoufflé,  mais  joyeux,  car  son 
parrain,  en  lui  recommandant  d'être  bien  sage,  lui  avait  permis 
d'accompagner  l'inconnu. 

Celui-ci  prit  l'enfant  par  la  main,  et  tous  deux  disparurent 
bientôt  aux  yeux  ébahis  de  la  petite  troupe  qui  se  dispersa  du 
moment  qu'elle  eut  perdu  son  chef. 

L'absence  de  l'étranger  et  de  C;  ri  ne  fut  pas  longue.  Ils  n'a- 
vaient trouvé  personne  à  la  Maison  Blanche  ;  une  demi-heure 
après,  on  les  vit  reparaître.  Le  jeune  homme  tint  fidèlement  sa 
promesse,  et  mena  l'enfant,  dont  la  conversation  l'avait  fort  ré- 
créé pendant  leur  excurs^n,  choisir  lui-même  un  sabre  et  un 
fusil  à  plusieurs  boutiques  ambulantes  établies  dans  la  grande  rue 
du  village;  et  après  lui  avoir  en  même  temps  rempli  les  poches 
de  gâteaux,  il  l'embrassa  et  lui  dit  adieu. 

Le  jeune  homme ,  s'étant  amusé  quelque  temps  à  regarder  les 
groupes  de  danseurs,  s'en  retournait  vers  la  barque  qui  l'avait 
amené,  et  passait  près  d'un  des  cafés,  quand  il  y  aperçut,  assis 
à  une  table,  un  vieillard  dont  la  vue  le  frappa  :  à  son  air  martial , 
à  la  large  cicatrice  qui  sillonnait  sa  joue,  il  était  aisé  de  reconnaî- 
tre un  ancien  militaire;  sa  longue  barbe  et  ses  moustaches  toute 
blanches  contrastaient  fortement  avec  so.i  teint  ha1  lé  par  le  soleil  ; 
i.  20 


154 
ses  vêtements  usés  jusqu'à  la  corde,  et  pourtant  d'une  extrême 
propreté,  prouvaient  de  reste  qu'il  avait  rapporté  de  ses  cam pa- 
gnes plus  de  gloire  et  de  blessures  que  d'honneurs  et  de  riches- 
ses. Mais  une  chose  qui  surprit  singulièrement  l'étranger,  c'est 
que  ce  brave ,  si  pauvre  par  son  extérieur,  fumait  alors  silen- 
cieusement dans  une  pipe  turque  de  la  plus  grande  beauté; 
ce  mélange  bizarre  de  misère  et  d'opulence  excitant  au  dernier 
point  sa  curiosité ,  il  l'accosta  en  passant  : 

—  Salut,  vénérable  vieillard,  lui  dit-il  avec  bonté.  La  pipe 
vous  réjouit  encore  malgré  vos  cheveux  blancs,  n'est-ce  pas? 
Mais  vous  en  avez  une  merveilleusement  belle,  ajouta-t-il  en  s'ap- 
prochant  pour  l'examiner  ;  voudriez-vous  me  la  vendre? 

—  Oh  !  monsieur,  répondit  le  vieillard,  je  ne  le  puis;  c'est  un 
cadeau  que  je  tiens  de  l'homme  le  plus  brave  que  j'aie  jamais 
connu,  et  qui ,  Dieu  le  sait,  l'a  enlevée  à  un  pacha  devant  Bel- 
grade. 11  y  a  longtemps  de  cela,  et  j'étais  bien  jeune  alors.  Ce  fut 
là  une  rude  journée,  quand,  avec  trente  mille  hommes,  nous 
attaquâmes  cent  cinquante  mille  Turcs  dans  leurs  retranche- 
ments; mais  nous  étions  commandés  par  le  prince  Eugène.  C'est 
là ,  monsieur,  qu'il  y  eut  un  riche  butin,  et... 

—  Pardon  ,  mon  brave ,  si  je  vous  interromps...  Mais  c'est  que 
votre  pipe  me  tente  étrangement...  En  accepteriez-vous  deux  dou- 
bles ducats? 

— Je  ne  suis  qu'un  pauvre  diable,  mon  cher  monsieur;  je  n'ai 
que  ma  pension  pour  vivre  ,  reprit  le  vieux  soldat;  et  cependant, 
pour  tout  l'or  du  monde ,  je  ne  donnerais  pas  cette  pipe.  Ecoutez  • 
moi,  et  vous  jugerez  si  j'ai  tort:  tenez,  ajouta-t-il  en  se  levant 
tout  à  coup  ,  c'était  par  une  belle  matinée  de  printemps  ;  nos 
trompettes  jouaient  précisément  cette  fanfare  qui  résonne  là  bas 
sur  le  fleuve  ,  et  nous  autres  hussards,  nous  chassions  galment 
l'ennemi  devant  nous;  c'était  plaisir  à  voir  comme  les  turbans 
tombaient  sous  nos  sabres;  quand,  caché  derrière  un  buisson, 
un  chien  de  Janissaire  envoya  soudain  à  notre  capitaine  une  balle 
dans  la  poitrine.  Le  blessé  tomba.  J'étais  à  peu  de  dislance  de 
lui;  en  deux  coups  d'éperon,  je  fus  à  ses  côtés;  je  le  relevai,  le 
pris  sur  mon  cheval,  le  tirai  de  la  mêlée  ,  et  le  plus  doucement 


155 

qu'il  me  fut  possible ,  je  le  transportai  chez  un  gentilhomme  du 
voisinage.  Là ,  je  le  soignai  de  mon  mieux;  mais  la  blessure  était 
mortelle,  et  le  lendemain ,  mon  pauvre  capitaine  expira  dans  mes 
bras.  Peu  d'instants  avant  de  mourir,  il  me  donna  sa  bourse  et  cette 
pipe,  me  serra  affectueusement  les  mains,  et  fut  encore  un  héros 
à  l'heure  de  sa  mort,  comme  il  l'avait  été  toute  sa  vie.  Je  l'ai 
pleuré  longtemps... 

«  Dès  que  je  lui  eus  rendu  les  derniers  devoirs,  l'argent,  me 
dis-je,  revient  de  droit  au  pauvre  gentilhomme  qui  a  été  pillé 
trois  fois  pendant  la  guerre ,  et  je  lui  remis  fidèlement  toute  la 
bourse ,  et  ne  gardai  pour  moi  que  la  pipe.  Depuis  ce  jour,  ce 
précieux  souvenir  m'a  suivi  dans  toutes  mes  campagnes  -,  vain- 
queur ou  vaincu,  je  l'ai  porté  constamment  dans  ma  botte,  suivant 
l'usage  de  nous  autres  hussards.  Un  jour,  dans  une  escarmouche, 
une  balle  vint  me  fracasser  la  jambe;  ma  première  pensée  fut 
pour  ma  chère  pipe,  ma  jambe  ne  vint  qu'après.  Aujourd'hui  que 
tous  mes  parents  et  mes  camarades  sont  morts,  que  je  suis  seul 
au  monde ,  je  n'ai  plus  qu'elle  pour  me  consoler,  car  c'est  une 
bien  triste  chose,  monsieur,  que  de  vieillir  seul  et  pauvre.  » 

Ici,  le  vieillard  se  tut  comme  absorbé  dans  ses  souvenirs;  son 
récit  avait  visiblement  attendri  son  interlocuteur.  — Vous  m'avez 
ému  jusqu'aux  larmes,  dit  enfin  celui-ci,  après  un  instant  de  si- 
lence. Mais  dites-moi  le  nom  de  ce  capitaine  pour  que  je  le  puisse 
aussi  révérer. 

—  Nous  ne  le  connaissions ,  monsieur,  que  sous  le  nom  du 
brave  Walter;  il  avait  un  château  sur  le  Rhin,  à  deux  lieues  des 
collines  que  vous  voyez  là-bas. 

—  Walter!  s'écria  soudain  l'étranger;  quoi!  ce  capitaine  se 
nommait  Walter!  Mais  c'était  mon  grand-père,  vieillard,  et  ce 
château  là-bas  est  aujourd'hui  le  mien.  Venez,  mon  ami,  mon 
brave  ,  venez  vivre  avec  moi  ;  nous  ne  pouvons  plus  nous  quitter 
désormais.  Venez  dans  le  château  de  Walter  ;  c'est  là  que  vous 
devez  finir  vos  jours. 

—  Oh!  merci!  mille  fois  merci!  répondit  le  vieux  soldat  en 
secouant  tristement  la  tête;  mais  cela  n'est  pas  possible;  je  ne 
suis  pas  seul,  et  voici  ce  qui  me  retient,  ajouta-t-il ,  en  lui 


156 

montrant  Cari,  qui,  après  avoir  fait  admirer  son  beau  sabre  <■! 
son  fusil  à  ses  camarades,  et  partagé  ses  gâteaux  avec  eux ,  ac- 
courait en  ce  moment  près  du  vieillard.  —  C'est  mon  filleul; 
monsieur,  toute  sa  famille  est  morte  comme  la  mienne;  il  n'a  plus 
que  moi  au  monde,  et  je  n'ai  plus  que  lui.  Nous  ne  pouvons 
nous  séparer.  —  Ah  !  qu'à  cela  ne  tienne!  reprit  le  jeune  homme; 
nous  deux  Cari ,  nous  sommes  déjà  de  vieilles  connaissances. 
Cari,  poursuivit-il  en  se  tournant  vers  l'enfant,  veux-tu  venir 
avec  ton  parrain  dans  un  beau  chAteau?  tu  y  auras,  à  ta  disposi- 
tion, un  beau  jardin  où  tu  pourras  jouer  et  courir  à  ton  aise, 
jusqu'à  ce  que  tu  sois  grand  et  que  tu  puisses  devenir  officier.  » 
L'enfant,  tout  honteux ,  ne  comprenait  pas  trop  ce  qu'on  vou- 
lait lui  dire;  et  il  regardait  d'un  air  étonné  tantôt  son  parrain, 
tantôt  le  jeune  homme. 

—  Eh  bien!  c'est  convenu,  reprit  celui-ci  entendant  la  main  au 
vieillard,  vous  ne  pouvez  plus  me  refuser;  j'ai  une  dette  de  re- 
connaissance à  payer,  voyez-vous!  vous  avez  secouru  mon  grand- 
père,  vous  en  avez  pris  soin  comme  un  brave  que  vous  êtes;  il 
est  mort  dans  vos  bras,  vous  lui  avez  donné  la  sépulture;  vous 
avez  été  tout  à  la  fois  humain,  généreux,  désintéressé;  vous 
avez  pleuré  sa  perte,  vous  la  pleurez  encore...  C'est  dit,  je  vous 
attends  tous  deux  dès  demain. 

—  Ah!  monsieur,  reprit  le  parrain  de  Tari  en  serrant  affec- 
tueusement la  main  qui  lui  était  présentée,  alors  qu'une  larme 
coulait  silencieusement  le  long  de  ses  joues,  vous  êtes  le  digne 
petit-fils  de  mon  brave  capitaine.  Dès  demain,  nous  nous  installons 
tous  deux  chez  vous;  et,  quand  je  mourrai ,  je  veux,  à  mon  tour, 
vous  laisser,  pour  souvenir,  la  pipe  turque  de  votre  grand-père. 

L'ORPHELIN  DE  CONSTANTINE. 


C'était  par  une  rude  soirée  de  l'hiver  dernier;  quinze  person 
nés  environ  des  deux  sexes  se  trouvaient  rassemblées  dans  la 
grande  salle  basse  d'une  maison  de  Sainte-Colombe,  village  situé 
aux  portes  de  la  petite  ville  de  Provins.  Réunies  autour  d'une 


ï'Qrplirlin  fc   (3  luuïtantim*. 


[ouislas  -  ■'  Cjllier. 

Une  femme  Arabe  était  là  étendue  succombant  à  une  blessure  qui  ensanglantait  ses  vêtements. 


BuislOl    .  ,  leur  ckDlMANr.HK  des  EnfkntS 


157 

lampe  fumeuse,  qui  descendait  du  plafond,  les  femmes  filaient 
ou  se  livraient  à  des  travaux  de  couture  ;  tandis  qu'assis  aux  deux 
coins  d'une  énorme  cheminée,  où  flambait  un  bon  feu  de  fa- 
gots, les  hommes  s'entretenaient  du  prix  des  grains  ou  des 
événements  du  jour.  Ces  bonnes  gens  faisaient  la  veillée,  se- 
lon l'expression  consacrée  dans  les  campagnes.  Au  dehors 
tout  était  silencieux.  On  n'entendait  par  intervalle  que  le  sif- 
flement d'un  vent  de  bise  à  travers  les  portes  mal  jointes,  ou  le 
cri  de  la  neige  sous  le  pied  des  passants ,  ou  les  grincements 
d'une  girouette  qui  faisait  sur  son  pivot  rouillé  quelques  tours 
indécis,  et  dans  l'intérieur  de  la  maison,  pas  d'autre  bruit  que 
celui  des  rouets  et  des  fuseaux  ,  quand  tout  à  coup  la  porte  s'ou- 
vrit; alors  parut  un  homme  jeune  encore,  qu'accompagnait  un  en- 
fant de  douze  ans  environ,  glacé  par  le  froid,  et  qui  courut  tout 
d'abord  s'accroupir  devant  le  foyer  en  murmurant  des  paroles  sans 
suite.  L'entrée  de  ces  deux  personnages  fut  saluée  par  de  vives 
acclamations  :  «  Ah  !  voilà  Pierre  Martin,  notre  héros  d'Afrique  ! 
Martin,  sois  le  bien-venu,  prends  cette  chaise,  et  chauffe-toi , 
car  le  temps  est  rude.  » 

Or,  il  faut  que  je  vous  dise  que  Pierre  Martin ,  enfant  du  vil- 
lage, avait  servi  pendant  quatre  ans  en  Afrique,  et  qu'il  y  avait 
laissé  son  bras  gauche.  Depuis  quelques  jours  seulement,  il  était 
revenu  dans  ses  foyers ,  suivi  par  un  pauvre  petit  idiot  :  celui-là 
même  qui ,  devant  la  cheminée ,  cherchait  alors  à  ranimer  ses 
membres  engourdis.  Aussi,  depuis  son  retour,  le  jeune  soldat 
était-il  l'objet  de  tous  les  entretiens  du  village;  les  commères  se 
perdaient  en  suppositions  sur  l'origine  de  cet  enfant ,  car  Pierre, 
peu  causeur  de  sa  nature,  n'en  avait  encore  parlé  qu'à  ses  parents, 
et  ceux-ci  gardaient  eux-mêmes  le  secret.  Ce  soir-là ,  comme 
Pierre  paraissait  plus  expansif  que  d'ordinaire  ,  un  des  assistants 
s'avisa  de  lui  dire  :  «  Mon  brave  Martin,  raconte-nous  donc 
l'histoire  de  ton  fou  (c'est  ainsi  qu'on  appelait  l'enfant  dans  le 
village) ,  et  dis-nous  comment  tu  as  perdu  ton  bras;  cela  nous 
distraira  jusqu'à  l'heure  de  la  retraite. 

—  Volontiers,  fit  celui-ci  d'assez  bonne  grâce.  » 

A  ce  mot,  tous  les  visages  rayonnèrent  de  joie.  On  allait  enfin 


158 

connaître  le  mot  de  cette  curieuse  énigme;  le  bois  de  la  chemi- 
née fut  renouvelé,  la  mèche  de  la  lampe  relevée  ,  et  Martin  com- 
mença son  récit  : 

«  Le  13  octobre  1837,  comme  vous  le  savez  ,  mes  amis  ,  on 
s  empara  de  Constantine.  Ce  fut  une  terrible  journée  que  celle-là, 
car  on  se  battit,  l'estomac  creux ,  les  pieds  dans  la  boue,  et  la 
giberne  à  peu  près  vide.  Tout  nous  manquait  à  la  fois;  il  fallait 
donc  prendre  la  ville  à  tout  prix.  Oh  !  mes  amis,  que  Dieu  vous 
garde  d'assister  jamais  à  pareils  combats,  c'est  chose  bien  cruelle  ! 
Mourir  sur  une  terre  étrangère,  loin  de  ses  parents,  sans  une  per- 
sonne aimée  pour  vous  fermer  les  yeux,  sans  un  prêtre  pour  vous 
dire  de  saintes  paroles  de  consolation,  et  puis  songer  que  votre 
corps  sera  jeté  dans  une  fosse  commune  ,  au  lieu  de  reposer  pai- 
siblement au  cimetière  du  village  à  l'ombre  d'une  croix  de  bois, 
voilà  les  pensées  amères  qui  assiègent  l'esprit  avant  l'instant  su- 
prême du  combat.  Mais  vienne  le  bruit  du  tambour  et  de  la  fusil- 
lade, vienne  l'odeur  enivrante  de  la  poudre,  alors  les  pensées 
prennent  un  autre  cours.  On  s  était  senti  faible  un  instant,  désor- 
mais on  est  fort,  car  les  camarades  vous  entraînent,  vous  exci- 
tent, et  les  chefs  vous  regardent;  on  se  jette  résolument  en  avant. 

«  Pour  moi ,  comme  je  faisais  partie  de  la  première  colonne 
commandée  par  le  brave  Lamoricière  ,  je  parvins  lestement  au 
haut  de  la  brèche;  et,  avec  quelques  camarades,  je  m'engageai 
dans  une  rue  tortueuse,  des  fenêtres  de  laquelle  les  Arabes  nous 
fusillaient  impitoyablement.  Resté  seul  un  instant,  j'entrai  dans 
une  maison,  à  demi  détruite  par  nos  boulets;  je  comptais  m'y 
établir  pour  riposter  un  peu  à  ces  damnés  Bédouins;  mais  un 
spectacle  déchirant  s'offrit  à  ma  vue.  Une  femme  arabe  était  là 
étendue,  succombant  à  une  blessure  qui  ensanglantait  ses  vête- 
ments; près  d'elle  gisait  le  cadavre  d'une  jeune  lille ,  et  sur  son 
sein  ,  elle  pressait  un  petit  garçon  de  neuf  ans  environ.  Mon  ap- 
parition subite  lui  fit  jeter  un  cri  de  frayeur;  ses  yeux,  déjà  pres- 
que éteints,  sembleront  se  rallumer;  mais,  comme  je  m'appro- 
chais d'elle,  l'arme  basse,  dans  l'intention  évidente  de  lui  porter 
secours,  son  visage  redevint  plus  calme.  Alors,  d'un  geste  con- 
vulsif,  elle  me  montra  son  fils;  et,  à  sa  pantomime  expressive,  je 


159 

compris  qu'elle  me  conjurait  de  le  sauver  du  massacre.  Cette 
femme  infortunée,  qui  sentait  déjà  l'horrible  éternité  de  la  mort, 
avait  oublié,  en  ce  moment,  tous  ses  ressentiments  contre  les 
Français  :  ce  n'était  plus  qu'une  mère  implorant  un  protecteur 
pour  son  fils.  A  peine  l'avais-je  rassurée  sur  ce  point,  qu'elle 
retomba  sur  sa  natte  ,  et  rendit  le  dernier  soupir. 

«  Je  me  trouvai  ainsi  chargé  d'un  enfant  dont  j'ignorais  le 
nom  et  l'origine  ,  qui  n'entendait  pas  un  mot  de  français,  et  pou- 
vait devenir  pour  moi  une  source  d'embarras.  Le  soir  même,  cet 
enfant  était  installé  à  notre  bivouac,  partageait  nos  vivres  et 
notre  paille  ;  là  il  fut  baptisé  du  nom  de  Constantine. 

«  Sa  grâce  et  sa  gentillesse  lui  attirèrent  bientôt  l'amitié  des  ca- 
marades et  même  des  officiers;  c'était  à  qui  le  caresserait  et  lui 
ferait  répéter  quelques  mots  de  notre  langue;  aussi ,  grâce  à  son 
intelligence  précoce,  apprit-il  à  parler  français  en  très-peu  de 
mois.  Alors  seulement  je  sus  de  lui  que  son  père  était  fort  atta- 
ché à  Achmet,  et  quil  avait  dû  se  jeter  dans  le  désert  avec  ce 
bey,  après  la  prise  de  la  ville;  cependant,  quoi  que  je  fisse  poul- 
ie distraire ,  mon  petit  Constantine  ne  manifestait  jamais  une 
grande  gaieté;  le  souvenir  de  ses  parents  ne  le  quittait  guère; 
bien  souvent  je  le  trouvais  même  plongé  dans  de  profondes  rêve- 
ries. II  se  jetait  alors  dans  mes  bras  en  me  disant  : 

«  Ma  bonne  mère  et  ma  sœur  Aidé  sont  mortes;  mon  père  , 
où  est-il?  peut-être  est-il  mort  aussi  ;  je  suis  seul  sur  la  terre; 
oh!  je  suis  bien  malheureux  ! 

—  Allons,  Constantine ,  lui  répondais-je ,  du  courage,  mon  en- 
fant ;  est-ce  que  je  ne  suis  pas  ton  père  maintenant?  la  compagnie 
n  est-elle  pas  ta  famille?  Tu  vois  comme  tout  le  monde  t'aime  et 
prend  soin  de  toi  ici  ;  regretterais-tu  de  nous  avoir  suivi  au  lieu 
d'être  resté  là-bas  pour  y  mourir  de  faim  peut-être?  Console-toi 
donc  et  espère;  un  jour  tu  reverras  ton  père,  car  il  y  a  au  ciel  un 
Dieu  qui  protège  les  petits  enfants.  »  Alors  il  se  taisait,  et  pour 
me  prouver  son  attachement ,  il  recommençait  à  m 'embrasser. 
Oh!  c'était  une  douce  créature,  allez;  obéissant  au  premier  mot, 
portant  à  tous  amitié  et  respect.  Hélas!  pour  quoi  faut-il  que  j'aie 
à  vous  raconter ,  à  cette  heure ,  des  choses  bien  tristes  ! 


«  Dans  le  courant  de  l'année  dernière,  notre  bataillon  tut  envoyé 
dans  un  camp  établi  non  loin  d'Oran.  Un  soir,  j'étais  de  grand' 
garde,  poste  périlleux  et  important,  puisqu'il  la  vigilance  de 
quelques  hommes  est  confié  le  salut  de  l'armée.  Nous  étions  là 
une  trentaine  causant  bas,  bien  bas,  de  la  France,  pour  l'honneur 
de  laquelle  nous  nous  battions,  de  nos  familles  que  nous  laissions 
souvent  sans  nouvelles.  Je  ne  sais  pourquoi  j'étais  alors  triste , 
découragé;  aussi  je  répondais  mal  aux  caresses  de  ce  pauvre 
Gonstantine ,  qui ,  selon  son  habitude ,  était  assis  à  mes  cotés. 

—  Qu'as-tu  donc  ,  Martin?  me  dit  un  vieux  sergent;  on  di- 
rait que  tu  trembles.  Est-ce  parce  que  c'est  aujourd'hui  vendredi, 
et  que  tu  dois  prendre  la  faction  de  minuit?  mauvais  jour  et  mau- 
vaise heure,  sans  doute;  mais  le  danger  est  loin,  le  Bédouin 
ne  s'est  pas  montré  depuis  plusieurs  jours.  Tiens ,  prends  ma 
gourde,  et  secoue  un  peu  tes  mauvaises  pensées,  car,  dans  un 
instant,  il  te  faudra  bon  pied,  bon  œil. 

«  Je  m'empressai  de  rassurer  le  sergent  superstitieux,  et  comme 
l'heure  était  venue ,  je  me  rendis  à  mon  poste,  où  je  fus  rejoint 
par  Constantine. 

«  La  nuit  était  froide,  de  gros  nuages  noirs  couraient  au  ciel  et 
empêchaient  la  lune  de  nous  éclairer  ;  on  ne  voyait  point  à  quatre 
pas  devant  soi.  Vous  devinez  bien  que  tout  cela  n'était  pas  de 
nature  à  me  rendre  ma  gaîté.  Aussi  je  me  laissais  aller  à  penser 
à  mon  village,  à  vous  tous,  mes  amis,  quand  tout  à  coup  un 
léger  bruit  se  fit  entendre  à  certaine  distance  de  moi  :  c'était 
comme  le  frôlement  d'un  corps  sur  des  herbes.  Puis  ce  bruit  se 
rapprocha,  devint  plus  distinct.  Comme  il  n'était  pas  continu, 
je  devinai  que  l'être  animé  qui  le  produisait  s'avançait  avec 
précaution.  Constantine  avait  bien  entendu  aussi  ;  et,  comme  moi, 
il  cherchait,  mais  en  vain,  à  percer  les  épaisses  ténèbres  qui 
nous  enveloppaient. 

«La  lune  sembla  un  instant  se  dégager,  mais  tout  retomba 
bientôt  dans  l'obscurité  ,  et  le  bruit  qui  s'était  arrêté  devint  de 
plus  en  plus  significatif.  J'étais  en  présence  d'un  danger,  je  le 
compris,  et  j'armai  de  suite  mon  fusil...  Nouveau  silence,  puis 
un  craquement  comme  celui  d'une  branche  qui  se  brise  ou  celui 


ICI 

d'une  arme  qu'on  apprête.  Une  seconde  fois,  la  lune  se  fit  encore 
entrevoir  faiblement,  puis  enfin  un  gros  nuage  ayant  cessé  de  la 
masquer,  elle  nous  inonda  soudain  de  sa  lumière  argentée.  Aus- 
sitôt une  masse  blanche  se  dressa  à  vingt  pas  devant  moi  ;  je 
l'ajustai  en  criant  qui  vive!  Un  éclair  en  jaillit,  un  coup  de  fusil 
éclata,  je  lâchai  le  mien,  et  la  masse  blanche  disparut  dans  le 
nuage  de  fumée.  Pendant  ce  court  instant,  la  lune  s'était  de  nou- 
veau cachée ,  l'obscurité  était  revenue.  Alors  seulement  je  res- 
sentis une  grande  douleur  dans  le  bras  gauche  ;  un  éblouissemcnt 
passa  devant  mes  yeux;  je  sentis  mon  cœur  défaillir,  je  tombai... 

Deux  heures  après,  lorsque  je  revins  à  moi,  je  me  vis  étendu 
dans  la  masure  qui  nous  servait  de  corps  de  garde;  le  chirurgien 
apprêtait  ses  outils  pour  me  couper  le  bras  que  la  balle  avait 
fracassé...  Dans  un  coin,  j'aperçus  le  corps  d'un  bédouin  enve- 
loppé dans  son  bournous,  et  sur  ce  corps,  Constantine,  le  visage 
bouleversé,  hagard;  je  l'appelai,  et  il  ne  parut  pas  m'entendre. 
Hélas!  le  pauvre  enfant  était  bien  à  plaindre.  Lorsqu'au  bruit  de 
l'explosion  de  nos  armes,  le  poste  était  accouru,  Constantine, 
obéissant  à  je  ne  sais  quelle  voix  intérieure ,  s'était  présenté  du 
côté  où  la  masse  blanche  avait  paru  s'évanouir,  et  qu'avait-il 
reconnu?  son  père  véritable  tué  par  moi,  son  père  adoptif!  Sa 
tête,  déjà  si  faible ,  n'avait  pu  supporter  cette  nouvelle  douleur  : 
Constantine  était  devenu  fou. 

«Voyez,  je  raconte  toutes  ces  choses  devant  lui,  il  les  entend  et 
il  ne  les  comprend  pas.  J'ai  assisté  à  la  mort  de  sa  mère  et  de  sa 
sœur,  j'ai  tué  son  père,  il  était  bien  juste  que  je  l'adoptasse,  le 
pauvre  enfant  !  » 

—  Oh  !  c'est  beau,  ce  que  tu  as  fait  là,  Pierre  Martin,  s'écriè- 
rent tous  les  auditeurs;  que  Dieu  te  soit  en  aide,  car  tu  es  un 
brave  et  digne  garçon. Ton  protégé  à  toi,  sera  le  nôtre  aussi;  nous 
t'aiderons  à  pourvoir  à  ses  besoins,  et  il  y  aura  toujours  dans  nos 
chaumières  un  abri  et  du  pain  pour  l'orphelin  de  Constantine. 

Onze  heures  venaient  de  sonner  au  clocher  de  la  vieille  église  ; 
les  assistants  se  séparèrent,  en  comblant  l'honnête  Pierre  de  bé- 
nédictions. 


21 


162 
VOYAGE  AUX  ANTIPODES. 


Par  suite  d'une  condamnation  flétrissante ,  John  Oliver  avait 
été  déporté  à  Botany-Bay;  mais  il  avait  laissé,  en  Angleterre, 
sa  femme ,  excellente  créature  qui  n'avait  connu  les  crimes  de 
son  mari  que  pour  pleurer  sur  eux  et  prier  Dieu  de  les  lui  par- 
donner, et  deux  enfants,  Tom  et  Jenny,  qui  n'avaient  appris  les 
malheurs  trop  mérités  de  leur  père  que  pour  désirer  lui  porter 
un  jour  des  consolations.  Le  bas  âge  de  ces  deux  enfants  avait 
seul  empêché  l'infortunée  mère  de  suivre  le  condamné.  Mais,  dès 
qu'elle  les  crut  enfin  en  état  de  pouvoir  soutenir  l'immense 
voyage  de  Plymouth  à  Botany-Bay,  elle  se  hâta  d'écrire  à  son 
mari  qu'elle  se  disposait  à  l'aller  rejoindre.  Malheureusement, 
quelques  semaines  avant  de  mettre  son  projet  à  exécution,  cette 
excellente  femme  mourut.  Tom  et  Jenny,  dans  l'affreux  isole- 
ment où  ils  se  trouvaient  plongés,  n'éprouvèrent  que  plus  ardem- 
ment le  désir  de  voir  leur  père.  Un  jour  donc  qu'ils  versaient 
des  larmes  abondantes  sur  la  tombe  encore  fraîche  de  leur  mère , 
et  que  serrés  dans  les  bras  l'un  de  l'autre ,  ils  semblaient  lui 
demander  ce  qu'ils  devaient  faire ,  une  forte  et  généreuse  idée 
leur  vint  :  ils  résolurent  d'accomplir,  à  eux  seuls,  le  voyage  qu'ils 
devaient  entreprendre  précédemment  sous  l'égide  maternelle. 
Quand  ils  eurent  dit  que  pareille  inspiration  leur  était  venue  sur 
la  tombe  sacrée,  personne  n'osa  plus  les  détourner  de  leur  des- 
sein. Le  magistrat  chargé,  d'après  la  loi,  de  la  direction  de  la 
faible  fortune  laissée  par  madame  Oliver,  leur  composa  une 
petite  somme  qui  s'accrut  encore  des  bienfaits  de  quelques  âmes 
compatissantes,  et  les  deux  enfants  s'embarquèrent  bientôt  à 
Plymouth,  sur  un  vaisseau  où  on  leur  avait  même  obtenu  la 
traversée  gratuite. 

Pendant  un  long  temps  du  moins,  leur  voyage  ne  fut  marqué 
par  aucun  incident  extraordinaire,  et  Tom  et  Jenny  auraient 
passé  d'une  hémisphère  à  l'autre,  pour  ainsi  dire  sans  s'en  douter, 
si  la  nature  avait  continué  à  leur  offrir  le  même  climat  et  les 


163 

mêmes  spectacles  qu'en  Europe.  Mais  les  nouvelles  mers  où  ils 
entraient,  auraient  suffi  à  elles  seules,  même  sans  l'aspect  des 
grandes  côtes  près  desquelles  le  vaisseau  jetait  l'ancre  de  temps 
à  autre,  pour  frapper  d'un  étonnement  continuel  l'imagination 
de  nos  deux  enfants.  Ici,  la  surface  de  l'Océan  étincelait  comme 
une  étoffe  d'argent;  là,  ses  vagues  se  déployaient  en  nappes  im- 
menses de  soufre  et  de  bitume  embrasés;  quelquefois  des  étoiles 
scintillantes  semblaient  jaillir,  par  milliers,  du  fond  de  ses  abî- 
mes, tandis  que,  sous  ses  vagues,  on  voyait  rouler  des  masses 
rouges,  carrées,  ou  en  forme  de  globes,  tantôt  pirouettant  sur 
elles  mêmes,  se  déployant  en  guirlandes  éclatantes,  tantôt  s'échap- 
pant  en  serpentaux  lumineux.  En  d'autres  moments,  l'Océan 
apparaissait  décoré  d'une  longue  écharpe  de  lumière,  mobile, 
onduleuse ,  dont  les  extrémités  allaient  se  rattacher  aux  bornes 
de  l'horizon.  Enfin  ces  mers  resplendissantes,  jusqu'au  sein  de 
la  nuit ,  de  couleurs  bleues ,  roses ,  argentées ,  orangées ,  pro- 
duisaient le  magique  effet  d'un  immense  kaléidoscope,  dont  l'œil 
ne  pourrait  pas  même  supporter  l'éclat. 

Ce  fut  précédé  et  suivi,  dès  avant  le  passage  de  l'Equateur,  de 
ces  magnifiques  traînées  de  feux  flottants ,  et  de  bien  d'autres 
phénomènes  encore,  que  le  vaisseau,  après  avoir  doublé  le  Cap 
Horn,  à  l'extrémité  méridionale  de  l'Amérique,  entra  dans  la 
Mer  du  Sud  ou  Océan  Pacifique  ,  et  pénétra  au  milieu  d'innom 
brables  groupes  d'îles ,  qui  déjà  présageaient  à  Tom  et  à  Jenny 
l'approche  de  la  principale  des  terres  australes  :  de  la  Nouvelle- 
Hollande  ou  Australie,  où  ils  allaient  si  loin  chercher  leur  père. 
Us  virent  de  ces  îles  entières  qui  n'étaient  autres  que  des  ro- 
chers de  corail,  œuvres  prodigieuses  de  petits  animaux,  appelés 
madrépores,  imperceptibles  à  l'œil,  et  qui  produisent  pourtant 
cette  riche  matière  presque  aussi  dure  que  le  diamant,  avec  la- 
quelle on  fait  de  brillants  colliers.  Plusieurs  fois  même  le  vaisseau 
fut  sur  le  point  de  se  briser  contre  les  rescifs  de  corail  des  îles 
qui  composent  Y  archipel  dangereux  ou  de  Pomotou. 

On  ne  pouvait  passer  à  travers  l'archipel  de  la  Société  ,  sans 
jeter  l'ancre  à  Taïti ,  la  reine  de  cet  archipel ,  et  peut-être ,  pour 
sa  beauté ,  de  toute  la  mer  du  Sud. 


104 

Dès  la  veille,  les  montagnes  de  cette  lie  enchantée  sortaient 
du  milieu  des  nuages,  dorés  par  le  coucher  du  soleil.  Tom  et  Jenny 
se  rendirent  avec  empressement  sur  le  gaillard  d'avant1,  pour 
contempler  cette  terre  qui  charme  tous  les  navigateurs  qui  y 
abordent. 

A  la  pointe  du  jour,  un  léger  souffle  de  vent  apporta  de  la 
terre  un  parfum  délicieux.  Les  montagnes,  couvertes  de  forêts, 
élevaient  leurs  têtes  majestueuses,  au-dessus  desquelles  on  aper- 
cevait déjà  la  lumière  du  soleil  naissant  ;  plus  près  du  vaisseau, 
on  voyait  une  rangée  de  collines,  d'une  pente  plus  douce,  mais 
boisées  comme  les  premières,  entremêlées  de  teintes  vertes  et 
brunes  ;  au  pied,  se  déroulait  une  plaine  parée  de  ces  beaux  ar- 
bres à  pain ,  qui  sont  comme  la  providence  des  lies  de  cette  mer, 
puisque,  sans  culture, ils  offrent  à  l'homme,  avec  leurs  fruits  ex- 
quis, un  précieux  aliment;  avec  leurs  feuilles,  de  larges  parasols; 
avec  leur  écorce  battue,  un  excellent  vêtement,  et  enfin,  avec 
leur  tronc  creusé,  une  pirogue  pour  fendre  les  eaux.  Auprès  des 
arbres  à  pain  s'élevaient  les  cocotiers  et  les  palmiers  géants.  On 
débarqua  sur  cette  plage  enchantée,  où,  en  moins  de  cinquante 
années ,  la  civilisation  européenne  s'est  assise  avec  le  christia- 
nisme. Cependant,  au  milieu  des  campagnes,  il  restait  encore 
assez  du  beau  côté  des  anciennes  moeurs  du  pays,  pour  qu'on  pût 
juger  de  ce  qu'elles  étaient.  Tom  et  Jenny  suivirent  un  joli  sentier 
qui  les  conduisit  à  plusieurs  habitations  à  demi  cachées  sous  les 
bananiers  à  larges  feuilles,  sous  les  cocotiers  et  les  arbres  à  pain. 
Les  longues  feuilles  du  pandang  servaient  de  couverture  à  ces 
habitations  soutenues  par  des  colonnes  de  bois  brut.  Comme  un 
simple  toit  suffit  pour  mettre  les  Taïtiens  à  l'abri  des  pluies  et 
des  rosées  de  la  nuit,  et  que  le  climat  de  cette  île  est  peut-être 
le  plus  délicieux  de  la  terre,  les  maisons  sont  ouvertes  des  deux 
côtés.  Devant  chacune  d'elles,  des  groupes  d'habitants  étaient 
assis  ou  couchés  sur  un  gazon  fleuri ,  et  semblaient  ainsi  passer 
leurs  jours  dans  le  plus  doux  repos,  sur  ce  sol  bienheureux  qui 

i  Élévation  sur  le  tillac  ou  pont  d'un  vaisseau:  à  sa  proue  (partie  de 
l'avant),  à  sa  poupe  (partie  de  l'arrière). 


165 

n'a  pas  besoin  de  culture  pour  produire.  Quelques-uns  se  levè- 
rent à  l'approche  de  Tom  et  de  Jenny,  et  s'empressèrent  de  leur 
offrir  quelques  fruits  de  l'arbre  à  pain  et  du  lait  de  coco.  Les 
deux  enfants ,  se  croyant  transportés  dans  un  paradis  terrestre  , 
firent  comprendre,  par  leurs  gestes  reconnaissants,  qu'ils  accep- 
taient volontiers  ce  qu'on  leur  présentait  de  si  bon  cœur.  Ils  s'as- 
sirent à  leur  tour  sur  l'herbe  de  ces  bocages,  où  de  tout  petits 
perroquets  d'un  joli  bleu  de  saphir  voltigeaient  dans  la  cime  des 
cocotiers  les  plus  élevés,  tandis  que  d'autres,  d'une  couleur  ver- 
dâtre  et  tachetés  de  rouge ,  se  montraient  parmi  les  bananiers , 
et  souvent  dans  les  demeures  des  habitants,  qui  les  apprivoisent. 
Tant  que  dura  le  repas  champêtre  de  nos  deux  enfants,  un  jeune 
Taïtien  joua  plusieurs  airs  en  soufflant  avec  son  nez  ,  selon  l'an- 
cien usage  du  pays,  et  non  avec  la  bouche,  dans  une  flûte  de  bam- 
bou à  trois  trous.  Quand  Tom  et  Jenny  se  retirèrent  pour  re- 
monter sur  le  vaisseau,  on  leur  fit  cortège,  et  on  leur  donna  une 
grande  quantité  encore  de  fruits  savoureux.  Ah!  sans  doute,  les 
pauvres  enfants  n'auraient  quitté  cette  île  délicieuse  qu'avec  bien 
du  regret ,  si  le  but  de  leur  voyage  n'avait  été  leur  père  et  la 
terre  de  déportation  sur  laquelle  il  vivait  relégué. 

Le  vaisseau  fit  voile  de  Taïti  vers  l'Australie,  en  ayant  soin 
d'éviter  les  deux  grandes  îles  de  la  Nouvelle-Hollande ,  cette  af- 
freuse contrée  dont  les  habitants  se  nourrissent  de  la  chair  de 
leurs  semblables  :  coutume  exécrable  qui  règne  encore  dans  beau- 
coup d'autres  îles  de  la  mer  du  Sud. 

Tom  et  Jenny  entraient  en  pleines  antipodes  de  l'Europe,  et 
déjà  ils  avaient  laissé  de  côté  les  antipodes  de  Paris,  qui  se  trou- 
vent à  peu  de  distance  de  l'île  de  Bristol,  au  sud-est  de  la  Nou- 
velle-Zélande. 

Figurez-vous,  mes  enfants,  que  si  le  globe  de  la  terre  était 
transparent ,  et  que  si  l'homme  avait  la  vue  assez  puissante ,  vous 
auriez  pu  voir  Tom  et  Jenny  voyageant  les  pieds  en  l'air  et  la 
tête  en  bas ,  par  rapport  à  vous  et  juste  au-dessous  de  vous , 
absolument  comme  on  pourrait  se  voir  soi-même  en  marchant  sur 
un  miroir.  Tom  et  Jenny  auraient  alors  été  vos  antipodes,  tout 
comme  vous  auriez  été  les  leurs.  Les  antipodes!  ce  sont  les 


166 

pays  exactement  à  l'opposé  de  ceux  où  l'on  se  trouve;  et,  pour 
nous  Européens,  les  antipodes  sont  les  terres  australes  dans 
la  mer  du  Sud  ou  Océan  Pacifique. 

Aux  antipodes  de  l'Europe ,  dont  le  centre  principal  est  la 
grande  île  d'Australie  que  les  Hollandais  découvrirent  en  partie, 
et  nommèrent  d'abord  Nouvelle-Hollande  ,  tout  se  passe  au  re- 
bours de  chez  nous.  C'est  un  véritable  monde  renversé. 

On  y  a  le  jour,  quand  nous  avons  la  nuit;  l'été,  quand  nous 
avons  l'hiver;  l'automne,  quand  nous  sommes  au  printemps.  Le 
baromètre  descend  à  l'approche  du  beau  temps,  et  il  s'élève  pour 
annoncer  l'orage:  ce  qui  est  tout  le  contraire  de  chez  nous.  Là, 
le  vent  du  Nord  (notre  vent  glacial) ,  est  un  vent  brûlant;  le  vent 
du  Midi  est  le  vent  froid;  enfin  certains  fleuves,  au  lieu  de  diriger 
leur  cours  vers  l'Océan,  comme  c'est  l'ordinaire,  semblent  y 
couler  en  sens  inverse. 

Quand  Tom  et  Jenny  débarquèrent  en  Australie,  ils  n'aper- 
çurent aucun  des  arbres,  aucun  des  animaux  de  l'Europe,  ou, 
s'il  en  y  avait ,  par  hasard ,  quelques-uns,  ils  différaient  tellement 
des  nôtres,  qu'il  eût  fallu  l'œil  d'un  naturaliste  pour  les  recon- 
naître. Les  cygnes  y  étaient  aussi  noirs  que  des  corbeaux ,  et  les 
aigles,  d'une  éblouissante  blancheur.  Tom  et  Jenny  virent  un  ani- 
mal à  deux  pattes,  mais  sans  plumes ,  sans  ailes ,  môme  sans  lan- 
gue; il  était  couvert  d'une  fourrure  tenant  le  milieu  entre  le 
poil  et  les  plumes;  c'était  le  casoar  de  la  Nouvelle-Hollande. 
Ailleurs  c'était,  au  rebours,  un  renard  d'un  aspect  horrible,  qui 
avait  des  ailes ,  volait  sur  des  cerisiers  dont  les  fruits  grossissaient 
en  rejetant  leur  noyau  à  l'extérieur,  et  sur  des  arbres  dont  les 
poires  avaient  la  queue  rattachée  à  leur  partie  la  plus  grosse,  et 
non  à  la  plus  effilée.  Puis,  c'était  l'orpiihorinque,  qui  joint  au  bec 
du  canard  la  peau  d'une  vache,  a  le  corps  et  les  jambes  du  qua- 
drupède, les  pattes  armées  d'ergots  comme  un  coq,  et  pond 
des  œufs  comme  une  poule  ;  l'échidné  ,  animal  non  moins  bizarre, 
qui  ressemble  extérieurement  à  un  hérisson  dont  les  piquants 
seraient  enveloppés  d'un  feutre  épais,  et  qui  atteint  sa  proie  en 
dardant  sa  langue  extrêmement  longue,  laquelle  s'agite  comme 
une  couleuvre. 


1G7 

Enfin,  parmi  cent  autres  espèces  aussi  singulières,  c'était  le 
kangourou,  que  les  premiers  voyageurs  descendus  sur  les  cotes 
de  l'Australie  prirent  pour  un  être  surnaturel ,  à  cause  de  sa 
structure  étrange.  II  y  a  plus  de  quinze  espèces  de  kangourous  en 
Australie.  Tous  ont  les  jambes  de  derrière  fort  longues,  et  celles 
de  devant,  qui  font  l'usage  de  mains,  extrêmement  courtes;  leur 
queue,  d'une  élasticité  et  d'une  vigueur  extraordinaires,  leur  sert 
de  troisième  jambe  de  derrière  pour  s'appuyer,  s'asseoir  et  s'é- 
lancer soudain  d'un  lieu   ou   d'un  arbre  à  l'autre ,  à  plus  de 
trente  toises  de  distance.  Nos  enfants  aperçurent  des  chasseurs 
qui  poursuivaient  une  bande  de  kangourous  à  l'aide  d'une  meute 
de  chiens  d'Europe,  car  le  chien  de   l'Australie  est  à  l'état 
sauvage;  il  a  la  dent  venimeuse,  et  ressemble  au  chacal;  les  fe- 
melles emportaient  leurs  petits  dans  une  poche  qu'elles  ont  sous 
le  ventre,  et  de  vieux  mâles  dirigeaient  la  course  vers  les  bois. 
Quatre  des  chiens  d'Europe  saisirent  par  la  peau  une  des  femelles 
des  kangourous;  celle-ci  jeta  un  cri  déchirant,  mais  sans  s'arrê- 
ter, et  en  emportant  ses  quatre  bourreaux  suspendus  après  elle. 
Enfin  le  nombre  des  chiens  augmentant  toujours,  elle  rejeta, 
avec  un  air  de  désespoir,  ses  petits  hors  de  son  sac  naturel  pour 
se  rendre  plus  légère  et  s'apprêter  au  combat,  et  les  plaça  derrière 
elle.  Alors,  s'appuyant  sur  ses  pattes  de  derrière  et  sur  sa  queue , 
elle  lutta  d'abord,  se  tenant  tout  debout,  avec  ses  pattes  de  de- 
vant. L'un  des  chiens  s'étant  hasardé  à  l'attaquer  de  face,  elle  le 
serra  si  fortement  qu'elle  l'étouffa,  pendant  qu'elle  en  éventrait 
un  autre  avec  les  griffes  acérées  dont  ses  pieds  de  derrière  sont 
armés;  elle  ne  succomba  enfin  sous  le  nombre  qu'après  avoir  jeté 
un  dernier  regard  accompagné  d'un  dernier  cri  lamentable  sur 
ses  petits,  qui  semblaient  vouloir  rentrer  dans  la  poche  mater- 
nelle ,  où  ils  étaient  nés ,  où  ils  avaient  été  nourris ,  et  d'où  ils 
n'étaient  précédemment  sortis  que  pour  gambader  joyeusement 
autour  de  la  pauvre  mère. 

Tom  et  Jenny  avaient  été  vivement  touchés  de  ce  spectacle.  A 
peine  eurent-ils  des  yeux,  pendant  un  moment,  pour  admirer  de 
beaux  loriots  prince-régent,  à  la  livrée  moitié  jaune  d'or,  moitié 
velours  noir,  qui  voltigeaient  dans  les  grands  encalyptus,  arbres 


168 

les  plus  communs  de  ces  contrées;  des  faucons  d'un  blanc  de 
neige,  des  oiseaux  satins,  des  cassicans  variés,  des  céréopsis 
cendrés,  des  moucherolles  crépitants,  dont  le  cri  imite  à  s'y  mé- 
prendre le  claquement  d'un  fouet,  et  de  superbes  oiseaux  de 
paradis ,  les  uns  livrant  au  vent  deux  longues  plumes  détacbées 
de  la  queue  ,  et  se  terminant  soit  en  bouquet,  soit  en  aigrette; 
les  autres  brillant  d'un  beau  rouge  ponceau  sur  les  flancs,  d'un 
vert  émeraude  et  chatoyant  autour  de  la  gorge,  d'un  pur  jaune 
d'or  sur  le  dos  et  sur  le  ventre  ,  et  laissant  deux  élégantes  la- 
nières tortillées  s'échapper,  comme  des  banderoles  flottantes, 
des  côtés  de  leur  queue  recourbée  comme  l'arc-en-ciel,  et  plus 
radieuse  que  lui. 

Ces  merveilleux  oiseaux  se  reposaient  parfois  sur  des  casar- 
nina,  tristes  arbres  éternellement  sans  feuilles,  où  leur  grâce  et 
leur  éclat  ressortaient  sans  mélange  d'ombre;  d'autres  fois ,  ils  al- 
laient boire  la  liqueur  sucrée  des  épis  du  xanthorea  arborescent, 
dont  les  tiges  servent  à  faire  des  javelines  aux  sauvages,  ou  bien 
ils  se  perdaient  dans  ces  grandes  forêts  de  l'Australie ,  qui  ne  se 
dépouillent  jamais  de  leur  verdure,  mais  dont  les  écorces,  pen- 
dant et  s'agitant  au  tronc  de  tous  les  arbres,  offrent  l'aspect  d'une 
vaste  ruine  de  la  nature. 

Mais  de  quelle  terreur  soudaine  ne  furent  pas  saisis  les  deux 
enfants,  quand,  du  milieu  d'un  taillis  d'orties  hautes  et  grosses 
comme  de  grands  arbres  et  de  fougères  non  moins  gigantesques , 
ils  virent  s'élancer  un  de  ces  affreux  serpents  noirs  de  l'Australie, 
que  leur  redoutable  venin ,  qui  donne  la  mort  en  moins  de  dix 
minutes  ,  a  fait  nommer  acanthopsis-bourreaux.  Les  enfants 
étaient  à  peu  de  distance  de  l'affreux  reptile,  et  ils  allaient  in- 
failliblement en  être  les  victimes,  quand  un  Australien,  au  teint 
noir,  à  la  face  aplatie,  aux  narines  presque  transversales,  aux 
lèvres  épaisses,  à  la  bouche  démesurément  fendue,  aux  yeux  à 
demi  voilés  par  la  paupière  supérieure,  les  joues  et  la  poitrine 
peintes  en  rouge,  le  front  et  les  tempes  sillonnés  de  raies  blanches, 
portant  à  la  cloison  du  nez  un  petit  bâton  arrondi,  et  les  épaules 
couvertes  d'une  peau  de  kangourou,  sortit  tout  à  coup  de  sa  mi- 
sérable hutte  de  rameaux  entrelacés;  il  épouvanta  Tom  et  Jenny, 


169 

par  sa  présence,  presque  autant  que  l'horrible  serpent  noir  qui 
les  menaçait.  Heureusement  un  blanc ,  un  Européen  suivit  im- 
médiatement le  sauvage,  et,  s'approchant  des  deux  enfants,  par 
un  mouvement  instinctif,  essaya  de  les  rassurer.  Pendant  ce 
temps,  le  sauvage  s'était  élancé  vers  le  serpent,  et,  après  l'avoir 
attaqué  avec  une  espèce  de  sabre  de  bois  recourbé ,  nommé  tata- 
namang,  dont  il  le  frappa  à  plus  de  quarante  pas  de  distance,  il 
l'acheva  bientôt  à  l'aide  de  son  casse-tête  ou  woudak  ;  le  reptile 
essaya  ,  mais  en  vain  en  expirant ,  de  lancer  son  venin  meurtrier 
contre  son  vainqueur;  mais  celui-ci  était  accoutumé  à  ces  sortes 
de  dangers  et  habile  à  s'y  soustraire  par  de  rapides  évolutions. 

ïom  et  Jenny,  Jenny  surtout,  étaient  plus  morts  que  vifs  en- 
tre les  bras  de  l'Européen,  à  qui  le  sauvage  apporta  d'un  air  de 
triomphe  le  serpent  inanimé.  L'Européen  fit  à  l'Australien  un 
signe  de  profonde  reconnaissance ,  et  reporta  sur-le-champ  ses 
regards  mouillés  de  larmes  sur  les  deux  frêles  créatures  qui  sem- 
blaient n'espérer  qu'en  lui  :  car  quelque  chose  leur  disait  d'a- 
vance qu'ils  n'étaient  point  étrangers  les  uns  aux  autres. 

—  Qui  êtes-vous?  D'où  venez-vous,  pauvres  enfants?  demanda 
le  blanc  d'une  voix  émue. 

—  Nous  sommes  Anglais;  nous  avons  perdu  notre  mère,  et 
nous  venons  chercher  notre  père ,  où  le  malheur  l'a  conduit. 

—  Dites  son  crime,  repartit  l'Européen...  mais  son  crime  que 
Dieu ,  source  inépuisable  de  pardon ,  finira  peut-être  par  lui  re- 
mettre :  car,  sans  doute,  il  a  changé  de  manière  de  vivre,  et  son 
exil,  loin  de  l'endurcir  dans  l'infamie,  comme  tant  d'autres  cri- 
minels de  Botany-Bay,  l'aura  amené  au  repentir.  » 

Jenny  et  Tom  se  répandaient  en  larmes,  et  l'Européen,  qui  ne 
cessait  de  regarder  les  innocentes  créatures  à  travers  le  voile  de 
mélancolie  qui  obscurcissait  ses  yeux  ,  y  mêlait  les  siennes. 

— Yous  dites  que  vous  êtes  Anglais,  et  que  vous  venez  cher- 
cher ici  votre  père;  hélas!  si  je  savais  le  nom  de  ce  compagnon 
de  mon  exil,  je  pourrais  peut-être  vous  conduire  à  lui. 

—  Il  se  nomme  John  Oliver,  répondit  Jenny  d'une  voix  entre- 
coupée par  les  sanglots. 

— John  Oliver  !  je  m'en  suis  douté,  dès  que  je  vous  ai  aperçus! 
i  '>> 


170 

s'écria  l'Européen.  John  Oliver!  c'est  moi!  Et  vous  êtes  mes 
«niants,  mes  pauvres  enfants!  Que  Dieu  ait  pitié  de  vous  et  de 
moi  !  » 

Tom  et  Jenny  ne  trouvaient  plus  une  seule  parole  sur  leurs 
lèvres;  ils  pleuraient,  c'était  leur  unique  éloquence.  Le  père 
aussi  resta  un  moment  sans  voix;  et  le  sauvage  Australien,  té- 
moin de  cette  scène  attendrissante ,  en  paraissait  lui-môme  pro- 
fondément ému.  Enfin  John  Oliver  emmena  d'un  pas  lent  et 
méditatif  ses  deux  enfants  dans  le  voisinage  de  la  ville  de  Sidney, 
où  il  avait  obtenu,  en  raison  de  sa  conduite  irréprochable  depuis 
son  exil ,  la  faveur  de  se  fixer,  sans  être  désormais  astreint  à  une 
surveillance  rigoureuse.  Il  n'avait  point  fait  une  de  ces  scanda- 
leuses fortunes  de  plusieurs  millions  comme  on  en  voit  quelque- 
fois faire  à  des  convias  ou  condamnés  de  Botany-Bay,  ce  grand 
pénitencier  des  Anglais,  dans  leur  vaste  colonie  de  la  Nouvelle 
Galles  méridionale,  sur  les  côtes  de  l'Australie,  au-dessous  de 
la  chaîne  des  Montagnes  Bleues;  mais,  à  force  de  travail ,  il  était 
parvenu  à  gagner  une  honnête  aisance,  qu'il  fit  partager,  avec 
une  sorte  de  bonheur,  à  ses  enfants ,  dont  la  présence  fut  désor- 
mais, tout  son  rêve,  tout  son  espoir,  toute  sa  consolation. 

HISTOIRE    DE   RUTH. 

Il  y  eut  une  fois  une  grande  famine  dans  la  Judée.  Elimelech, 
de  Bethléem,  s'en  alla  donc  au  pays  de  Moab  avec  sa  femme 
Noëmi  et  ses  deux  fils  pour  y  chercher  l'hospitalité ,  car  la  famine 
avait  épargné  cette  contrée;  Elimelech  ne  survécut  pas  longtemps 
à  son  exil;  ses  enfants  épousèrent  deux  jeunes  filles  de  Moab;  ils 
se  fixèrent  ainsi  loin  de  leur  patrie;  mais  quelques  années  après, 
ils  suivirent  leur  père  au  tombeau,  laissant  Noëmi,  la  veuve, 
sans  autre  consolation  que  ses  deux  belles-filles.  L'une  se  nom- 
mait Ruth,  l'autre  Orpha. 

«  Ruth  et  Orpha,  mes  filles,  leur  dit-elle  un  jour,  venez  :  al- 
»  Ions  sur  le  chemin  qui  conduit  en  Israël.  »  Et  aussitôt  elles 
obéirent  à  leur  mère  adoptive.  Quand  elles  se  furent  avancées  un 


Jjifffoir/  iV  }uttl] 


;..  .ici  et  lui» 


Seigneur, murmuua  t  elle  .u-ie  bien  pu  ir.jm  j  rous    moi  qn:  ne    suis 

rien  qu'une  femme 


JVis  1.01' 


171 

peu,  Noëmi  s'arrêta  :  «  Adieu,  mes  filles,  s'écria-t-elle  :  adieu.  Je 
»  retourne  au  sein  de  ma  famille,  dans  la  terre  d'où  je  suis  sor- 
»  tie;  vous  savez  que  le  Seigneur  a  eu  pitié  de  son  peuple,  et 
»  que  la  famine  a  cessé.  Pourquoi  reslerais-je  ici?  je  ne  vous 
»  suis  ,  hélas!  d'aucun  secours;  allez  à  la  maison  de  votre  mère; 
»  Noëmi  ne  vous  reverra  plus!  que  le  Seigneur  vous  soit  misé- 
»  ricordieux ,  autant  que  vous  avez  été  bonnes  envers  mes  en- 
»  fants  et  envers  moi!  »  Alors,  elle  se  mit  à  pleurer,  et  toutes 
trois  s'embrassant  fondirent  en  larmes.  «  Nous  ne  vous  quitte- 
»  rons  jamais,  répondirent  les  deux  Moabites ,  et  nous  irons  avec 
»  vous  dans  votre  patrie  !  » 

»  Mes  filles,  répondit  Noëmi,  votre  douleur  m'afflige  plus  que 
»  la  mienne.  Laissez-moi ,  je  vous  en  prie ,  regagner  seule  le 
»  pays  où  je  suis  née ,  et  que  mon  malheur  ne  retombe  pas  sur 
»  vos  têtes!  » 

A  ces  mots,  elles  pleurèrent  de  nouveau.  Orpha  retourna 
chez  sa  mère,  mflis  Ruth  ne  voulut  pas  abandonner  Noëmi. 
«  Votre  peuple  sera  mon  peuple,  lui  dit-elle,  votre  Dieu  sera 
»  mon  Dieu!  » 

Elles  se  dirigèrent  donc  ensemble  vers  la  terre  de  Juda ,  et  ar- 
rivèrent à  Bethléem  à  l'époque  de  la  moisson. 

La  veuve  d'Elimelech'avait  possédé  autre rois  de  grandes  ri- 
chesses, et  maintenant  elle  se  voyait  réduite  à  la  plus  profonde 
misère.  C'est  qu'hélas!  l'amitié  qui  s'attache  à  la  fortune  est  pas* 
sagère  comme  elle. 

Personne  ne  compatissait  donc  aux  maux  de  Noëmi,  personne 
ne  pensait  à  la  secourir,  et  les  femmes  se  la  montraient  du  doigt 
en  disant  :  «  C'est  là  cette  Noëmi  !...  » 

Que  serait-elle  devenue  sans  sa  belle— fille?  Ruth,  si  heureuse 
de  pouvoir  la  consoler,  n'y  réussissait  pas  toujours.  Elle  était  là, 
mêlant  ses  larmes  aux  siennes,  recevant  les  tristes  confidences  de 
sa  douleur.  Parfois  même  elle  entrouvrait  son  âme  à  l'espérance, 
si  douce  aux  malheur  ;ux. 

Mais  il  fallait  encore  trivail'e*  pour  nourrir  Noëmi.  Chaque 
matin,  Ruth  allait  aux  champs  ramasser  les  épis  tombés  sur  les 
pas  des  moissonneurs,  partout  où  se  trouvait  un  père  de  famille 


172 

humain;  cl  le  soir  elle  revenait  toujours  apporter  à  la  veuve  la 
recolle  de  la  journée. 

Tant  de  piété  filiale  ne  pouvait  demeurer  sans  récompense; 
un  jour  donc  que  Ruth  glanait  dans  le  champ  d'un  riche  appelé 
Booz,  celui-ci  l'aperçut  et  demanda  aux  moissonneurs  quel  était 
son  nom.  «  C'est,  lui  répondirent-ils,  cette  jeune  femme  qui  est 
»  venue  avec  Noémi,  du  pays  de  Moah.  Elle  est  là  depuis  ce  ma- 
»  tin.  et  n'est  pas  encore  retournée  un  instant  en  sa  demeure.  » 

Booz  alors  s'approcha  d'elle,  et  lui  dit  :  «  Ma  fdle,  ne  craignez 
»  pas  que  mes  serviteurs  vous  renvoient.  Joignez- vous  à  eux 
»  quand  l'heure  du  repas  sera  venue ,  et  restez  ici  jusqu'à  la  lin 
«  de  la  moisson.  » 

Ruth,  tombant  à  genoux,  ne  savait  comment  exprimer  sa  re- 
connaissance :  «  Seigneur,  murmura-t-elle,  ai— je  bien  pu  trou- 
ai ver  grâce  devant  vous,  moi  qui  ne  suis  rien  qu'une  femme 
»  étrangère?  » 

—  «Je  sais,  ô  ma  fille!  ce  que  vous  avez  fait. Vous  avez  quitté 
»  la  terre  de  votre  naissance  pour  suivre  votre  belle-mère  dans 
»  un  pavs  qui  vous  est  inconnu.  Puisse  le  Dieu  d'Israël  vous  pro- 
»  téger,  puisque  vous  vous  êtes  mise  à  l'ombre  de  ses  ailes!  » 

Ruth,  cette  fois,  partagea  le  repas  des  moissonneurs,  et  le  soir, 
sa  petite  moisson  se  trouva  plus  abondante  que  de  coutume,  car 
Booz  leur  avait  ordonné  de  laisser  tomber  exprès  beaucoup  d'épis. 

Quand  Noëmi  eut  appris  ce  qui  s'était  passé,  elle  leva  les  yeux 
au  ciel,  et  s'écria  :  «  Béni  soit  cet  homme  qui  a  eu  pitié  de  nous! 
»  Il  est  notre  parent!...  Retournez  donc  dès  demain,  comme  il 
»  vous  l'a  dit.  Unissez-vous  à  ses  filles  jusqu'à  ce  que  la  récolte 
»  soit  achevée,  car  je  vois  qu'il  est  aussi  bon  pour  le  malheureux 
»  que  pour  le  riche.  » 

Ce  jour  fut  le  terme  des  souffrances  de  Ruth  et  de  Noëmi; 
mais  les  faveurs  de  la  Providence  ne  s'arrêtèrent  pas  là.  Booz ,  le 
riche  père  de  famille,  épousa  Ruth ,  la  pauvre  femme  :  la  veuve 
fut  bientôt  consolée ,  et  tous  trois  ils  goûtèrent  ensemble  le  bon- 
heur d'une  vie  calme  et  tranquille,  fruit  précieux  de  leurs  vertus. 

Mes  chers  enfants,  j'ai  voulu  vous  raconter  l'histoire  de  la 
Moabite ,  pensant  bien  que  sa  douceur  et  son  amour  filial  char- 


173 

nieraient  vos  cœurs.  Que  cette  leçon  ne  soit  pas  perdue  pour 
vous.  Soyez  pour  vos  parents  ce  que  Ruth  fut  pour  Noémi,  et 
Dieu  se  souviendra  de  vous,  comme  il  s'est  souvenu  de  l'étran- 
gère! 

— >e^c"-      - — 

PAUVRE  CHIEN  !  ! 


A  Rome,  vivait  jadis  certain  personnage  fort  riche;  cet  homme 
était  sénéchal  de  la  ville.  Le  palais  qu'il  habitait,  touchait  aux 
remparts.  Depuis  neuf  ans  qu'il  était  marié ,  et  nonobstant  ses 
vœux,  jamais  le  ciel  ne  lui  avait  fait  la  grâce  de  lui  accorder  un 
enfant;  il  se  désespérait...  Aussi  quelle  ne  fut  pas  sa  joie  quand 
sa  femme  devint  enfin  mère  d'un  beau  garçon;  cet  heureux  évé- 
nement combla  même  de  joie  toute  la  ville,  car  ce  sénéchal  était 
aimé  à  Rome  ,  à  cause  de  sa  loyauté  et  de  sa  courtoisie  ;  et  sa 
femme  l'était  plus  encore  pour  sa  douceur  et  sa  charité.  Les  deux 
époux  n'eurent  plus  qu'une  pensée  ,  leur  enfant;  qu'une  préoc- 
cupation unique ,  la  conservation  de  cet  être  chéri  ;  les  soins  les 
plus  tendres,  les  plus  minutieux,  lui  furent  prodigués  :  indépen- 
damment d'une  nourrice,  on  plaça  encore  près  de  lui  deux  ser- 
vantes, qui  avaient  pour  mission  exclusive  de  ne  s'occuper  que 
de  l'enfant  bien-aimé. 

Le  sénéchal,  grand  amateur  d'animaux,  avait  chez  lui  un 
ours  qu'il  tenait,  dans  sa  cour,  attaché  et  muselé.  Or,  un  jour  de 
Pentecôte,  les  Romains,  voulant  se  divertir,  selon  leur  habitude, 
(car  ces  combats  d'animaux  féroces ,  si  fort  en  usage  depuis  en 
Espagne  et  dans  le  midi  de  la  France ,  nous  viennent  des  Ro- 
mains) ,  vinrent  prier  M.  le  sénéchal  de  leur  prêter  son  ours  , 
pendant  quelques  heures ,  pour  le  faire  combattre  contre  des 
chiens.  le  sénéchal  y  consentit  volontiers  ;  on  emmena  donc  l'ours. 
Le  lieu  destiné  au  combat  était  une  grande  prairie  qui  se  dé- 
ployait le  long  du  Tibre.  Cardinaux,  chevaliers,  bourgeois,  fem- 
mes en  beaux  habits,  bref  toute  la  ville  accourut  pour  assister  à 
ce  cruel  divertissement.  Le  sénéchal  lui-même  ne  put  se  dispen- 
ser d'y  faire  acte  de  présence,  en  compagnie  de  sa  femme,  et 


174 

suivi  de  tous  les  gens  de  sa  maison.  Il  ne  restait  ainsi  au  palais 
que  la  nourrice,  les  deux  servantes,  et  un  jeune  chien  charmant 
de  douze  à  treize  mois,  que  le  sénéchal  aimait  beaucoup,  et  qu'il 
avait  enfermé  par  précaution,  avant  de  sortir,  de  peur  qu'il  ne 
prît  fantaisie  à  la  pauvre  héte  de  le  suivre  dans  la  foule,  et  qu'il 
ne  se  trouvât  ainsi,  sans  le  vouloir,  mêlé  dans  la  bagarre  des 
chiens  combattants  et  furieux  :  imprudence  dont  il  n'eût  certes 
pas  été  bon  marchand. 

Cependant  les  trois  femmes,  que  nous  avons  laissées  au  palais, 
ne  se  virent  pas  plutôt  seules,  que  soudain  l'ennui  les  prit.  Les 
aboiements  des  chiens,  le  bruit  de  la  multitude  et  les  cris  de  joie 
qu'elles  entendaient  au  loin,  venaient  irriter  incessamment  leur 
instinct  de  curiosité;  que  vous  dirai-je?  Elles  ne  purent  enfin  y 
résister.  Aussi  à  peine  eurent-elles  couché  et  endormi  l'enfant, 
qu'elles  posèrent  tout  aussitôt,  sans  autre  réflexion,  le  berceau 
à  terre,  et  montèrent  en  hâte  toutes  trois  au  haut  d'une  des  tours 
du  palais,  pour  voir  au  moins  de  là  quelque  chose  du  combat. 
Hélas!  elles  étaient  loin  de  prévoir  tout  ce  que  cette  curiosité  fa- 
tale et  cet  abandon  passager  de  leur  nourrisson  allaient  leur 
coûter  de  larmes  ! 

Un  gros  serpent  vivait  depuis  longtemps  logé  dans  une  des 
crevasses  du  rempart;  en  cet  instant  même ,  il  vint  à  sortir  ino- 
pinément de  son  trou  :  à  force  de  se  glisser,  de  ramper  de  côté  et 
d'autre,  il  parvient  enfin  jusqu'à  la  salle,  et  s'y  introduit  par  la 
fenêtre.  Le  reptile  a  bientôt  vu  le  bel  enfant,  plus  blanc  que  la 
fleur  du  lis,  doucement  assoupi.  Voilà  sa  proie...  il  s'élance  sur 
lui.  Le  chien  se  trouvait  alors  couché  sur  le  lit  des  gouvernantes 
du  pauvre  enfant,  mais  il  veillait.  A  l'aspect  du  serpent  qui  se 
précipite  en  rampant  dans  la  chambre,  celui-ci  se  jette  au-devant 
du  berceau,  et  engage  avec  lui  une  lutte  terrible.  Bientôt  les  deux 
combattants  sont  couverts  de  sang;  dans  leurs  mouvements  impé- 
tueux, ils  en  vinrent  à  renverser  le  berceau,  mais  d'une  façon  si 
heureuse  et  si  providentielle,  que  l'enfant,  sans  avoir  reçu  la 
moindre  atteinte,  sans  même  avoir  été  réveillé,  se  trouva  com- 
plètement abrité,  et  couvert  de  l'osier  protecteur.  Enfin,  après 
un  combat  long  et  acharné,  le  chien  parvient  à  saisir  le  serpent 


175 

par  la  tète;  il  la  lui  broie,  il  le  lue.  Puis,  accablé  de  fatigue, 
tout  meurtri  de  sa  lutte  avec  le  reptile,  ce  pauvre  chien  remonte 
sur  le  lit,  pour  veiller  encore. 

Sur  ces  entrefaites,  le  combat  de  l'ours  venait  de  finir;  les 
spectateurs  commençaient  à  s'en  retourner  chez  eux  :  les  trois 
femmes  descendent  alors  de  la  tour.  A  la  vue  de  ce  berceau  san- 
glant et  renversé,  il  n'y  eut  qu'une  seule  pensée  pour  ces  mal- 
heureuses, pensée  affreuse  et  rapide  comme  l'éclair  :  c'est  que  le 
chien  avait  étranglé  leur  nourrisson;  oh!  alors  leur  tête  se  perd; 
elles  ne  songent  pas  même  à  relever  le  berceau,  tant  elles  sont 
éperdues;  encore  moins  oseront-elles  attendre  le  retour  des  pa- 
rents... Que  feraient-elles?  que  leur  diraient-elles?  Elles  pren- 
nent donc  toutes  trois  précipitamment  la  fuite. 

Et  l'effroi  les  a  tellement  troublées,  qu'elles  se  sauvent  préci- 
sément à  travers  le  chemin  par  lequel  devaient  revenir  leurs 
maîtres.  La  mère  est  la  première  à  se  trouver  sur  leur  passage; 
en  les  voyant  courir  ainsi,  comme  des  insensées,  elle  les  arrête , 
épouvantée  qu'elle  est  à  son  tour:  «  Où  allez -vous  donc? 
»  s'écrie-t-elle.  Qu'est-il  arrivé?  qu'est  devenu  mon  enfant? 
»  parlez...  »  Les  femmes  se  jettent  à  ses  genoux  pour  implorer 
leur  pardon,  et,  la  voix  entrecoupée  de  sanglots,  elles  lui  avouent 
tout  :  leur  fatale  imprudence,  et  ce  qu'elles  croient  l'horrible  vé- 
rité, le  meurtre  de  son  fils  par  le  chien.  A  cette  nouvelle,  la  dame 
tombe  tout  à  coup  de  cheval,  sans  connaissance;  le  sénéchal,  qui 
la  suivait,  arrive  en  ce  moment.  Sa  femme  est  mourante;  il  de- 
mande quel  accident  a  pu  la  mettre  en  cet  état.  A  la  voix  de  son 
mari,  la  dame  ouvre  les  yeux,  et  s'écrie  :  «  Ah!  messire,  partagez 
»  mon  désespoir;  ce  que  j'aimais  le  plus  au  monde  après  vous, 
»  ce  fils  qui  faisait  votre  bonheur  et  le  mien,  il  est  mort  !...  le 
»  chien  que  vous  élevez  l'a  dévoré  !  »  Ces  paroles  frappent  le 
sénéchal  comme  un  coup  de  foudre;  il  ne  répond  rien,  et  pré- 
cipite ses  pas  vers  le  palais. 

Qui  pourrait  peindre  jamais  les  horribles  angoisses  de  ce  mal- 
heureux père,  alors  qu'il  franchissait  avec  tant  de  vitesse  l'espace 
qui  le  séparait  de  son  enfant...  Ah!  mes  amis,  ce  pauvre  père 
vous  eut  bien  fait  peine  à  voir,  car  il  était  fou,  il  délirait.  En  effet, 


176 

derrière  lui,  il  laissait  sa  femme,  accablée  de  désespoir,  à  demi- 
mourante  et  il  était  forcé  de  l'abandonner,  sur  la  voie  publique, 
aux  soins  de  ses  gens,  du  premier  venu  ;  —  et,  devant  lui,  l'image 
désolante  de  son  enfant,  meurtri,  décbiré,  luttant  peut-être  contre 
les  dernières  étreintes  de  l'agonie,  ou  sinon  déjà  froid,  glacé  par 
la  mort!  Enfin  donc  essoufflé,  hors  d'haleine,  il  arrive  à  la  porte 
de  la  chambre  fatale. 

A  peine  eut-il  ouvert  cette  porte  que  le  chien  vint  tout  aussitôt 
sauter  autour  de  lui  pour  le  lécher  et  le  caresser.  Malgré  la  dou- 
leur de  ses  blessures ,  le  fidèle  animal  lui  exprimait  sa  joie  par  ses 
bonds  et  ses  cris.  Le  sénéchal  le  regarde  ;  il  lui  voit  le  museau 
ensanglanté,  et  dans  sa  colère  aveugle,  il  tire  son  épée,  et  lui 
abat  la  tête.  Il  se  jette  ensuite  tout  éperdu  sur  le  lit  des  femmes, 
et,  là, déplore  son  malheur. 

Mais,  tandis  qu'il  se  livrait  au  désespoir,  soudain  l'enfant  se 
réveille,  pousse  un  cri;  le  père  s'élance  pour  voltr  à  son  secours, 
soulève  le  berceau...  que  voit-il?  son  fils,  qu'il  croyait  mort,  lui 
sourire  doucement  Hors  de  lui,  il  crie,  il  appelle. ..Tout  le  monde 
accourt...  la  mère,  dans  l'ivresse  de  sa  joie,  saisit  l'enfant  chéri 
dans  ses  bras;  elle  ne  trouve  sur  son  corps  ni  traces  de  dents,  ni 
blessures.  Des  larmes  de  bonheur  coulent  alors  de  tous  les  yeux; 
on  cherche  de  tous  côtés,  et  l'on  aperçoit  enfin,  dans  un  coin  de  la 
chambre,  le  cadavre  du  serpent,  dont  la  tête  broyée  n'attestait 
que  trop  le  combat  et  la  victoire  du  pauvre  chien.  Le  sénéchal 
reconnut  en  lui  le  sauveur  de  son  fils  bien-aimé,  et,  pour  prix  de 
son  dévouement,  il  l'avait  tué  de  sa  main!  Ah  !  mes  enfants, 
vous  le  comprenez  tous;  ses  regrets  furent  alors  inexprimables; 
il  pleura  longtemps  sa  déplorable  erreur.  La  chronique  ajoute 
même  qu'il  se  condamna,  pour  l'expier,  à  la  même  pénitence 
que  s'il  eût  été  réellement  coupable  de  la  mort  d'un  homme. 

C'est  cette  histoire  si  attendrissante  qu'un  peintre  habile  a 
reproduite  et  mise  en  scène;  si  vous  visitez  jamais  la  magnifique 
galerie  du  Musée  du  Louvre,  cherchez  des  yeux  ce  tableau;  vous 
l'y  trouverez...  et  sa  vue,  j'en  suis  sûr,  vous  arrachera  des  lar- 
mes. 


177 
HISTOIRE 

DE 

MADEMOISELLE  CAROLINE  DE  LATOUR. 


De  tous  les  dons  que  Dieu  a  départis  à  l'homme,  le  plus  beau, 
sans  contredit,  est  l'intelligence.  Mais  l'intelligence  appelle  l'in- 
struction; elle  a  besoin  de  la  science,  cette  nourriture  intellec- 
tuelle, comme  notre  corps  a  besoin  d'aliments.  Sans  la  science, 
elle  languit  et  meurt. 

L'ignorance  est  essentiellement  funeste  ;  non-seulement  elle 
est  la  source  de  toutes  les  misères ,  de  tous  les  vices  de  l'espèce 
humaine;  mais  elle  engendre  la  barbarie  et  la  férocité.  L'homme 
ignorant  est  grossier,  cruel ,  superstitieux.  Voyez  les  sauvages  : 
qui  de  nous  voudrait  leur  ressembler?  Et,  cependant,  que  fau- 
drait-il pour  devenir  comme  eux?  Bien  peu  de  chose  :  une  ou 
deux  générations  suffiraient  pour  rendre  méconnaissables  les  en- 
fants de  l'être  le  plus  civilisé.  En  nous  donnant  l'intelligence, 
Dieu  a  voulu  que  nous  la  cultivions.  Dès  qu'on  la  néglige,  elle 
fait  comme  la  terre,  au  lieu  de  fleurs,  elle  ne  produit  plus  que 
des  ronces  et  de  mauvaises  herbes.  Ecoutez;  je  vais  vous  conter, 
à  ce  sujet,  une  histoire  qui  vous  prouvera  combien,  chez  nous,  la 
dépravation  va  vite,  quand  on  ne  fait  rien  pour  la  combattre. 

Il  y  a  de  cela  fort  longtemps  ,  une  jeune  personne  d'une  famille 
noble  et  riche  reçut  une  éducation  conforme  à  sa  fortune  et 
à  son  rang.  Fille  unique,  elle  était  l'orgueil  de  sa  mère  et  de 
son  père  qui  l'idolâtraient.  Il  faut  dire  aussi  que  mademoiselle 
Caroline  de  Latour  méritait  réellement  d'être  aimée.  Ce  n'était 
pas  seulement  une  belle  personne;  elle  unissait  aux  grâces  natu- 
relles de  la  figure  et  du  corps  un  esprit  cultivé,  une  intelligence 
remarquable.  Bien  qu'elle  n'eût  pas  encore  dix-sept  ans,  plu- 
sieurs jeunes  gens  de  bonne  maison  s'étaient  déjà  présentés  pour 
la  demander  en  mariage.  Aucun  d'eux  n'avait  été  agréé  :  l'ambi- 
tion des  parents  visait  plus  haut. 

Un  jour,  malheureusement,  tous  les  biens  de  la  famille  furent 
perdus.  Ce  revers  de  fortune  changea  subitement  les  dispositions 
i.  23 


178 

des  pt as  empressés.  Amis  et  prétendants  cessèrent  de  venir  voir 
des  gens  ruinés.  Au  milieu  de  cet  abandon  général,  le  besoin  ne 
tarda  pas  à  se  faire  sentir  dans  cette  maison  naguère  si  opulente. 
3Iademoiselle  Caroline ,  puisant  alors  du  courage  dans  sa  ten- 
dresse pour  les  auteurs  de  ses  jours,  se  détermina  à  chercher  du 
travail  comme  une  simple  lille  de  journée. 

Monsieur  et  madame  de  Latour,  ayant  quitté  l'hôtel  magnifi- 
que qu'ils  habitaient  dans  le  faubourg  Saint-Germain,  furent 
se  loger  dans  une  mansarde  au  quatrième  étage  de  la  rue  Saint- 
Jacques.  La  pauvre  enfant  n'avait  qu'une  pensée,  qu'un  désir: 
c'était  de  rendre  moins  cruelle  la  misère  qui  menaçait  son  père 
et  sa  mère.  Dans  ce  but,  elle  travaillait  sans  relâche.  Le  jour, 
elle  se  rendait  chez  une  lingère ,  et  passait  la  plus  grande  partie 
de  la  nuit  à  broder  dans  sa  chambrette  à  la  lueur  d'une  chandelle. 
Grâce  à  elle,  M.  et  Mme  de  Latour  ne  manquaient  pas  du  pain 
quotidien;  mais  ce  pain,  hélas!  était  bien  souvent  trempé  de 
larmes. 

Un  an  et  demi  s'écoulèrent  ainsi  dans  les  fatigues  et  les  priva- 
tions de  toute  espèce.  Au  bout  de  ces  dix-huit  mois,  ou  plutôt 
de  ces  dix-huit  siècles  de  souffrances,  un  jeune  homme  du  voisi- 
nage, employé  dans  une  maison  de  commerce,  vint  demander  la 
main  de  Caroline  ;  l'aspect  de  la  mansarde  ne  le  rebuta  pas.  De- 
puis longtemps,  il  la  voyait,  de  ses  fenêtres,  travailler  toutes  les 
nuits  avec  une  constance  admirable;  et  cette  vie  de  labeur,  plus 
encore  que  sa  beauté,  avait  ému  le  cœur  de  M.  Michel  Grandjean. 
C'est  que,  voyez-vous,  le  goût  du  travail  est  toujours  une  vertu 
précieuse. 

Michel  Grandjean,  ayant  pris  des  informations  sur  Caroline, 
découvrit  l'honorable  motif  de  ses  veilles.  Ce  fut  alors  que,  plein 
d'admiration  pour  un  si  noble  caractère ,  il  osa  se  présenter  chez 
les  parents  de  Mlle  de  Latour.  Le  jeune  commis  n'était  pas  riche  : 
toutes  ses  espérances  reposaient  sur  la  protection  d'un  oncle  qui 
l'aimait  beaucoup ,  et  désirait  le  pousser  dans  le  commerce.  Néan- 
moins ses  propositions  ne  furent  point  rejetées;  et ,  peu  de  temps 
après,  le  mariage  se  conclut.  Combien  31.  et  Mme  de  Latour  du- 
rent-ils souffrir  dans  leur  fierté ,  eux  qui  avaient  tant  de  fois 


17!) 

refusé  des  partis  si  différents  de  celui-ci  !  Leur  ambition  se  trou- 
vait maintenant  punie. 

A  quelques  mois  de  là  .l'oncle  du  jeune  homme  résolut  de 
l'envoyer  à  Lima,  dans  l'Amérique  du  Sud,  chez  un  négociant 
de  ses  amis,  pour  le  faire  participer  à  d'importantes  opérations 
commerciales.  Le  temps  pressait,  l'occasion  devait  être  saisie  , 
le  moindre  retard  pouvait  la  faire  évanouir,  et  la  fortune  du  jeune 
homme  en  dépendait.  Malgré  son  vif  attachement  pour  sa  femme, 
Michel  Grandjean  se  décida.  D'ailleurs,  l'oncle  le  voulait,  et  lui 
désobéir  c'était  s'exposer  à  perdre  son  amitié. 

Quand  il  partit,  Caroline  était  bien  près  de  le  rendre  père. 
Grandjean  la  recommanda  donc  vivement  à  son  oncle,  qui  pro- 
mit d'avoir  grand  soin,  en  son  absence ,  de  la  mère  et  de  l'enfant, 
et  il  tint  parole.  Mrae  Grandjean  eut  un  joli  petit  garçon,  qu'on 
nomma  Michel ,  comme  son  père  ;  on  s'empressa  d'envoyer  cette 
heureuse  nouvelle  à  Lima.  M.  Grandjean  la  reçut  avec  une  joie 
indéfinissable.  Un  double  lien  l'unissait  maintenant  à  sa  femme. 
Les  deux  époux,  séparés  par  la  vaste  mer,  s'écrivaient  le  plus 
souvent  possible.  Il  ne  partait  pas  un  navire  pour  la  France  ou 
pour  le  Pérou  qui  ne  fût  porteur  de  quelque  message  pour  l'un 
ou  pour  l'autre.  Mais  la  distance  était  si  grande ,  qu'ils  restaient 
quelquefois  quatre  et  cinq  mois  sans  recevoir  de  lettres:  ce  qui 
rendait  leur  séparation  bien  pénible. 

Plusieurs  années  s'étaient  écoulées  de  la  sorte.  Le  petit  Michel 
avait  six  ans;  M.  de  Latour  était  mort,  et  le  mari  de  Caroline 
possédait  maintenant  une  brillante  fortune.  Un  jour,  une  lettre  de 
Lima  parvint  à  Mme  Grandjean;  elle  contenait  une  traite  de  dix 
mille  francs  sur  un  banquier  de  Paris.  Son  mari  la  priait,  dans  ce 
message,  de  s'embarquer  promptement  et  de  venir  le  joindre  en 
Amérique,  où  il  avait  acheté  des  terres  considérables.  Quinze 
jours  après,  un  trois-mâts,  lin  voilier,  quittait  le  Havre,  vent  ar- 
rière, emportant  à  bord  Caroline  Grandjean,  le  petit  Michel  et 
Mme  de  Latour. 

Depuis  le  départ,  le  ciel  semblait  prendre  plaisir  à  favoriser 
cette  navigation.  Déjà  l'on  avait  doublé  le  cap  Horn,  et  l'on  avan- 
çait rapidement  dans  le  grand  Océan.  Chaque  jour,  on  se  rappro- 


1S0 

chail  davantage  du  terme  du  voyage.  Enfin,  un  mutin,  au  lever 
du  soleil,  les  matelots  signalèrent  à  l'horizon  les  montagnes  du 
Pérou.  La  ville  de  Lima  n'était  plus  qu'à  quelques  lieues.  Encore 
un  jour,  et  Caroline  allait  revoir  son  mari.  Dans  sa  joie,  elle  em- 
brassait son  iils,  lui  parlait  de  son  père  ;  elle  lui  montrait  la  terre 
qu'on  apercevait  au  loin  comme  une  ligne  nébuleuse  ;  et  l'enfant, 
lui  aussi,  tendait  ses  petits  bras  vers  la  côte,  impatient  d'em- 
brasser son  père  qu'il  n'avait  jamais  connu.  La  mer  était  douce; 
la  brise  soufflait  mollement  dans  les  voiles.  Tout  faisait  présager 
un  heureux  mouillage. 

Jusque  vers  le  milieu  du  jour,  le  temps  se  soutint  au  beau. 
Alors  seulement  les  rayons  du  soleil  perdirent  un  peu  de  leur 
éclat.  Les  nuages  se  moutonnèrent  en  roulant  sur  eux-mêmes. 
De  bleue  qu'elle  était,  la  mer  prit  soudain  une  teinte  plombée. 
Le  vent  n'avait  pas  fraîchi  sensiblement,  et  pourtant  les  vagues 
étaient  plus  hautes.  On  entendait  au  loin  un  mugissement  sourd, 
qui  présageait  la  tempête.  Puis  tout  à  coup  le  jour  s'obscurcit; 
l'ouragan  se  déchaîne  avec  violence,  il  tourbillonne  dans  les 
manœuvres  du  navire,  qui  font  crier  les  mâts  en  les  tordant.  Heu- 
reusement ils  se  trouvaient  acclampês.  Craignant  d'être  poussé  sur 
quelque  récif  en  restant  dans  le  voisinage  de  la  côte,  le  capitaine 
lit  mettre  la  proue  au  large ,  et  laissa  courir. 

Pendant  six  jours  et  six  nuits,  le  navire  fut  chassé  avec  une 
vitesse  extraordinaire  sur  une  mer  hérissée  d'archipels  et  d'é- 
cueils.  On  était  vers  le  soir.  A  ce  moment ,  le  vent  cessa  de  souf- 
fler. La  mer  continuait  à  être  fortement  houleuse.  Une  nuit 
sombre  et  pluvieuse  succéda  à  la  tempête. 

On  avait  cru  distinguer,  dans  le  jour,  une  terre  vers  l'Orient. 
Dans  l'impossibilité  de  manœuvrer  à  cause  du  calme  qui  régnait 
dans  l'air,  l'équipage  obéissait  forcément  à  la  houle.  Depuis  plus 
de  six  heures ,  on  se  trouvait  dans  cette  situation  périlleuse , 
lorsqu'à  minuit,  quelques  matelots  vinrent  prévenir  le  capitaine 
qu  on  entendait  le  heurtement  des  vagues  contre  les  brisants. 
Maintenant  le  navire  était  engagé  au  milieu  d'un  labyrinthe  d'é- 
cueils.  De  tous  côtés ,  le  danger  se  montrait  menaçant.  Pendant 
deux  heures,  on  fut  ballotté  au  hasard,  à  travers  de  nombreux 


181 

récifs.  Le  capitaine,  l'œil  dans  les  voiles,  épiait  avec  anxiété  le 
souffle  de  la  brise  ;  mais  les  voiles  restaient  toujours  pendantes  le 
long  des  mâts.  A  chaque  instant,  on  s'attendait  à  quelque  sinis- 
tre. Hélas!  ce  que  l'on  redoutait  arriva.  Une  secousse  violente, 
accompagnée  d'un  long  craquement  dans  les  flancs  du  navire,  ne 
laissa  plus  de  doute  sur  le  malheur  dont  on  était  menacé  depuis 
longtemps.  Le  vaisseau  venait  de  heurter  contre  un  banc  de  co- 
rail à  fleur  d'eau,  qui  bordait  l'une  des  îles  de  l'archipel  Nou- 
kahiva.  Cette  secousse  fut  immédiatement  suivie  de  plusieurs  au- 
tres. En  un  instant,  la  cale  s'emplit  d'eau. 

Dès  le  premier  choc,  matelots  et  passagers  s'étaient  jetés  à  la 
hâte  dans  les  chaloupes.  Plusieurs,  dans  leur  précipitation, 
étaient  tombés  à  la  mer.  On  entendait ,  par  intervalle ,  au  milieu 
de  cette  nuit  noire,  des  cris  lamentables  et  déchirants,  qui  do- 
minaient le  mugissement  des  ressacs.  Une  heure  après,  on  n'en- 
tendait plus  rien  que  le  bruit  de  la  houle.  En  approchant  des 
bords  escarpés  de  l'île ,  les  malheureux  avaient  tous  péri ,  excepté 
Caroline  et  son  fils,  qui  se  trouvaient  sauvés  par  un  matelot,  le 
seul  de  l'équipage  échappé  à  la  mort.  Réfugiés  tous  trois  sur  un 
des  débris  du  navire,  ils  parvinrent  à  s'aiiérir  dans  une  crique 
auprès  d'un  petit  bois  de  cocotiers.  Quant  à  Mme  de  Latour,  elle 
fut  trouvée  morte  le  lendemain  sur  la  grève,  et  presque  entière- 
ment ensevelie  dans  la  vase  et  le  sable. 

Maintenant,  qu'allaient-ils  faire,  ces  infortunés?  Sur  quelle 
terre  se  trouvaient-ils  jetés?  Le  matelot  n'en  savait  rien.  Y  avait-il 
des  habitants  dans  l'île?  Déjà  le  soleil  s'était  levé  sur  l'horizon, 
et  personne  ne  paraissait  encore.  Le  matelot,  impatient  d'aller  à 
la  découverte,  recommanda  à  Mme  Grandjean  de  l'attendre,  et  il 
s'enfonça  dans  le  bois. 

Muni  de  plusieurs  noix  de  cocos  qu'il  avait  cueillies  dans  ses 
explorations,  il  s'en  revenait  vers  le  rivage,  lorsqu'une  troupe 
de  sauvages  armés  de  flèches,  et  tatoués  par  tout  le  corps ,  fit  en- 
tendre des  cris  de  cannibales  en  l'apercevant.  Au  bruit  de  ces 
hurlements,  le  matelot  s'enfuit  épouvanté.  Comme  il  venait 
d'atteindre  la  lisière  du  bois,  deux  flèches  sifflent  à  travers  les 
arbres ,  et  viennent  le  percer  de  part  en  part.  Il  fait  quelques  pas 


182 

encore,  puis  il  tombe,  et  les  fruits  dont  il  était  chargé  roulent 
jusque  vers  Caroline ,  qui  les  ramasse  en  croyant  que  leur  libé- 
rateur les  leur  jetait.  Bientôt  la  troupe  de  sauvages  accourt  de 
son  côté.  L'un  d'eux  portait  une  tête  sanglante  au  bout  d'un 
pieu.  A  cette  vue.  Mme  Grandjean  pousse  un  cri  d'horreur, 
enveloppe  son  fils  de  ses  bras,  et  le  presse  sur  son  sein. 

En  approchant  d'elle,  les  sauvages  ne  donnèrent  aucun  signe 
d'hostilité;  ils  l'entourèrent,  et  se  mirent  à  chanter  sur  un  ton 
triste  et  monotone  ;  après  quoi,  ils  emmenèrent  la  mère  et  l'en- 
fant dans  l'intérieur  de  l'île.  Le  chef  de  la  tribu  les  reçut  dans  sa 
hutte.  C'était  un  vieillard  à  barbe  blanche  et  à  l'air  vénérable.  Sa 
fi  Ile ,  à  peu  près  de  l'Age  de  Caroline,  vint  à  la  rencontre  de  l'é- 
trangère en  dansant.  Ces  sauvages  portaient  autour  du  corps  une 
ceinture  composée  de  feuilles;  queiques-uns  d'entre  eux  avaient 
le  tour  de  la  tête  orné  de  plumes,  et,  au  lieu  de  feuilles,  leur 
ceinture  était  une  sorte  de  toile  faite  avec  l'écorce  du  cocotier. 
La  couleur  de  leur  peau  était  celle  du  cuivre  foncé.  Us  étaient  gé- 
néralement grands  et  bien  faits. 

Dès  que  Caroline  et  le  petit  Michel  eurent  franchi  le  seuil  de 
la  hutte  du  chef,  tous  les  sauvages  leur  montrèrent  de  !a  dé- 
férence. A  partir  de  ce  jour,  ils  furent  regardés  comme  faisant 
partie  de  la  tribu.  Mais  combien  le  genre  de  vie  de  ces  insulaires 
contrastait  avec  les  habitudes  de  nos  contrées!  Pour  habitation, 
ils  avaient  des  cabanes  grossièrement  faites  ,  et  couvertes  avec  les 
feuilles  de  l'arbre  à  pain  ;  pour  lit,  des  feuilles  sèches;  pour  nour- 
riture, des  fruits,  du  poisson,  la  chair  crue  du  gibier  que  l'on 
tuait  à  la  chasse,  et  pour  boisson  ordinaire  ,  l'eau  des  ruisseaux 
et  des  sources.  Quelquefois,  dans  les  grandes  occasions,  ils  fai- 
saient usage  du  lait  de  coco  fermenté.  Pourtant  les  habitations 
ne  laissaient  pas  que  d'être  agréablement  situées  dans  les  vallées. 
Généralement  les  hommes  avaient  le  corps  tatoué  avec  une  ad- 
mirable symétrie.  Beaucoup  laissaient  croître  leur  barbe,  et  la 
divisaient  en  deux  portions  qu'ils  nattaient.  Quant  à  leur  cheve- 
lure ,  ils  la  relevaient ,  et  la  soutenaient  sur  les  côtés  de  la  tête 
avec  une  espèce  de  diadème  d'écaillé  orné  le  plus  couvent  de 
plumes  de  diverses  couleurs. 


183 

Ou  reste,  ces  sauvages  remportaient,  par  les  belles  proportions 
de  leurs  formes  et  la  régularité  de  leurs  traits,  sur  presque  tous 
les  autres  habitants  de  la  Polynésie  :  c'est  ainsi  qu'on  appelle  une 
vaste  étendue  de  mer  parsemée  d'innombrables  îles,  formant  la 
troisième  partie  de  l'Océanie  ou  monde  maritime.  Nulle  loi  ne 
réglait  les  rapports  de  cette  peuplade.  Elle  était  gouvernée  sim- 
plement par  des  chefs,  qui  n'avaient  eux-mêmes  d'influence  que 
celle  que  leur  donnaient  la  force  ,  l'expérience  ou  la  religion.  Un 
grand  nombre  de  divinités  recevaient  leur  adoration.  Quelques- 
unes  d'entre  elles  étaient  l'objet  d'un  culte  ridicule  et  barbare. 
Leur  religion,  comme  celle  de  tous  les  sauvages,  se  composait 
d'un  tissu  de  superstitions  grossières. 

Voilà  au  milieu  de  quels  gens  cette  jeune  femme  si  bien  éle- 
vée, si  douce,  si  délicate,  se  trouvait  maintenant  réduite  à  vivre. 
Dans  les  premiers  temps  de  son  séjour  dans  l'île,  une  sombre 
tristesse  s'empara  d'elle.  Peu  à  peu  elle  se  résigna  à  sa  position. 
Obligée  d'imiter  ses  compagnes,  de  participer  à  leurs  travaux  , 
à  leurs  excursions ,  elle  s'habitua  à  leur  genre  d'existence.  Quand 
ses  vêtements  furent  usés  à  force  de  courir  dans  les  bois,  elle  alla 
toute  nue  comme  les  autres  femmes.  L'exercice  fréquent,  les  courses 
lointaines,  l'endurcirent  aux  fatigues.  Nourrie  de  mets  grossiers, 
elle  perdit  la  délicatesse  de  son  goût.  Les  mœurs  barbares  des 
gens  au  milieu  desquels  elle  vivait,  la  rendirent  semblable  à  eux. 
Au  bout  de  quelques  années,  elle  savait  très-bien  leur  langue, 
imitait  leurs  gestes,  grimpait  aux  arbres,  chantait  et  dansait  à 
leur  manière.  N'ayant  plus  aucune  occasion  de  parler  le  français, 
elle  finit  par  l'oublier  presque  entièrement.  Mais  c'est  le  petit 
Michel  surtout  qui  subit  en  grandissant  une  métamorphose 
complète.  Le  pauvre  garçon ,  lui ,  devint  tout  à  fait  sauvage. 

Telle  est  l'influence  qu'exerce  sur  nous  la  société  dans  laquelle 
nous  vivons.  Si  elle  est  bonne,  nous  nous  perfectionnons;  si  elle 
est  mauvaise  ,  il  est  rare  que  nous  ne  devenions  pas  comme  elle. 
Ici  ce  ne  fut  point  l'être  civilisé  qui  éleva  vers  lui  le  sauvage  ;  ce 
fut  celui-ci  qui  dégrada  l'être  civilisé.  Bref,  Caroline  Grandjean 
et  Michel  finirent  par  se  trouver  si  bien  de  la  vie  de  liberté  qu'ils 
menaient  dans  l'île,  qu'ils  ne  songèrent  plus  à  en  sortir. 


184 

Plus  do  vingt  ans  s'étaient  écoulés  depuis  le  jour  de  leur  nau- 
frage,  sans  que  le  pauvre  M.  Grandjean  eût  eu  les  moindres  in- 
dices du  sort  de  sa  femme  et  de  son  enfant.  Il  avait  fait,  à  cet  égard, 
de  nombreuses  démarches  ;  toutes  étaient  demeurées  infructueu- 
ses. La  seule  chose  dont  il  fut  assuré  ,  c'est  qu'ils  étaient  partis 
du  Havre  pour  aller  le  joindre;  quant  à  la  destinée  du  navire,  on 
l'ignorait  absolument.  Brisé  sur  une  terre  inconnue,  son  désastre 
était  resté  enseveli  dans  un  profond  secret.  Jamais  l'Ile  n'avait 
été  abordée  par  les  Européens.  Ses  seules  relations  consistaient 
dans  les  visites  que  lui  faisaient  les  habitants  de  l'Archipel;  et 
souvent  ces  visites  occasionnaient  des  rixes  sanglantes.  Heu- 
reusement que  les  populations  des  lies  Ouapoa ,  Onaliouga  et 
Nonkahiva,  les  plus  considérables  de  tout  le  groupe  de  l'Archipel, 
protégeaient  les  habitants  de  la  petite  île  où.  se  trouvaient  Mi- 
chel el  Caroline.  L'étendue  de  celle-ci  n'excédait  pas  une  lieue 
et  demie  de  longueur  sur  une  de  large.  Elle  était  peu  élevée, 
d'une  physionomie  pittoresque,  et  formée  entièrement  de  corail. 
Le  fils  de  Mme  Grandjean  en  était  venu  à  exercer  une  certaine 
influence  dans  l'île.  C'était  un  homme  grand  et  vigoureux ,  qui 
maniait  habilement  l'arc  et  le  casse-tête.  Quant  aux  manières  et 
à  l'extérieur,  on  ne  le  distinguait  pas  des  indigènes.  Sa  mère 
était  non  moins  méconnaissable;  sa  peau  avait  pris  une  couleur 
basanée,  qui  ne  mettait  presque  pas  de  différence  entre  elle  et  les 
autres  femmes. 

Un  jour  que  la  tribu  se  trouvait  réunie  sur  le  bord  de  la  mer 
pour  fêter  ses  divinités  marines,  une  corvette  américaine  se  mon- 
tra en  vue  de  l'île,  cinglant  dans  cette  direction.  Rapprochée  de 
la  côte,  elle  mit  en  panne.  Le  capitaine,  qui  se  nommait  In- 
graham,  détacha  un  canot  armé  vers  la  terre  dans  le  but  de  faire 
des  reconnaissances.  C'était  en  1791  ;  il  venait  de  découvrir  l'un 
des  deux  groupes  qui  constituent  aujourd'hui  l'Archipel  de 
Mendàna.  Lorsque  les  sauvages  virent  arriver  le  canot,  ils  se 
réfugièrent  dans  l'intérieur;  mais  bientôt  ils  revinrent  précédés 
du  vieillard  vénérable,  qui  était  leur  chef,  de  sa  fille  et  de  Caro- 
line. Tous  les  trois  tenaient  une  branche  d'arbre  dans  leur  main 
en  signe  de  paix.  Caroline  s'avança  seule  au-devant  de  l'officier, 


185 

et  lui  fit  entendre,  moitié  par  gestes,  moitié  en  français,  que  la 
tribu  les  traiterait  avec  amitié,  s'ils  ne  venaient  point  avec  des 
intentions  mauvaises.  Elle  ajouta  que  l'île  était  abondamment 
fournie  de  fruits  et  de  gibiers,  et  qu'ils  pourraient  s'y  approvi- 
sionner selon  leurs  besoins. 

Étrangement  surpris  d'entendre  parler  français  sur  ce  coin  de 
terre  inconnue ,  l'officier  retourna  à  bord  faire  part  à  son  chef 
de  cette  circonstance  singulière.  Le  lendemain ,  le  capitaine  des- 
cendit lui-même  à  terre  pour  éclaircir  le  mystère.  11  était  accom- 
pagné d'une  nombreuse  escorte.  Personne ,  sur  cette  corvette,  ne 
parlant  le  français  qu'un  passager  qui  retournait  en  Amérique, 
on  le  pria  de  faire  partie  de  l'expédition.  Ce  passager  était  ma- 
lade; c'était,  du  reste,  un  homme  sombre  et  triste,  qui  ne  se 
rendit  qu'avec  infiniment  de  peine  aux  sollicitations  les  plus 
pressantes. 

Comme  la  veille ,  les  sauvages  vinrent  à  la  rencontre  des  étran- 
gers avec  les  mêmes  démonstrations  pacifiques.  Caroline  mar- 
chait encore  à  leur  tête.  Le  capitaine  et  le  passager  s'approchent 
d'elle.  Tout  à  coup  elle  s'arrête  ;  ses  yeux  se  fixent  tout  grands 
ouverts  sur  le  passager,  son  sein  s'agite ,  et ,  toute  frémissante , 
elle  s'écrie  : 

—  Michel!  Michel!... 

L'homme  qu'elle  vient  de  nommer,  rempli  d'un  sentiment  in- 
dicible ,  répond  à  ce  cri  par  un  cri ,  et  se  précipite  dans  ses  bras 
en  pleurant  :  c'était  son  mari.  M.  Grandjean  a  reconnu  sa  femme. 
Celle  dont  l'instant  d'auparavant  il  portait  encore  le  deuil  dans 
son  cœur  est  enfin  retrouvée;  elle  existe;  il  la  voit;  ses  bras  la 
pressent.  Mais ,  grand  Dieu!  dans  quel  état  elle  lui  apparaît! 

Les  assistants,  de  part  et  d'autre,  restaient  muets  d'étonne- 
ment.  M.  Grandjean,  dans  l'excès  de  sa  joie,  ne  pouvait  que 
verser  des  larmes.  Sa  femme  demeurait  muette  comme  lui.  Enfin, 
après  les  premières  étreintes ,  retrouvant  la  parole  : 

—  O  mon  amie!  lui  dit-il,  que  je  suis  heureux  de  te  revoir! 
combien  je  t'ai  pleurée!  Et  mon  iils  ?  et  Michel,  où  est-il?  vit- 
il  encore?  Ah!  parle,  montre-le-moi,  que  je  le  presse  sur  mon 
cœur. 

..  24 


186 

—  Voire  lils?  dit-elle  en  se  retournant  et  cherchant  quelqu'un 
des  \eux. 

Soudain  s'élançant  vers  un  sauvage  d'une  taille  gigantesque, 
dont  le  corps  était  entièrement  tatoué,  elle  le  saisit  par  le  bras, 
le  conduit  devant  son  mari ,  et  ajoute  en  le  poussant  vers  lui  : 

—  Le  voilà! 

A  celte  vue,  M.  Grandjean  ne  peut  retenir  un  cri  d'effroi.  Il 
recule,  comme  s'il  eût  aperçu  un  spectre.  Son  désespoir  était  visi- 
ble. Néanmoins,  surmontant  sa  répugnance,  il  parle  à  Michel , 
qui  ne  le  comprend  pas  ;  il  le  caresse,  s'efforce  de  le  déterminer  lui 
et  sa  mère  à  l'accompagner  en  Amérique.  Eh  bien!  voyez  à  quel 
état  d'abrutissement  peut  nous  plonger  une  existence  de  sauvage  ; 
tout  fut  méconnu,  la  voix  du  sang,  celle  de  la  nature:  ni  Caro- 
line, ni  Michel,  ne  voulurent  jamais  consentir  à  quitter  leur  île. 
Et  cependant  quels  bras  leur  étaient  ouverts?  ceux  d'un  père, 
d'un  époux.  Cela  est  effrayant  sans  doute  à  avouer,  et  pourtant 
rien  n'est  plus  vrai. 


DEUX   PETITS   PAINS. 

-»3X€gfr 

George  avait  dix  ans;  il  était  bon,  dévoué.  Dès  que  sa  mère  lui 
disait  ou  commandait  quelque  chose, il  s'empressait  de  lui  obéir. 
Mais  il  était  si  vif,  si  léger  ;  il  avait  si  peu  l'habitude  de  réfléchir 
à  ses  actions,  qu'il  lui  arrivait  souvent  de  mal  faire  sans  intention 
mauvaise.  Mais  la  légèreté  et  l'étourderie,  moins  blâmables  sans 
doute  que  la  méchanceté,  ne  sont  pas  toutefois  excusables,  car 
elles  ont  quelquefois  des  effets  aussi  dangereux. 

La  mère  de  George  nourrissait  avec  beaucoup  de  peine  ses 
enfants.  Veuve  depuis  peu  de  temps,  elle  avait,  pour  élever  sa 
petite  famille ,  épuisé  peu  à  peu  toutes  ses  ressources.  Une  ma- 
ladie de  quelques  jours,  en  l'empêchant  de  travailler,  acheva  de 
la  ruiner. 

George  était  l'aîné  des  enfants  ;  intelligent  et  sensible  ,  il  com- 
prenait déjà  la  triste  position  de  sa  famille,  et,  ne  pouvant  l'a- 
doucir, il  se  prenait  souvent  à  faire  de  beaux  projets  d'avenir 


iPni.Y  tfriit£  jJninH 


■  •sJJe  delellith 

Hélas'  dit  l'enfant  en  redoublant  ses  pleurs      .  ou  irais-jc  ?  ils  mont  chasse 


Paris  LOUIS    JANET  Ed.leur  du  DIMANCHE  Jes  Enfenl. 


187 

pour  aider  à  ses  besoins  quand  il  serait  grand  :  il  voulait  gagner 
beaucoup  d'argent,  et  ne  rien  garder  pour  lui  que  la  joie  qu'il 
ferait  à  sa  mère  en  lui  donnant  tout.  Ces  rêves ,  que  l'on  fait 
tout  éveillé  étant  enfant,  sont  vains  ;  car  il  ne  faut  pas  croire  qu'il 
suffise  de  la  force  et  de  l'âge  pour  satisfaire  nos  désirs.  Hélas! 
chaque  âge  de  la  vie  a  ses  peines  et  ses  désirs;  nul  ne  doit  rêver 
ce  qu'il  n'a  pas,  mais  bien  chercher  à  tirer  parti  de  ce  qu'il  a,  et 
puis  s'en  rapporter  après  à  Dieu  du  soin  de  l'avenir. 

Or  donc,  George ,  se  laissant  aller  aux  écarts  de  son  imagina- 
tion ,  occupait  tous  ses  moments  de  liberté  à  rêver  à  ses  beaux 
projets;  quelquefois  il  lui  semblait  être  devenu  un  grand  ouvrier: 
il  gagnait  cinq  francs  par  jour,  et  ces  cinq  francs  qu'il  croyait  être 
toute  une  fortune  (car  il  n'en  voyait  jamais  autant  chez  lui),  c'est 
à  sa  mère  qu'il  les  confiait.  D'autres  fois  il  avait  trouvé  une  bourse  ; 
oh  !  alors  il  se  dépêchait  d'acheter  avec  cet  argent  tout  ce  qu'il 
pensait  devoir  plaire  à  sa  pauvre  mère;  il  l'habillait  de  neuf;  il 
la  faisait  bien  belle;  il  lui  semblait  qu'il  l'aimait  mieux  ainsi; 
puis  sa  tête  se  montait  bientôt  au  point  de  croire  déjà  la  voir  en 
toilette;  il  en  sautait  de  joie.  Et,  si,  dans  ces  moments  de  folie, 
sa  mère  venait  à  l'appeler  ou  à  lui  donner  quelques  ordres , 
étourdi  qu'il  était  par  cette  préoccupation  qui  le  dominait,  il 
sortait  comme  d'un  profond  sommeil  ,*  n'écoutait  qu'à  demi  ce 
qu'on  lui  disait,  et  exécutait  tout  de  travers  ce  qu'il  avait  à  faire. 
Pourtant  George  ne  croyait  pas  être  coupable.  Sa  récréation  était 
à  lui;  il  l'employait  à  rêver,  au  lieu  d'aller  jouer.  A  ses  yeux,  où 
était  le  mal? 

Le  mal?  A  laisser  prendre  trop  d'empire  à  son  imagination ,  à 
ne  pas  soumettre  ses  pensées  à  la  raison ,  qui  doit  toujours  nous 
guider,  car  si  une  seule  de  nos  facultés  échappe  à  son  empire , 
cette  faculté  égarée  finit,  tôt  ou  tard,  par  nous  entraîner  au 
mal. 

Hélas!  c'est  aussi  ce  qui  arriva  à  George,  bon  et  excellent  en- 
fant d'ailleurs. 

Un  soir  que  la  pauvre  veuve ,  plus  fatiguée  que  de  coutume , 
était  restée  couchée  sans  vouloir  rien  prendre  de  la  journée, 
George ,  obligé  de  sortir  pour  une  commission ,  pensait  triste- 


188 

ment  à  sa  mère;  il  oubliait  qu'il  n'avait  pas  soupe,  et  qu'il  n<- 
souperait  peut-être  pas,  car  il  n'y  avait  rien  au  logis  ce  soir-là  , 
et  il  revenait  bien  triste  et  bien  découragé,  lorsqu'en  détour- 
nant une  rue,  il  vit,  appuyée  sur  une  borne,  la 'panière  d'un 
boulanger,  pleine  de  petits  pains  tout  chauds...  Le  jeune  mitron, 
auquel  ces  petits  pains  avaient  été  confiés  pour  les  porter  en. 
ville  ,  s'amusait  à  regarder  une  partie  que  faisaient  des  enfants 
avec  de  gros  sous.  George  s'arrêta  instinctivement  devant  cette 
panière;  il  était  à  jeun  depuis  midi,  et  ces  petits  pains  dorés 
étaient  pour  lui,  pauvre  enfant!  ce  que  sont  pour  vous,  mes 
amis,  les  excellents  gâteaux  que  vous  choisissez  chez  le  pâtissier, 
lorsqu'on  vous  y  conduit.  George  les  admirait!  Dieu  sait,  mais 
sans  avoir,  un  instant,  la  mauvaise  intention  d'en  prendre;  il  fit 
un  gros  soupir,  et,  pour  se  distraire .  regarda,  lui  aussi,  la  par- 
tie commencée  des  autres  enfants. 

Bientôt  le  petit  mitron ,  rappelé  à  son  devoir,  reprit  sa  cor- 
beille, l'enleva  lestement,  la  plaça  sur  sa  tête,  puis  voulant  re- 
gagner le  temps  perdu,  se  mit  à  marcher  fort  vite.  Tout  en  cou- 
rant, deux  de  ses  petits  pains  tombèrent;  il  ne  s'en  aperçut 
pas,  et  continua  sa  route.  George,  qui  suivait  machinalement 
de  l'œil  ses  chers  petits  pains  qui  fuyaient ,  crut  de  loin  en  voir 
tomber;  il  hâta  le  pas  pour  s'en  assurer,  tandis  que  le  petit 
mitron,  lui,  courait  toujours  de  plus  belle.  Arrivé  aux  petits  pains, 
George  les  ramasse;  le  détour  d'une  rue  lui  cachait  déjà  le  jeune 
boulanger;  il  s'élance  après  lui,  l'appelle  une  fois,  deux  fois  inu- 
tilement; il  allait  essayer  de  le  rejoindre  pour  les  lui  rendre, 
quand  l'idée  de  sa  pauvre  mère  souffrante  vint  à  traverser  sa 
pensée;  elle  n'avait  rien  mangé  de  la  journée...  Pauvre  mère!... 
le  pain  qui  restait  était  si  dur  !...  et  il  en  restait  si  peu!...  peut- 
être  même  s'en  était-elle  privée  pour  leur  en  laisser;  ces  petits 
pains  lui  feraient  tant  de  plaisir!  Il  lui  dirait  qu'il  les  avait  trou- 
vés, et ,  au  fait,  ne  les  avait-il  pas  ramassés.  Habitué  qu'il  était 
à  céder  aux  rêves  de  son  imagination,  George  ne  pensa  plus 
qu'au  plaisir  qu'aurait  sa  mère,  s'il  lui  portait  ces  pains  si  dorés; 
il  la  voyait  déjà  sourire  lorsqu'il  les  lui  offrirait;  il  entendait  ses 
remercîments,  et,  tout  à  ces  images,  il  partit  emportant  précieu- 


189 

sèment  les  deux  petits  pains.  Mais  bientôt  il  ralentit  le  pas;  il 
commençait,  trop  tard,  à  se  rappeler  que  ces  deux  pains  n'étaient 
point  à  lui ,  et  qu'il  allait  commettre  une  faute  en  les  gardant.  Il 
regarda  alors  de  tous  ses  yeux,  courut  de  rechef  après  le  mitron, 
l'appela  pour  les  lui  restituer:  mais  celui-ci  était  déjà  bien  loin, 
et  il  ne  le  connaissait  pas.  George  fut  donc  obligé  de  rester  maî- 
tre des  petits  pains;  alors  il  sentit  qu'il  avait  eu  tort,  le  remords 
le  prit,  car  George  était  un  honnête  enfant!  Son  imagination 
l'avait  seule  égaré;  il  ne  s'était  point,  dès  l'enfance,  habituée  la 
régler  comme  ses  autres  besoins  :  elle  marchait  toujours  la  pre- 
mière, à  la  moindre  sensation  qu'il  éprouvait,  et  elle  égarait  le 
jugement  de  George. 

Arrivé  chez  sa  mère,  il  entra  doucement;  le  bonheur  y  avait 
reparu.  La  sœur  Marthe,  religieuse  de  la  Charité,  était  venue 
consoler  la  malade,  et  lui  porter  quelques  petites  provisions;  les 
enfants  avaient  soupe...  La  mère  avait  pris  un  bon  bouillon... 
George  cacha  instinctivement  ses  pains  :  il  rougissait  de  sa  faute; 
cette  honte  l'embarrassa,  et  le  préoccupa  surtout  à  cause  de 
ses  frères  et  sœurs  qu'il  aimait  tant.  Soustraire  les  deux  pains  à 
leurs  regards  devenait  pour  lui  chose  difficile  ;  il  y  parvint  pour- 
tant, puis  il  se  coucha  ;  mais  il  eut  bien  de  la  peine  à  s'endormir, 
car  il  ne  fit,  toute  la  nuit ,  que  se  demander  ce  qu'il  ferait  le  len- 
demain :  s'il  devait  avouer  sa  faute  à  sa  mère ,  ou  la  lui  cacher. 
Dire  qu'il  avait  trouvé  ces  petits  pains  ,  c'eût  été  mentir,  et 
George  n'était  pas  menteur.  Il  n'eût  pu  soutenir  cette  imposture 
sous  le  regard  de  sa  mère;  il  valait  donc  mieux,  dans  son  idée, 
ne  rien  avouer;  et,  le  lendemain,  avant  que*tout  le  monde  fût 
éveillé ,  il  jetterait  ou  mangerait  ces  pains ,  qui  lui  avaient  déjà 
causé  tant  d'ennuis. 

Que  de  peines  nous  inflige  la  moindre  faute ,  mes  enfants  ! 
George  s'endormit  bien  tard,  et  il  lui  fallait  encore  guetter  le  petit 
jour,  reprendre  ces  petits  pains,  aller  manger  dehors,  puis  re- 
venir se  coucher  pour  en  imposer  à  sa  mère.  Quelle  différence  de 
ce  misérable  repas  pris  en  cachette,  de  peur  qu'on  ne  le  surprît, 
à  celui  qu'aurait  fait  George  si  ces  deux  pains  lui  eussent  été 
réellement  donnés  ! 


190 

Tout  le  jour  qui  suivit,  George  fut  inquiet,  mal  à  l'aise;  sa 
faute  lui  pesait  comme  un  remords,  car  il  ne  pouvait  la  réparer. 

Sur  le  soir,  il  quitta  ses  frères  et  sœurs;  sa  pensée  n'était  plus 
avec  eux;  il  était  coupable...  Nos  fautes  nous  isolent  toujours.  Il 
descendit,  et  se  promena  jusqu'à  la  nuit,  seul  et  triste. 

Comme  il  allait  rentrer,  il  entendit  pleurer  un  pauvre  enfant 
assis  sur  le  coin  d'une  borne.  Il  fut  à  lui. 

—  Qu'avez-vous?  lui  dit-il.  Vous  êtes- vous  fait  mal? 
L'enfant  ne  répondit  pas  ;  il  pleurait  toujours.  — Vous  a-t-on 

battu?  reprit  George.  Et  comme  l'autre  continuait  à  se  taire  et 
à  pleurer  :  Voulez-vous  que  je  vous  venge,  si  l'on  vous  a  battu  ; 
ou  si  l'on  vous  a  pris  quelque  chose,  je  vous  le  ferai  rendre. 
Dites-moi  qui?...  George  prenait  déjà,  en  disant  ces  mots,  une 
allure  toute  martiale. 

—  Oh!  non,  dit  enfin  l'enfant;  non  ,  ce  n'est  pas  cela. 

—  Eh  bien  !  qu'avez-vous  ?  Il  est  déjà  tard ,  voulez-vous  que 
je  vous  conduise  chez  vous? 

—  Hélas!  dit  l'enfant  en  redoublant  ses  pleurs...  où  irais-je?.. 
Ils  m'ont  chassé. 

—  Chassé!  répliqua  vivement  George.  Qui  donc? Votre  mère! 
Qu'avez-vous  donc  fait?  Vous  n'avez  pas  volé? 

—  Oh!  non,  non,  je  vous  assure...  Ils  le  disent...  Mais  je  suis 
innocent...  Oui,  je  le  suis,  Dieu  le  sait  bien...  Oh!  mon  Dieu! 
mon  Dieu!  j'ai  l'air  d'un  voleur...  Et  l'on  m'a  chassé  ! 

—  Contez-moi  cela  Qu'avez-vous  donc  fait? 

—  Je  n'ai  rien  fait...  rien. 

—  Mais  enfin! 

—  Us  croient  qu'ils  m'ont  donné  vingt  pains  à  porter.  En  ar- 
rivant, il  n'y  en  avait  que  dix-huit...  Us  disent  que  c'est  moi... 

—  Comment!  balbutia  George  atterré.  Qui? 

—  Eh  bien!  qui?  répliqua  l'enfant  avec  humeur,  vous  ne 
comprenez  donc  pas  que  les  pains  manquants  font  six  sous,  et 
comme  je  me  suis  arrêté  à  voir  jouer  aux  gros  sous,  on  dit  que 
j'ai  volé  ces  six  sous  qui  manquent  sur  la  note  de  l'argent  que 
je  devais  recevoir,  et  que  je  les  ai  joués.  Comme  je  n'ai  pu  ren- 
dre ces  six  sous ,  ils  m'ont  chassé  ce  soir  devant  tous  mes  cama- 


191 

rades,  encore.  Oh!  mon  Dieu!...  Où  aller?...  je  suis  bien  malheu- 
reux !...  Je  n'ai  pas  pris  de  pains;  il  n'y  en  avait  que  dix-huit, 
puisqu'on  n'en  a  retrouvé  que  dix-huit. 

George,  agité,  tremblant,  sentait  sa  tête  en  feu.  Que  faire? 
que  dire?  Le  petit  mitron  s'arrachait  les  cheveux;  son  désespoir 
allait  toujours  croissant. 

Enfin  George,  n'écoutant  plus  que  son  cœur  et  son  repentir, 
lui  saute  au  cou  :  «  Venez  avec  moi,  lui  dit-il.  Je  puis  tout  répa- 
rer; venez,  je  sais  un  moyen  d'expliquer  la  chose.  »  L'enfant 
résiste;  mais  George  l'entraîne  tout  en  l'encourageant. 

Ils  arrivèrent  chez  le  boulanger;  une  des  portes  de  la  boutique 
était  déjà  fermée. 

—  Ouvrez,  dit  vivement  George;  ouvrez,  je  vous  ramène  vo- 
tre garçon.  Vous  l'avez  injustement  accusé  :  il  n'est  pas  coupable  ! 

—  Qui  est-ce  qui  le  prouve  ?  reprit  le  boulanger. 

—  Qu'il  rende  les  six  sous ,  dirent  les  autres  mitrons  que  le 
bruit  attirait  de  l'arrière-boutique. 

—  Bah!  dit  la  femme;  c'est  un  gourmand  qui  les  a  mangés. 

—  Ou  qui  les  a  joués,  comme  un  mauvais  sujet. 

—  Non,  non;  c'est  faux.  Non,  interrompit  George  avec  véhé- 
mence... Écoutez-moi  :  moi  seul  suis  le  coupable...  Et ,  racon- 
tant chaleureusement  son  histoire ,  il  s'efforça  de  disculper  le 
malheureux  enfant,  et  de  le  faire  rentrer  en  grâce.  Mais  le  bou- 
langer, prévenu  qu'il  était,  ne  voulut  rien  entendre;  il  traita  les 
deux  enfants  de  mauvais  sujets,  et  les  mit  à  la  porte. 

George,  si  cruellement  trompé  dans  son  attente,  comprit  alors 
tout  le  mal  qu'il  avait  causé  à  son  petit  compagnon,  et  l'impos- 
sibilité où  il  était  de  le  réparer.  Ne  voulant  pourtant  pas  l'aban- 
donner ainsi  : 

—  Viens  avec  moi,  lui  dit-il;  viens,  tu  partageras  mon  sort. 
Viens...  Et  il  le  fit  monter  avec  lui  chez  sa  mère. 

Cette  pauvre  mère  commençait  à  s'inquiéter  vivement  de  l'ab- 
sence de  son  fils  ;  il  était  nuit  :  George  n'avait  pas  l'habitude  de 
rentrer  si  tard.  Lui  serait-il  arrivé  quelque  accident?  Et  cette  ex- 
cellente femme,  encore  malade,  se  tourmentait:  que  de  consé- 
quences funestes  cette  première  faute  de  George  n'avait-elle  pas! 


192 

Honteux  ,  il  n'osa  embrasser  sa  mère  :  «  Ma  mère  !  s'écria  l-il 
en  entrant,  grâce!...  Aidez-moi  !...  Je  suis  bien  malheureux  ! 

—  Qu'as-tu  donc  fait,  George?  reprit  celle-ci  effrayée. 

—  Tenez,  dit  l'enfant  en  attirant  de  derrière  la  porte  le  petit 
mitron,  qui  s'y  tenait  caché,  et  l'amenant  devant  elle  ;  tenez, 
jugez-moi.  Je  l'ai  perdu,  grondez-moi,  ajouta-t-il;  car  je  suis 
bien  coupable  ;  mais  ne  le  renvoyez  pas  ce  soir.  —  Alors  il  lui 
conta  tout.  —  Laissez-le  coucher  avec  moi,  ma  mère!  Qu'il  passe 
la  nuit  ici,  qu'à  cause  de  moi  il  ne  soit  pas  plus  malheureux. 
Oh  !  ma  mère  !  ma  bonne  mère  !  je  vous  le  jure  ,  jamais  à  l'avenir 
je  ne  me  laisserai  dominer  par  ma  mauvaise  tète  ;  mais  laissez- 
moi  réparer  mes  torts.  » 

La  bonne  mère  y  consentit ,  et,  touchée  de  la  franchise  de 
George  et  des  bons  sentiments  qui  l'animaient,  elle  lui  pardonna  ; 
et  dès  le  lendemain,  suivie  des  deux  enfants,  «lie  alla  chez  le 
boulanger  demander  la  grâce  du  jeune  apprenti,  et  elle  l'obtint. 


JACQUES    AMYOT. 

-#£%%&>• 

Un  soir  de  l'an  1516,  un  cavalier  cheminait  sur  la  route  qui 
conduit  de  Melun  à  Montereau  ;  son  pourpoint  de  drap  gris , 
ses  haut-de-chausses  de  même  couleur,  sa  collerette  bien  blanche 
et  bien  empesée,  sa  toque  de  velours  où  pendait  une  belle  plume 
noire,  tout  annonçait  en  lui  un  bourgeois  aisé,  et  le  trot  soutenu 
de  son  cheval,  qu'il  aiguillonnait  de  temps  en  temps  avec  l'épe- 
ron ,  prouvait  qu'il  était  pressé  d'arriver.  Tout  à  coup  cependant 
le  cheval  fit  un  écart  et  recula  en  hennissant;  le  voyageur,  tiré 
de  ses  pensées  par  ce  brusque  mouvement,  fixa  l'objet  qui  effrayait 
sa  monture,  et  fut  lui-même  saisi  de  terreur  à  la  vue  d'un  corps 
gisant  sur  la  terre  et  à  moitié  caché  par  les  épis  qui  bordaient  le 
chemin. 

Notre  cavalier  était  un  homme  à  la  fois  brave  et  humain;  il  se 
rappela  l'évangile  du  Samaritain,  et  ne  voulut  pas  laisser  sans 
secours,  s'il  en  était  temps  encore,  l'être  malheureux  que  Dieu 


103 
avait  placé  sur  sa  route.  Il  mit  donc  pied  à  terre,  et  s'approchant, 

I  reconnut  que  c'était  un  jeune  garçon  de  douze  ans  environ , 
entièrement  privé  de  sentiment,  mais  qui  toutefois  respirait 
encore.  Il  le  souleva,  introduisit  dans  sa  bouche  sa  gourde  pleine 
d'hydromel1,  et,  au  bout  de  quelques  instants,  il  eut  le  bonheur 
de  lui  voir  ouvrir  les  yeux  ;  il  acheva  de  lui  prodiguer  des  soins  , 
puis  le  fit  monter  sur  son  cheval,  le  soutenant  devant  lui  et  dans 
ses  bras  pendant  qu'il  tenait  les  rênes,  car  il  voulait  poursuivre 
sa  bonne  œuvre  jusqu'au  bout;  et  bien  qu'il  eût  des  affaires  très- 
pressées,  il  ne  pouvait  se  décidera  abandonner  ce  pauvre  petit, 
qui,  bien  certainement  serait  mort  pendant  la  nuit,  sans  le  secours 
inespéré  qu'il  lui  avait  porté.  Le  mouvement  du  cheval  ranima 
peu  à  peu  le  jeune  garçon,  et  quelques  nouvelles  gorgées  du- 
breuvage  salutaire  achevèrent  de  lui  rendre  un  peu  de  forces. 

—  Qui  donc  es-tu,  mon  pauvre  enfant?  lui  demanda  alors  le 
cavalier. 

—  Jacques  Amyot,  pour  vous  servir,  mon  bon  monsieur. 

—  Et  par  quel  hasard  te  trouves-tu  en  si  piteux  état?  D'où 
viens-tu?  —  De  Melun,  de  chez  mon  père.  —  Tout  seul?  — Tout 
seul  ;  je  me  suis  sauvé.  —  Comment  sauvé  !  tu  as  quitté  la  maison 
de  ton  père  sans  sa  permission?  —  Dam!  il  m'avait  battu. — Et 
pourquoi  t'a-t-il  battu? —  Parce  que...  parce  que...  —  Eh  bien  ! 
parce  que? —  Parce  que  je  ne  voulais  pas  travailler. 

—  Oh!  oh!  maître  paresseux,  vous  croyiez  qu'il  était  plus 
commode  de  vagabonder  !  Et  comment  vous  trouvez-vous  de  votre 
équipée? 

—  Ah  !  très-mal  ;  j'ai  bien  faim ,  et  je  suis  si  fatigué  que  tous 
mes  membres  sont  douloureux. 

—  Je  le  crois,  de  reste,  si  tu  es  venu  de  Melun  ici  tout  d'un 
trait,  sans  boire  ni  manger. 

—  Mon  Dieu,  oui;  je  n'avais  pas  d'argent,  et  je  n'ai  jamais 
osé  demander  du  pain  à  ceux  que  j'ai  rencontrés.  Aussi,  quand  je 
m  ■  suis  assis  dans  ce  champ  là-bas,  j'ai  cru  que  j'allais  mourir  ; 
et,  sans  vous  ,  monsieur,  ça  serait  déjà  fini. 

1  Breuvage  fait  avec  de  Veau,  du  vin  el  <!:;  miel. 

•25 


104 

—  Cela  se  pourrait;  mais  dis-moi,  qu'est-ce  que  ton  père 
exigeait  donc  de  toi?  c'était  donc  bien  pénible  ? 

—  Il  ne  m'en  demandait  pas  plus  qu'à  mes  autres  frères,  qui 
l'aident  dans  son  métier  de  boucher  ;  mais  il  fallait  recommencer 
tous  les  jours;  vous  conviendrez  que  c'est  ennuyeux. 

—  Est-ce  que  tu  ne  recommences  pas  tous  les  jours  à  manger? 

—  Oui,  mais  tout  le  monde  mange,  et  tout  le  monde  ne  tra- 
vaille pas.  Vous,  par  exemple,  je  suis  sûr  que  vous  ne  faites  rien. 
—  Je  ne  fais  rien  !  Voyez-vous  ce  petit  morveux  qui  me  croit 
un  fainéant  comme  lui?  Apprenez,  monsieur  le  paresseux,  que 
maître  Balderin  n'est  devenu  le  premier  armurier  de  France  qu'à 
force  de  travailler  du  matin  au  soir,  et  souvent  encore  du  soir  au 
matin.  Ah  î  je  ne  fais  rien  !  J'ai  travaillé  toute  ma  vie,  et  il  ferait 
beau  voir  que  mes  marmots  refusassent  de  travailler  à  leur  tour, 
je  leur  aurais  bientôt  appris  de  quel  bois  je  me  chauffe.  » 

Jacques,  devenu  honteux,  n'osa  répondre;  d'ailleurs,  ils  arri- 
vaient devant  une  auberge,  et  il  était  grand  temps,  car  le  pauvre 
garçon  était  près  de  retomber  en  pâmoison.  Maître  Balderin  le  fit 
coucher,  et  le  lendemain  il  l'emmena  avec  lui  à  Orléans ,  où  le 
conduisaient  les  mêmes  affaires  qui  l'avait  amené  à  Montereau; 
et,  comme  en  définitive  Jacques  était  réellement  malade,  il  le 
plaça  à  l'hôpital  en  le  recommandant  bien  aux  bonnes  sœurs. 

La  maladie  de  Jacques  fut  longue;  mais  sœur  Ursule  prit  tant 
de  soins  de  lui,  qu'il  entra  enfin  en  convalescence  ;  alors  elle  chercha 
aie  consoler,  car  elle  voyait  bien  qu'il  se  repentait  de  sa  faute;  ce- 
pendant elle  lui  en  fit  sentir  encore  toute  la  gravité. 

«  Il  n'y  a  personne  dans  le  monde,  mon  cher  enfant,  lui  disait- 
elle  ,  qui  ne  soit  obligé  de  travailler.  Les  uns  s'occupent  à  soigner 
les  malades ,  les  autres  à  instruire  la  jeunesse  ;  quelques-uns  di- 
rigent les  affaires  de  l'État;  le  plus  grand  nombre  cultivent  la  terre, 
ou  se  livrent  à  des  arts  et  à  des  métiers  qui  les  font  vivre;  aucun 
n'est  dispensé  de  se  rendre  utile  aux  autres;  c'est  le  devoir  de  tous 
les  hommes,  et  le  premier  devoir  des  enfants  est  d'obéir  à  leur 
père,  qui  est  pour  eux  le  représentant  du  bon  Dieu,  qui  les  a 
soignés  depuis  leur  naissance,  qui  travaille  tous  les  jours  pour 
pourvoir  à  leurs  besoins;  vous  n'avez  manqué  de  rien,  tant  que 


195 

vous  avez  été  soumis  au  vôtre.  Dieu  n'a  paru  vous  abandonner 
que  quand  vous  avez  voulu  vous  soustraire  à  son  autorité;  et 
voyez  cependant  quel  secours  il  vous  a  envoyé  dans  sa  miséricorde  ! 
mais  il  vous  abandonnerait  tout  à  fait  si  les  souffrances  que  vous 
avez  éprouvées  ne  vous  inspiraient  un  salutaire  repentir.  Quelles 
que  soient  les  peines  qui  vous  attendent  encore  dans  le  monde, 
n'oubliez  jamais  que  la  Providence  veille  sur  vous;  cherchez  à 
mériter  ses  bontés,  et  confiez-vous  en  elle.  »  Jacques  écouta  do- 
cilement ces  avis;  il  se  promit  bien  de  les  suivre;  lorsqu'on  le 
jugea  assez  rétabli,  la  sœur  Ursule  lui  fit  un  petit  paquet  de  linge, 
lui  acheta  une  bonne  paire  de  souliers ,  et  lui  remit  le  reste  de 
la  somme  que  maître  Balderin  avait  laissée  pour  lui,  car  ce  digne 
homme  n'avait  pas  voulu  que  son  protégé  fût  à  charge  à  l'hospice. 
Puis  sœur  Ursule,  ayant  fait  entendre  la  messe  à  Jacques,  le  confia 
à  un  voiturier  qui  allait  à  Melun.  Jacques  y  arriva  le  lendemain 
de  son  départ  de  l'hospice.  Il  s'était  bien  promis  de  demander  par- 
don à  son  père,  et  de  désarmer  son  courroux  par  sa  soumission 
et  son  activité;  cependant  il  tremblait  en  entrant  dans  la  rue  qu'il 
habitait;  il  sentait  bien  qu'il  méritait  une  réprimande  sévère,  et 
il  aurait  voulu  que  ce  premier  moment  fut  passé.  Malgré  lui,  ses 
pas  se  ralentissaient;  pourtant  il  arrive  près  du  banc  qui  était  à 
côté  de  la  porte;  mais  il  ne  comprend  rien  à  ce  qu'il  voit  :  la 
boutique  de  son  père  a  disparu,  il  se  frotte  les  yeux,  regarde  en- 
core ;  voilà  bien  à  droite  la  mercière  qui  venait,  tous  les  jours, 
acheter  sa  viande;  à  gauche,  voici  la  fruitière  qui  lui  donnait  des 
pommes  de  temps  en  temps;  mais  létal  du  père  Amyot,  où  donc 
est-il?  la  porte  et  les  volets  sont  fermés;  on  dirait  qu'il  n'y  a  per- 
sonne dans  la  maison;  il  frappe,  pas  de  réponse.  Enfin  inquiet,  il 
entre  chez  la  fruitière,  qui  ne  le  reconnaît  pas,  car  il  est  pale  et 
maigre,  d'ailleurs  il  a  bien  grandi. 

—  Où  donc  est  mon  père ,  mère  Robin  ?  demande-t-il  en 
étouffant  les  sanglots  qui  oppressent  sa  poitrine. 

—  Votre  père ,  jeune  homme  !  quel  père?  Eh!  mais  c'est  Jac- 
ques le  vagabond;  ah!  mauvais  sujet,  vous  revenez  trop  tard: 
le  pauvre  cher  homme  est  auprès  du  bon  Dieu  ;  il  r.e  se  portait 
déjà  pas  trop  bien  ;  le  chagrin  que  vous  lui  avez  fait  l'a  achevé.  » 


196 

Oh!  qui  pourrait  dire  ce  que  Jacques  souffrit  en  entendant 
ces  terribles  paroles  ?  Son  père  était  mort  !  mort  sans  lui  avoir 
pardonné!  il  ne  le  verrait  plus,  et  ne  pourrait  expier  la  faute 
dont  il  s'était  rendu  coupable  envers  lui  !  Abattu  par  la  douleur, 
il  tomba  sur  un  banc  ,  et  crut  qu'il  allait  mourir  :  la  mère  Robin 
chercha  alors  à  lui  donner  des  consolations;  mais  le  remords  se  joi- 
gnait à  la  misère  pour  rendre  Jacques  bien  malheureux.  Son  père 
n'avait  lais.se  aucune  fortune  :  il  n'en  avait  pas  d'autre  que  son  tra- 
vail. Ses  frères  avaient  été  recueillis  par  des  parents  qui  savaient 
qu'ils  étaient  laborieux  ;  mais  lui  !  qui  voudrait  se  charger  d'un 
enfantqui  avait  refusé  d'obéir  à  son  père  !  Il  sentait  bien  que  tout  le 
monde  l'abandonnerait.  Il  commença  à  se  livrer  au  désespoir. 

Cependant  les  dernières  paroles  de  la  sœur  Ursule  lui  revin- 
rent à  la  mémoire.  «  Quelles  que  soient  les  peines  que  vous 
éprouverez,  lui  avait-elle  dit,  n'oubliez  pas  que  la  Providence 
veille  sur  vous.  »  Ces  paroles  devinrent  pour  Jacques  comme  un 
baume  consolateur;  il  fit  le  signe  de  la  croix,  et  courut  à  l'église, 
où  il  se  jeta  à  genoux  en  pleurant. 

«  Mon  Dieu,  disait-il ,  prenez  pitié  de  moi!  que  vais-je  deve- 
nir !  je  suis  bien  malheureux,  et  je  l'ai  bien  mérité  ;  mais  je  veux 
réparer  mes  torts,  je  vous  promets  d'employer  ma  vie  aussi  uti- 
lement que  je  le  pourrai;  ayez  pitié  de  moi,  puisque  votre  Pro- 
vidence veille  sur  toutes  vos  créatures.  » 

Jacques  sanglotait  et  partait  tout  haut,  se  croyant  seul  avec 
Dieu.  Il  ne  s'était  pas  aperçu  de  la  présence  d  une  dame  âgée  , 
qui  était  restée  dans  l'église  après  l'oflice.  Cette  dame  fut  émue  de 
la  douleur  de  cet  enfant,  et  le  questionna.  Ses  réponses  lui  avant 
prouvé  qu'il  avait  un  vrai  repentir  de  ses  fautes,  elle  lui  proposa 
d'entrer  à  son  service.  Vous  pensez  bien  que  Jacques  accepta  a\ee 
reconnaissance,  et  qu'il  remercia  Dieu  du  secours  inespéré  qu'il 
lui  envoyait.  Tout  à  l'heure,  sans  asile  et  sans  pain,  il  se  trouvait 
introduit  dans  une  bonne  maison  où  il  ne  manquerait  de  rien. 

Sa  besogne  la  plus  importante  était  de  conduire  au  collège  les 
enfants  de  madame  de  Saint-Yvon  (  c'était  le  nom  de  sa  protec- 
trice ) ,  et  de  les  en  ramener.  Jacques  avait  bien  du  temps  de 
reste  pour  s'amuser,  s'il  l'avait  voulu;  il  aurait  pu  aller  jouer  sur 


197 

la  place  avec  d'autres  petits  garçons,  pendant  que  ses  jeunes 
maîtres  étudiaient  leurs  leçons;  mais  il  était  bien  trop  triste  pour 
cela  ;  d'ailleurs  ,  il  avait  résolu  d'employer  utilement  tous  ses 
instants.  Aussi  préféra— t-îl  rester  à  la  porte  de  la  classe  ;  et  de  là, 
il  écoutait  ce  que  disait  le  professeur.  D'abord  il  n'y  comprit  rien 
du  tout;  mais  à  force  d'écouter,  il  réussit  à  retenir  quelques  mots 
dont  il  demanda  l'explication  aux  jeunes  de  Saint-Yvon  ;  le  len- 
demain, la  leçon  lui  parut  moins  obscure;  au  bout  de  quelques 
jours,  il  parvint  à  comprendre  presque  tout  à  fait;  puis  enfin  il 
prit  tant  de  goût  à  l'étude ,  qu'il  passait  à  lire  les  livres  de  ses 
jeunes  maîtres,  tout  le  temps  employé  à  leur  service. 

Aussi  arriva-t-il  qu'un  jour  le  jeune  Robert  de  Saint-Yvon 
ayant  été  interrogé  sans  pouvoir  répondre,  parce  qu'il  avait  mal 
appris  sa  leçon,  Jacques  s'avança  tout  doucement  derrière  lui, 
lui  souffla  ce  qu'il  devait  dire,  puis  revint  bien  vite  à  la  porte, 
car  il  n'avait  pas  le  droit  d'entrer  dans  la  classe.  Le  professeur,  à 
qui  ce  petit  manège  n'avait  pas  échappé ,  appela  Jacques  après 
l'étude,  le  fit  causer,  et  fut  bien  surpris  de  le  trouver  plus  instruit 
que  ses  premiers  élèves.  Il  parla  de  lui  au  principal  du  collège, 
qui  se  chargea  d'obtenir  que  cet  enfant  pût  faire  ses  études. 

Oh!  comme  Jacques  se  trouva  heureux,  le  jour  où  on  lui  vint 
annoncer  qu'il  allait  entrer  au  collège  en  qualité  de  boursier  ! 
Alors  il  se  promit  bien  de  se  rendre  digne  d'un  si  grand  bonheur 
en  se  livrant  au  travail  avec  une  ardeur  nouvelle;  aussi  ne  con- 
nut-il jamais  l'ennui:  il  n'y  a  que  les  paresseux  qui  trouvent  le 
temps  long.  Jacques  travailla  donc,  et  si  assidûment  qu'il  fut 
presque  toujours  le  premier  de  sa  classe;  la  rapidité  de  ses  pro- 
grès paraîtra  sans  doute  surprenante,  car  sa  première  enfance 
avait  été  fort  négligée;  mais  Jacques  avait  d'heureuses  disposi- 
tions, de  plus  une  volonté  bien  ferme  de  réparer  sa  conduite 
passée.  D'ailleurs,  chaque  jour,  l'étude  avait  pour  lui  plus  d'at- 
traits; plus  il  apprenait,  et  plus  il  voulait  apprendre.  Son  appli- 
cation était  soutenue  par  une  conduite  exemplaire;  ses  maîtres  le 
citaient  toujours  comme  un  modèle  à  suivre. 

Jacques  Amyot  avait  près  de  vingt  ans ,  et  il  avait  terminé  sa 
classe  de  philosophie ,   lorsqu'un  gentilhomme  du  Berry  vint 


108 

demander  au  principal  du  collège  un  bon  professeur  pour  faire 
l'éducation  de  ses  enfants.  Le  principal  lui  désigna  Jacques,  qui 
venait  d'entrer  dans  les  ordres,  comme  le  sujet  le  plus  distingué, 
sous  le  rapport  des  mœurs  et  de  l'instruction.  31.  de  Montche- 
vron  l'emmena  donc  immédiatement  à  son  château.  Amyot,  en 
acceptant  ces  fonctions  d'instituteur,  était  à  la  fois  tremblant  et 
satisfait.  Satisfait,  car  il  allait  enfin  pouvoir  se  rendre  utile  et. 
payer  ainsi  la  dette  que  tout  homme  contracte  envers  la  société; 
mais  il  tremblait  en  pensant  à  la  responsabilité  qui  allait  peser 
sur  lui.  Il  fallait  former  à  la  fois  l'esprit  et  le  cœur  de  trois  jeunes 
enfants,  que  la  moindre  erreur  pouvait  é-arcr. 

Mais  se  souvenant  toujours  que  la  Providence  veillait  sur  lui, 
il  l'invoqua  avec  confiance,  pria  Dieu  de  l'éclairer,  et  entreprit 
son  honorable  tâche  avec  zèle  et  dévoûment.  Il  s'attacha  d'abord 
à  gagner  l'affection  de  ses  élèves;  il  réussit  à  leur  rendre  l'étude 
agréable,  à  former  leur  jugement ,  à  adoucir  leur  caractère  ,  si 
bien  qu'au  bout  d'un  an  ces  jeunes  gens  l'aimaient  comme  un 
second  père,  et  ne  pouvaient  passer  une  journée  sans  lui. 

Il  y  avait  déjà  quelques  années  que  Jacques  Amyot  était  dans 
cette  famille,  lorsque  le  roi  Henri  II  vint  visiter  la  province.  Les 
jeunes  de  3Iontchevron  allèrent  lui  rendre  leurs  hommages,  et 
l'un  d'eux  lui  présenta  une  épigramme  grecque,  composée  par 
leur  précepteur.  Le  chancelier  de  L'Hospital,  premier  ministre 
du  roi,  était  connaisseur;  il  fut  frappé  de  l'énergie  et  de  la 
pureté  de  ces  vers,  et  voulut  en  connaître  l'auteur.  Lorsqu'il  eut 
causé  une  heure  avec  Amyot,  il  crut  ne  pouvoir  mieux  faire  que 
d'engager  le  monarque  à  lui  confier  l'éducation  de  ses  fils. 

Quelle  gloire  pour  le  pauvre  Jacques  Amyot,  fils  d'un  bou- 
cher, et  combien  il  regretta  que  son  père  ne  put  en  jouir!  Après 
tous  les  chagrins  qu'il  lui  avait  causés  dans  son  enfance,  il  aurait 
été  si  heureux  de  pouvoir  l'en  dédommager  en  comblant  de  joie 
ses  vieux  jours;  mais  la  faute  de  Jacques  était  de  celles  dont 
les  suites  sont  irréparables.  Amyot  était  un  exemple  frappant  de 
la  justice  de  Dieu;  elle  répandait  sur  lui  ses  faveurs  depuis  que  le 
repentir  l'avait  fait  rentrer  dans  la  voie  du  bien,  comme  elle  avait 
semé  sa  route  d'afflictions,  tant  qu'il  avait  méconnu  ses  devoirs. 


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■ 


199 

Parvenu  au  poste  éminent  qui  lui  était  confié,  Jacques  ne  né- 
gligea rien  pour  répondre  dignement  au  choix  dont  le  souverain 
l'avait  honoré.  Aussi  le  roi  le  récompensa-t-il  en  le  nommant  tour 
à  tour  abbé  de  Belloyasse,  grand-aumônier,  puis  évoque  d'Auxerre. 

Dans  sa  prospérité,  Amyot  n'oublia  pas  ceux  qui  l'avaient 
secouru  pendant  ses  mauvais  jours.  Les  forges  de  maître  Balderin 
ayant  été  incendiées,  il  les  fit  rétablir  à  ses  frais.  L'hôpital 
d'Orléans  reçut  une  dotation  spécialement  affectée  à  secourir  les 
jeunes  orphelins,  et  il  chercha  constamment  à  protéger  les  jeu- 
nes gens  studieux  que  la  pauvreté  seule  empêchait  de  réussir 

Malheureusement  pour  lui  et  pour  la  France,  ayant  été  blessé 
dans  un  tournois,  par  le  comte  de  Montgommery,  Henri  II  mou- 
rut de  cette  blessure  au  bout  de  quelques  jours.  Dès  lors  Amyot 
ne  fut  plus  maître  de  diriger  à  son  gré  l'éducation  des  jeunes 
princes  ;  il  se  retira  dans  son  évêché  d'Auxerre,  et  il  y  continua 
cette  vie  de  bonnes  œuvres  à  laquelle  il  s'était  voué. 


LA  TIRELIRE. 


Cette  narration,  mes  jeunes  amis,  a  pour  but  de  vous  prouver 
que  les  plus  petites  économies  accumulées  produisent  souvent 
de  fortes  sommes;  et  avec  elles  la  jouissance  de  rendre  un  service 
important,  de  prévenir  un  grand  malheur;  et,  comme  nous  le  dit 
un  des  sages  de  l'antiquité  :  «  //  riy  a  pas  de  riens  dans  la  nature.» 

Les  nombreux  élèves  de  l'enseignement  mutuel  d'un  arron- 
dissement de  Paris  portaient  un  attachement  particulier  au  vieux 
concierge  de  leur  école ,  père  de  deux  enfants  mâles  et  de  deux 
jeunes  filles.  L'aîné  des  garçons,  employé  dans  une  imprimerie  , 
s'était  fait  exempter  de  la  conscription,  comme  fds  aîné  de  famille 
pauvre,  et  surtout  comme  étant  atteint  d'une  névralgie,  qui  par- 
fois l'obligeait  de  cesser  tout  travail.  Il  n'en  était  pas  de  même 
de  son  frère  cadet,  nommé  Charles  :  celui-ci,  favorisé  de  la  nature, 
joignait  à  la  figure  la  plus  expressive  une  constitution  robuste  ; 
aussi  secondait-il  son  vieux  père  dans  le  service  pénible  de  l'école 


200 
mutuelle.  Seul  des  quatre  enfants,  Charles  habitait  avec  son  père 
et  sa  mère;  ses  deux  jeunes  sœurs  demeuraient  chez  une  proche 
parente,  couturière  très  en  vogue,  qui  les  avait  en  quelque  sorte 
adoptées,  et  les  initiait  chaque  jour  à  sa  profession. 

On  conçoit  aisément  toute  la  tendresse  qu'Etienne  et  sa  femme 
portaient  à  leur  bien-aimé  Charles,  dont  la  bonté  du  cœur  et  la 
franche  gaîté  faisaient  le  charme  de  leur  existence,  et  leur  at- 
tiraient rattachement  et  la  considération  de  tous  les  élèves  de 
l'école.  Il  n'était  pas  un  seul  d'entre  eux  qui  n'eût  reçu  de  cet 
excellent  jeune  homme  une  prévenance,  un  service  dont  ils  con- 
servaient le  souvenir.  Il  était  devenu  leur  conlident,  leur  ami; 
plus  d'une  fois  même,  il  leur  avait  évité  des  punitions  par  sa 
prévoyance  et  son  adresse  à  réparer  une  faute,  une  étourderie; 
plus  d'une  fois  il  avait  obtenu  du  directeur  de  l'établissement, 
homme  à  la  fois  juste  et  sévère,  un  pardon  qu'on  était  loin  d'es- 
pérer. C'était  Charles  qui  se  chargeait  de  classer  et  de  mettre  en 
ordre  le  panier  de  chaque  élève ,  contenant  la  provision  d'usage 
pour  le  déjeuner  entre  les  deux  classes.  C'était  Charles  qui  rac- 
commodait tantôt  une  corde  à  sauter,  tantôt  une  quille  brisée, 
une  casquette  déchirée  :  on  le  regardait  comme  la  providence  de 
cette  jeunesse  nombreuse,  turbulente,  que  d'un  mot,  d'un  coup 
d'œil,  il  ramenait  à  l'ordre  et  soumettait  à  sa  volonté. 

Un  matin  Charles,  après  avoir  balayé  la  grande  classe,  nettoyé 
les  banquettes,  les  encriers  et  rangé  les  divers  tableaux  d'instruc- 
tion, se  reposait  assis  sur  une  table,  tout  haletant  et  essuyant 
avec  la  manche  de  sa  chemise  la  sueur  qui  coulait  de  son  visage. 
Le  père  Etienne  le  regardait  à  travers  une  croisée  du  jardin,  où 
s'étaient  déjà  réunis  plusieurs  élèves  qui  remarquaient  sur  les 
traits  du  vieillard  une  vive  altération ,  et  voyaient  môme  des 
pleurs  qui  s'échappaient  de  ses  yeux.  «  Eh  quoi  !  »  dit  l'un  des 
mutuels,  «  vous  pleurez,  père  Etienne,  en  regardant  votre  fils! 
»  Est-ce  qu'il  vous  causerait  du  chagrin?  —  Je  ne  saurais  vous 
»  le  cacher,  répond  le  vieillard,  et  c'est  pour  la  première  fois  de 
»  sa  vie.  — Lui,  si  bon,  si  prévenant  !  Et  qu'a-t-il  donc  fait?  — 
»  Oh  !  rien  que  de  bien  innocent  :  il  vient  de  compter  ses  vingt-un 
»  ans;  et,  dans  quelques  mois, il  sera  de  la  conscription.  S'il  faut 


201 

»  qu'il  parte  pour  l'année,  ma  pauvre  femme  en  mourra  de 
»  douleur;  et  moi,  trop  vieux,  trop  infirme  pour  vaquer  aux  tra- 
»  vaux  de  concierge  de  l'école,  je  me  vois  réduit  à  terminer  ma 
»  pauvre  vie  dans  un  hospice.  —  Vous,  père  Etienne  !  »  s'écrient 
presque  à  la  fois  douze  ou  quinze  élèves  de  l'école  :  «  vous,  parmi 
»  les  infortunés  que  l'on  entasse  dans  des  maisons  de  charité  ! 
»  nous  ne  le  souffrirons  jamais.  —  Eh  !  que  ferez-vous,  mes  chers 
»  petits  amis?  enfants  presque  tous  d'honnêtes  ouvriers  qui  ne 
»  vivent  que  du  travail  de  leurs  mains,  vous  ne  pouvez  m'être 
»  d'aucun  secours. —  Rien  n'est  impossible,»  lui  répond  avec 
une  expression  remarquable,  Casimir  Blondel,  fils  d'un  premier 
garçon  menuisier;  «  non,  rien  n'est  impossible,  quand  on  a  dans 
»  le  cœur  une  forte  résolution  de  faire  le  bien  :  calmez  vos  crain- 
»  tes,  prenez  courage,  et  laissez-nous  faire.  »  Le  vieillard,  touché 
de  ces  paroles,  jette  sur  eux  un  regard  plein  d'espérance  en  se 
disant  tout  bas  :  «  0  mon  Dieu  !  secondez-les  !  » 

«  Je  devine  quel  est  ton  dessein ,  »  dit  à  Casimir,  Joseph  Girard, 
fils  d'un  garçon  imprimeur.  «  Tu  sais,  comme  moi,  qu'en  souscri- 
»  vaut  pour  une  somme...  je  ne  sais  pas  laquelle,  on  s'assure  un 
»  remplaçant,  dans  le  cas  où  le  sort  obligerait  à  partir.  — C'est 
»  cela  même,  répond  Casimir;  dès  ce  soir,  je  vais  m'informer 
»  quelle  est  la  somme  nécessaire...  —  Et  tous  nos  camarades, 
»  ajouta  Joseph,  demanderont,  comme  nous,  à  leurs  parents  de 
»  se  cotiser,  chacun  selon  ses  petits  moyens,  pour  empêcher 
»  notre  bon  ami  Charles  de  se  séparer  de  nous.  —  Oh!  j'ai  en 
»  tête  un  meilleur  projet  que  tout  cela.  Je  ne  puis  vous  l'expli- 
»  quer  que  demain,  pendant  le  déjeuner;  en  attendant,  mes  amis, 
»  de  la  prudence  et  de  la  discrétion.  » 

Le  lendemain,  Casimir,  qui  avait  pris  tous  les  renseignements 
nécessaires,  réunit  en  secret  un  grand  nombre  de  mutuels  dans 
la  salle  de  récréation,  et  leur  apprend  qu'il  existe  dans  Paris  un 
bureau  d'assurance  où,  moyennant  une  somme  de  six  cents  francs 
déposée  avant  le  jour  du  tirage  au  sort,  on  se  procure  un  rem- 
plaçant. «  C'est  à  nous,  ajouta-t-il  avec  l'élan  de  l'âme,  à  nous 
»  procurer  cette  somme ,  afin  de  conserver  parmi  nous  ce  bon 
»  Charles  que  nous  aimons  tant,  et  qui  maintenant  est  devenu 
i.  2G 


202 

»  Punique  soutien  de  ses  pauvres  parents.  Si  chacun  de  nous  par- 
»  lait  aux  siens,  la  somme,  j'en  suis  sûr,  serait  bientôt  réaliser; 
»  mais  ce  n'est  qu'à  nous  seuls,  mes  chers  camarades, que  Charles 
»  devra  sa  délivrance,  si  vous  adoptez  le  plan  que  j'ai  conçu. — 
»  Explique-toi  donc!»  lui  disent  plusieurs  élèves.  «Voici  ce 
»  que  j'ai  imaginé...  mais  que  deux  d'entre  vous  aillent  faire 
»  sentinelle  à  la  porte  d'entrée,  de  crainte  qu'on  ne  puisse  m'en- 
»  tendre  ;  car  mon  projet  exige  un  grand  mystère.  »  Toutes  les 
précautions  étant  prises,  Casimir  poursuivit  en  ces  termes,  avec 
toute  la  chaleur  d'un  véritable  philanthrope. 

«  Ce  sera  dans  trois  mois,  c'est-à-dire  vers  la  fin  d'avril  qu'aura 
»  lieu  le  tirage  de  la  conscription;  et  il  faut  que  les  six  cents 
»  francs  soient  déposés  avant  cette  époque  au  bureau  des  rem- 
»  placements.  Nous  sommes  cent  soixante  élèves  dens  l'école  :  si 
»  chacun  de  nous  pouvait  déposer  dans  une  tirelire ,  que  je  me 
»  charge  de  nous  procurer,  seulement  un  sou  par  jour,  cela  ferait 
»  deux  cent  vingt-cinq  francs  par  mois  :  ce  qui  nous  produirait 
»  au  delà  de  la  somme  nécessaire.  Plusieurs  d'entre  nous,  je  le 
»  sais,  ne  peuvent  pas  obtenir  de  leurs  parents  cette  modique 
»  offrande  ;  mais  un  grand  nombre  pourront  déposer  le  double  : 
»  moi  tout  le  premier;  ma  bonne  mère  me  donne  tous  les  matins 
»  deux  sous  pour  acheter  des  pommes  ou  du  fromage,  à  notre 
»  déjeuner  de  l'école  :  je  les  dépose  de  bon  cœur  dans  la  tirelire, 
»  et  je  mange  mon  pain  sec.  —  Et  moi,  dit  Joseph  Girard,  je 
»  m'en  vais  de  temps  en  temps  cajoler  ma  grand'tante,  fameuse 
»  épicière,  qui  me  lâche  assez  souvent  une  pièce  de  vingt  sous  ; 
»  je  vous  la  campe  dans  la  tirelire.  —  Oh  !  si  je  pouvais  devenir 
»  moniteur!  »  s'écrie  Germain  Castel,  fils  d'un  peintre  en  bâti- 
ments, «  mon  parrain,  l'agent  de  change,  m'a  promis  une  pièce 
»  d'or  :  ça  meublerait  joliment  la  tirelire...»  Enfin,  chaque  élève 
s'offre  à  fournir  tout  ce  qui  sera  en  son  pouvoir,  à  l'exception 
toutefois  de  cinq  à  six  jeunes  gaillards,  qui  soutiennent  qu'on 
peut  bien  manger  son  pain  sec  pendant  plusieurs  jours  de  suite; 
mais  que  pendant  trois  mois,  c'est  impossible;  et  que  tels  et  tels 
qui  font  les  généreux,  les  magnanimes,  seront  peut-être  les  pre- 
miers à  négliger  la  tirelire  pour  acheter  quelque  friandise.  «  Nous 


•203 

»  ne  forçons  personne,  et  chacun  de  nous  est  libre,  »  répondent 
à  la  fois  Casimir  et  Joseph  ;  «  mais,  dans  tous  les  cas,  nous  ne  ris- 
»  quons  rien  d'essayer  nos  cotisations.  —  Oui,  oui,  essayons,  » 
s'écrient  presque  tous  les  mutuels;  «  mais  c'est  à  condition,  re- 
»  prennent  les  réfractaires,  que  chacun  déposera  son  offrande 
»  en  secret,  afin  que  ceux  qui  donneront  le  plus  ne  dédaignent 
»  pas  ceux  qui  donneront  le  moins,  ou  peut-être  rien  du  tout.  » 
Cette  proposition  est  acceptée  à  l'unanimité.  On  convient  donc 
que,  tous  les  lundis,  à  l'heure  de  la  récréation,  on  déposera  se- 
crètement le  fruit  de  ses  économies  de  la  semaine,  dans  une  tire- 
lire à  deux  clefs,  pouvant  contenir  la  somme  de  six  à  sept  cents 
francs,  tant  en  gros  sous  qu'en  petites  pièces  blanches;  et  qu'au 
bout  d'un  mois  il  en  sera  fait  l'ouverture  par  deux  caissiers  et 
trois  commissaires  élus,  pour  constater  le  produit;  ce  qui  fera 
prendre,  par  l'assemblée  générale,  la  détermination  de  continuer 
ou  de  cesser  la  cotisation.  On  procède,  en  conséquence,  aux  élec- 
tions. Casimir  Blondel  et  Joseph  Girard  sont  nommés  les  deux 
trésoriers,  dont  chacun  sera  le  dépositaire  d'une  clef  de  la  tirelire. 
Germain  Castel,  avec  deux  chauds  partisans  de  la  souscription, 
sont  élus  commissaires-inspecteurs. 

Dès  le  lundi  suivant,  une  tirelire  à  deux  serrures  fut  placée 
dans  une  encoignure  de  la  salle  de  récréation  :  elle  était  couverte 
d'une  vieille  souquenille  appartenante  Charles,  qu'il  avait  bien 
fallu  mettre  à  moitié  dans  le  secret,  et  auquel  on  avait  fait  ac- 
croire que  c'était  une  cotisation  de  l'école  pour  la  fête  du  direc- 
teur. Chaque  élève  déposa  donc  secrètement  ce  qu'il  voulut;  et 
dès  que  la  cloche  de  la  rentrée  en  classe  se  fit  entendre,  le  crédule 
Charles  emporta  dans  sa  chambre  la  tirelire  qu'il  représenta,  le 
lundi  suivant,  à  l'heure  ordinaire  où  les  offrandes  se  renouve- 
laient, et  dont  s'emparait  encore  Charles,  bien  loin  de  se  douter 
qu'il  fût  la  cause  de  cette  mystérieuse  cotisation. 

Mais  ce  mystère,  si  ponctuellement  observé,  faillit  être  révélé 
par  les  marchandes  de  pommes,  de  pain  d'épice  et  de  gâteaux  de 
Nanterre,  qui  se  tenaient  à  l'entrée  de  l'école,  et  ne  faisaient  pas 
ensemble  plus  de  dix  sous  de  recette  dans  la  journée.  Ce  n'était, 
en  effet,  que  les  cinq  ou  six  réfractaires  et  quelques  gourmands 


204 

incorrigibles  qui  continuaient  en  secret  leurs  achats,  et  fei- 
gnaient ensuite  de  déposer  leur  offrande  dans  la  tirelire...  mais 
ils  ne  tardèrent  pas  à  se  repentir  de  leur  égoïsme. 

Enfin  arriva  le  dernier  lundi  du  mois  de  février,  et  nos  mutuels 
furent  empressés  de  savoir  ce  qu'avaient  produit  leurs  cotisations 
et  leurs  sacrifices.  «  Voyons,  disaient  les  uns,  si  notre  premier 
»  mois  s'élève  au  tiers  de  la  somme  nécessaire  pour  racheter 
»  notre  ami  Charles;  cela  nous  donnera  du  courage  pour  achever 
»  notre  entreprise.  »  On  procède  donc  à  l'ouverture  de  la  tire- 
lire :  Casimir  et  Joseph,  dépositaires  des  deux  clefs,  ouvrent  cha- 
cun une  serrure;  Germain  Castel  et  les  deux  autres  commissai- 
res-inspecteurs lèvent  le  dessus  de  la  tirelire;  on  met  à  part  les 
pièces  blanches;  on  forme  des  piles  d'un  franc  avec  les  pièces  de 
billon,  qui  sont  en  bien  plus  grand  nombre;  et  le  total  se  monte... 
à  la  somme  de  cent  quarante-cinq  francs  vingt  centimes. 

«  J'étais  bien  sûr,  dit  alors  le  chef  des  réfractaires,  que  vous 
»  ne  parviendriez  pas  à  former,  en  trois  mois  de  temps  la  somme 
»  de  six  cents  francs.  Pauvres  dupes  !  c'était  bien  la  peine  de 
»  vous  priver  des  douceurs  de  la  vie. —  On  ne  fait  pas  le  bien, 
»  lui  répond  Casimir  avec  énergie,  sans  éprouver  des  obstacles, 
»  des  contre-temps:  pour  moi,  je  ne  me  laisse  point  abattre  par 
»  cette  première  épreuve;  et  si  mes  camarades  veulent  me  se- 
»  conder,  nous  en  tenterons  une  seconde,  qui  peut-être  nous 
»  sera  plus  profitable. —  Adopté!»  s'écrient  presque  tous  les 
mutuels;  et  les  six  réfractaires  de  rire  aux  éclats,  en  leur  souhai- 
tant bon  appétit  pour  manger  leur  pain  sec  pendant  un  mois  en- 
core. On  convient  donc  de  laisser  les  cent  quarante-cinq  francs 
vingt  centimes  en  dépôt  dans  la  tirelire,  qu'on  referme  à  double 
serrure,  et  que  l'on  confie  de  nouveau  a  Charles  qui,  croyant  tou- 
jours que  c'est  une  collecte  pour  la  fête  du  directeur  de  l'école,  a 
le  plus  grand  soin  de  la  soustraire  à  ses  regards. 

Le  lundi  suivant,  au  moment  de  la  récréation,  la  tirelire  fut 
remise  à  sa  place  ordinaire,  toujours  couverte  de  la  vieille  sou- 
quenille;  et  au  signal  donné,  les  offrandes  recommencèrent.  Ca- 
simir et  Joseph  remarquaient  avec  plaisir  qu'elles  étaient  faites 
avec  plus  d'empressement,  et  puis,  ce  qui  semblait  leur  donner 


205 

quelque  espoir,  c'est  qu'on  touchait  aux  jours  gras,  époque  où 
chaque  élève  recevait  de  ses  parents  de  quoi  la  célébrer  :  ce  qui 
pourrait  être  favorable  à  la  recette  du  mois.  Germain  Castel  était 
devenu  moniteur;  Joseph  Girard  espérait,  en  cajolant  bien  sa 
vieille  tante  l'épicière,  obtenir  d'elle  une  pièce  de  cinq  francs 
pour  son  carnaval;  en  un  mot,  tout  paraissait  offrir  d'heureuses 
chances  pour  le  second  mois  de'la  tirelire. 

II  arriva  ce  jour  si  impatiemment  attendu,  qui  devait  combler 
l'espoir  ou  faire  échouer  les  projets  des  intéressants  mutuels  ;  car  il 
était  unanimement  arrêté  que,  si  la  cotisation  du  second  mois  n'é- 
tait pas  plus  forte  que  celle  du  premier,  on  renoncerait,  non  sans 
de  vifs  regrets,  à  procurer  un  remplaçant  au  bon  Charles,  toujours 
dépositaire  de  la  tirelire.  Au  moment  donc  où  le  directeur  de 
l'école  allait  faire  lui-même  son  repas  accoutumé,  Casimir  et 
Joseph,  seuls  avec  les  trois  commissaires-inspecteurs,  profitant 
d'un  grand  jeu  de  ballon  qui  occupait  dans  la  cour  presque  tous 
leurs  camarades,  procédèrent,  en  tremblant,  à  l'ouverture  de  la 
tirelire.  «  Oh  !  que  de  pièces  blanches  !  »  s'écrie  Joseph  Girard 
en  relevant  le  couvercle. — Que  vois-je  !  »  s'écrie  à  son  tour  Casi- 
mir Blondel  :  «  deux  pièces  d'or  et  plusieurs  pièces  de  cinq  francs! 
»  — On  voit  bien,»  dit  en  sautant  de  joie  Germain  Castel,  «  que 
»  Joseph  a  été  cajoler  sa  grand'tante  l'épicière.  —  Et  que  toi ,  » 
lui  répond  Joseph,  «  tu  as  reçu  de  ton  parrain,  l'agent  de  change, 
»  le  prix  de  ton  grade  de  moniteur.  —  Chacun  de  nous  a  fait  de 
»  son  mieux,  »  dit  à  son  tour  Casimir.  «  Ne  perdons  pas  de  temps, 
»  et  sachons  à  combien  s'élèvent  nos  deux  premières  cotisations  !  » 
On  fait  le  compte,  et  le  total  se  monte  à  la  somme  de  quatre  cent 
trente-deux  francs  quatre-vingt  quinze  centimes;  ce  qui  portait  la 
seconde  cotisation  presque  au  double  de  la  première.  Cet  heureux 
résultat  fut  annoncé  à  tous  les  mutuels,  qui  sautèrent  de  joie  en 
jetant  en  l'air  leurs  casquettes  et  portant  un  regard  de  triomphe 
sur  les  six  réfractaires,  qui  baissaient  les  yeux  et  commençaient 
à  se  repentir  de  leur  obstination. 

Il  fut  convenu  qu'aussitôt  la  classe  terminée,  les  .deux  tré- 
soriers et  les  trois  commissaires-inspecteurs  iraient  porter  les 
quatre  cent  trente-deux  francs  quatre-vingt-quinze  centimes  au 


206 

directeur  du  bureau  des  remplacements.  On  se  doute  aisément  de 
tout  l'intérêt  qu'ils  inspirèrent  à  cet  honnête  agent,  qui  leur  en 
donna  quittance,  inscrivit  aussitôt  Charles  Etienne  parmi  les  con- 
scrits remplacés,  et  promit  aux  cinq  représentants  de  l'enseigne- 
ment mutuel  de  leur  remettre  le  titre  d'assurance,  en  faveur  de 
leur  protégé,  dès  que  les  six  cents  francs  seraient  déposés  à  sa  caisse. 

La  troisième  cotisation  eut  donc  lieu  comme  les  deux  pre- 
mières, et  produisit  au  delà  de  deux  cents  francs,  tant  le  désir  de 
sauver  Charles  de  la  conscription  avait  excité,  parmi  les  élèves, 
de  zèle  et  de  privations.  Peu  de  jours  après  eut  lieu  le  tirage  à 
l'Hôtel  de  Ville.  Charles  Etienne,  accompagné  de  son  père,  vive- 
ment ému,  tire  un  numéro  qu'il  déplie  en  tremblant;  mais  avant 
même  qu'il  en  connaisse  le  chiffre,  les  cinq  commissaires  des 
mutuels  s'élancent  vers  lui,  et  lui  remettent  son  congé  par  rem- 
plaçant, que  leur  avait  délivré  le  directeur  du  bureau  d'assurance. 
Il  était  temps  :  car  le  numéro  tiré  par  Charles  portait  13,  et, 
sous  six  semaines,  le  jeune  conscrit  eût  rejoint  le  régiment  auquel 
il  était  destiné. 

Il  serait  difficile  de  peindre  la  joie  et  le  saisissement  du  père 
et  du  fils,  enlacés  dans  les  bras  l'un  de  l'autre;  cette  admirable 
cotisation  des  mutuels  fut  applaudie  de  tout  le  monde,  et  répan- 
due dans  leur  arrondissement.  Ce  fut  surtout  l'excellente  mère 
Etienne  qui  faisait  éclater  son  bonheur  et  sa  reconnaissance.  Dès 
le  lendemain,  elle  s'établit  à  la  porte  de  l'école,  et  chaque  élève 
qui  paraissait  était  pressé  sur  son  sein  palpitant  et  mouille  de  ses 
larmes  maternelles.  Charles,  placé  près  de  cette  heureuse  et  digne 
femme,  donnait  de  même  un  bon  gros  baiser  à  chacun  de  ses  jeu- 
nes libérateurs,  et  se  promettait  bien  de  conserver  toute  sa  vie  la 
tirelire  qu'il  était  loin  de  regarder  comme  devant  servir  à  sa  dé- 
livrance. .  Mais  au  moment  où  il  voulut  de  même  presser  dans  ses 
bras  un  des  six  réfractaires,  qui  s'avançait  d'un  air  confus  et  les 
yeux  baissés,  celui-ci  s'arrêta  tout  à  coup,  en  lui  disant  :  «  Tu 
»  ne  me  dois  rien,  bon  Charles;  je  n'ai  rien  mis  dans  la  tirelire, 
»  et  tu  m'en  vois  honteux  et  repentant.  »  Il  en  fut  de  même  des 
cinq  autres  dissidents;  et  le  supplice  de  ces  égoïstes  fut  au  com- 
ble, quand  ils  virent  le  directeur  de  l'école  embrasser  à  son  tour 


207 

ses  cbers  élèves,  et  les  féliciter  de  leur  constance,  de  leur  courage, 
de  leurs  privations;  puis  porter  sur  les  six  réfractaires  un  regard 
de  mépris  accompagné  d'un  silence  plus  accablant  encore. 

On  remit  à  Charles  le  surplus  des  six  cents  francs,  pour  renou- 
veler sa  vieille  souquenille,  dont  il  avait  couvert  avec  tant  de  soin 
sa  chère  tirelire;  et  cette  aventure  ne  fit  qu'augmenter  son  dé- 
vouement et  son  zèle  dans  son  service  pour  l'école...  Le  maire  de 
l'arrondissement,  instruit  du  généreux  dévouement  des  mutuels, 
voulut  leur  en  exprimer  toute  sa  satisfaction  dans  un  dîner  somp- 
tueux qu'il  leur  donna.  Leur  directeur  et  la  famille  Etienne  y 
furent  invités  ;  mais  les  six  réfractaires  n'osèrent  pas  y  paraître. 
On  prétend  même  qu'ils  furent  obligés  de  se  retirer  de  l'école 
pour  se  soustraire  aux  brocards  dont,  chaque  jour,  ils  étaient  acca- 
blés... Qu'ils  vous  servent  de  leçons,  mes  jeunes  amis;  n'oubliez 
jamais  que  refuser  de  s'associer  à  une  bonne  action,  de  coopérer 
au  bien  public ,  c'est  se  séparer  de  ce  faisceau  qui  fait  la  force  et 
le  salut  de  tous;  c'est  s'exposer  à  ne  trouver,  dans  le  malheur,  que 
des  indifférents  qui  nous  dédaignent  à  leur  tour;  c'est,  en  un  mot, 
renoncer  à  ce  qu'il  y  a,  pour  l'homme,  de  plus  précieux  sur  la 
terre  :  l'estime  et  l'attachement  de  ses  semblables. 


LA   FÊTE   D'UN  BON   PÈRE. 


La  fête  de  M.  de  Warm  devait  être  bientôt  célébrée.  Ses  crnq 
enfants,  qui  l'aimaient  tendrement,  se  réjouissaient  d'avance  de 
cette  petite  fête  de  famille  :  chacun  d'eux  se  préparait  à  lui  faire 
une  agréable  surprise  en  lui  offrant  un  présent.  M.  de  Warm  était 
riche.  Aussi  ses  enfants  recevaient-iL  beaucoup  d'argent  pour 
leurs  menus-plaisirs. 

Enfin  arriva  ce  jour  si  longtemps  désiré.  M.  de  Warm  parut  au 
milieu  de  ses  enfants,  et  reçut  leurs  vœux  simples ,  mais  sincè- 
res ;  puis  ils  lui  présentèrent  tour  à  tour  leurs  présents  par  rang 
d'âge. 

D'abord  Henri,  le  fils  aîné,  offrit  plusieurs  gravures  fort 


208 

belles  ;  ensuite  vint  Théodore,  le  puîné,  avec  un  beau  bouquet  de 
fleurs  odorantes  ;  après  lui ,  s'avancèrent  successivement  Amélie 
et  Rosalie,  déployant  de  gracieux  ouvrages  de  femmes.  Quand  ce 
fut  le  tour  de  Marie,  tous  les  yeux  se  portèrent  sur  elle  ;  et  Marie 
avait  les  mains  vides!  Mais  la  charmante  fille  se  prit  à  sourire;  puis 
elle  ouvrit  la  porte,  introduisit,  dans  le  salon,  un  joli  petit  enfant 
de  quatre  ans  environ  et  tout  habillé  à  neuf,  et  le  mena  devant  son 
père,  en  lui  recommandant  de  baiser  la  main,  et  de  le  remercier 
de  ce  qu'il  était  si  beau  ;  l'enfant  obéit;  M.  de  Warm  l'embrassa 
et  regarda  Marie  d'un  air  aussi  profondément  ému  que  surpris. 

Alors  Marie  dit  avec  une  touchante  modestie  :  «  Cher  papa  , 
vous  le  savez ,  il  y  a  trois  semaines  que  notre  blanchisseuse  est 
morte  ;  elle  a  laissé  ce  pauvre  petit  enfant  dans  la  plus  profonde 
misère.  Je  l'ai  vu  à  la  vendange,  grelottant  de  froid,  puisque 
ses  habits  étaient  déchirés  ;  alors  voici  le  petit  raisonnement  que 
je  me  suis  fait  :  «  Mon  bon  père  est  l'ami  des  pauvres ,  puisqu'il 
leur  fait  lui-même  tant  de  bien,  je  ne  puis  donc  lui  causer  une 
plus  grande  joie  qu'en  donnant,  à  l'occasion  de  sa  fête,  des  vête- 
ments au  pauvre  orphelin.  » 

Aussitôt  M.  de  Warm  serra  Marie  dans  ses  bras ,  et  dit  d'une 
voix  attendrie  :  —  «  Mes  enfants,  je  vous  aime  tous  également,  et 
vos  dons  me  sont  chers  et  précieux,  parce  qu'ils  sont  l'expression 
de  votre  amour  filial;  mais  Marie,  —  et  je  sais  bien  que  vous  ne 
serez  pas  jaloux  d'elle  pour  cela,  —  Marie  a  cependant,  entre 
vous ,  le  mieux  deviné  mon  cœur,  car  à  l'amour  filial  elle  a  joint 
l'amour  du  prochain.  Soyez  toujours  charitables,  mes  enfants 
bien-aimés;  alors  vous  serez  chéris  du  meilleur  des  pères,  du 
père  qui  est  aux  cieux,  et  qui  récompense  tout  le  bien  qu'on  fait 
aux  pauvres ,  comme  si  on  le  faisait  à  lui-même. 


FIN    DU  VOLUME. 


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